dimanche 12 avril 2015

Le Nœud Gordien, épisode 365 : Métempsychose, 1re partie

Revenir de Grandeville à La Cité, c’était repasser de l’hiver au printemps. Alors que la neige demeurait omniprésente là-bas, pas le moindre flocon n’avait survécu au déluge qui s’était abattu sur la métropole.
Félicia n’avait cessé d’appeler Gordon, Édouard et Polkinghorne durant tout le trajet du retour. Elle avait décidé que, faute d’avoir le support de ses alliés usuels, elle se tournerait vers Olson si elle devait se rendre jusqu’à la maison sans que personne ne lui ait retourné ses appels. L’Américain suintait l’arrogance de celui qui se croit irrésistible, mais il avait démontré qu’il était approchable. En dernier recours, elle croyait qu’il accepterait de l’aider.
Alors qu’elle s’engageait sur le dernier segment d’autoroute avant sa sortie, la sonnerie retentit enfin. L’afficheur indiquait numéro inconnu. « Oui allô?
« Qu’est-ce que tu veux? », dit Gordon d’un ton sec qui la surprit.
« Est-ce que quelque chose ne va pas? »
Gordon garda le silence pendant de longues secondes, puis il soupira. « Tu mérites des excuses. Tu es encore à Grandeville?
— Je suis de retour en ville, encore dans ma voiture. Est-ce que je peux aller te voir? Il y a eu une complication.
— Tu as réussi ou pas?
— C’est de cela dont on doit parler. »
Nouveau silence.
« D’accord. Tu peux me rejoindre tu sais où.
— J’arrive dans vingt minutes. »
Le terrain sous lequel Gordon avait installé son laboratoire secret avait la consistance d’un marécage. Des lacs miniatures remplissaient chaque dénivellation; leurs berges étaient si boueuses que Félicia s’appliqua à ne poser les pieds que sur des débris – planches, briques, tuyaux – pour trouver une mesure de stabilité.
Les lourds panneaux avaient été rendu glissants par l’eau froide. Même fermés, un filet d’eau avait coulé jusqu’au bas des marches. Le drain d’en bas suffisait à peine à tout engloutir; les premières mètres de plancher étaient recouverts de quelques centimètres d’eau. Une fois de plus, elle fut contente de ses nouvelles bottes, aussi étanches qu’elle l’avait espéré.
Son manteau, lui, l’était un peu moins; ces quelques minutes à zigzaguer entre les flaques avaient suffi à créer une infiltration.
Comme convenu, Gordon l’attendait de l’autre côté. Dans la pénombre, les blessures que le feu de Saint-Elme avaient laissé sur son visage semblaient plus profondes qu’auparavant. Il semblait avoir dormi dans ses vêtements. Ce détail était doublement étrange : de un, c’était un contraste flagrant avec son élégance habituelle; de deux… Gordon ne dormait jamais.
« Alors? », demanda-t-il sans préambule.
« Es-tu certain que ça va? » Il balaya la question du revers de la main. D’un autre geste, il l’invita à parler. « Bon, les bonnes nouvelles. J’ai réussi. L’impression de Tobin est liée à l’urne.
— Et l’urne?
— Dans ma voiture.
— Et la mauvaise nouvelle?
— Lorsque j’ai tenté de prendre contact avec l’impression…
— Ça n’a pas fonctionné? Elle n’avait rien à dire?
— En fait… J’ai bel et bien établi le contact. Mais…
— Mais quoi, bon sang! »
L’impatience de Gordon irritait Félicia. Elle était au bord de l’épuisement parce que Gordon n’avait même pas voulu la laisser tranquille une journée… Elle avait envie de ruer, de l’envoyer promener, d’exiger de lui le respect qu’elle savait mériter. Elle dit plutôt : « Tout ce que j’ai reçu, c’est une souffrance inimaginable… »
Gordon ricana doucement. Était-ce du mépris? « Tu ne devrais pas t’en faire autant! Les impressions sont, après tout, des traces laissées par des morts violentes. Est-ce si étrange que cette trace soit marquée par la douleur?
— Pourtant, la douleur n’était pas ce qui prévalait au moment de sa mort…
— Comment le sais-tu? »
Merde. Elle avait failli se trahir. « Bon, je ne le sais pas, mais quand même… Avant le procédé, son impression me regardait fixement, comme toutes les autres… Il ne souffrait pas…
— Félicia. Au meilleur de nos connaissances, les impressions ne sont pas plus conscients qu’une pellicule de film, seulement le résultat d’un…  
Mais un film ne souffre pas! J’ai ressenti son agonie… Une seconde a suffi pour que je la trouve insoutenable. Et lui, c’est comme ça à chaque seconde… Ce n’est pas le moment de faire de la philosophie!
— Calme-toi…
Je suis calme! » Elle prit le temps de prendre quelques respirations. « Je suis calme. Bref, l’urne fonctionne. Bref, tu me dois une faveur.
— Je… Oui. Tel que promis.
— Eh bien je l’encaisse tout de suite. Voilà ce que je veux : aide-moi à faire cesser ses souffrances. »
— Avec plaisir », répondit-il sans hésiter.
Félicia se demanda si elle n’avait pas gaspillé sa faveur en l’invoquant trop tôt.

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