dimanche 4 décembre 2016

Le Nœud Gordien, épisode 449 : La petite Joute, 1re partie

Édouard fut réveillé par l’arrivée brusque de la lumière du jour sur son visage.
Une Félicia souriante et pimpante avait rabattu les rideaux, permettant au soleil d’été, déjà haut dans le ciel, de tapisser toute la chambre des maîtres. Ce dernier était bleu, sans le moindre nuage : la journée serait chaude.
Félicia sauta dans le lit et l’embrassa sur la joue. Il s’étira, bâilla et l’enlaça. Où prenait-elle toute cette énergie? Ils s’étaient ébattus jusqu’à tard, après quoi il s’était laissé glisser dans le sommeil, vanné, mais heureux. Il n’était pas certain que Félicia soit restée au lit.
Il remarqua qu’elle était déjà habillée, coiffée, maquillée. « Ça fait longtemps que tu es debout?
— Je n’ai pas dormi de la nuit. J’étais bien trop excitée…
— Ah! C’est beau la jeunesse!
— Ouais, ça ne doit pas être facile, d’être un vieux croulant…
— Ma p’tite fille, je vais t’apprendre à respecter tes aînés! » Il lui tomba dessus à coup de chatouilles. Elle se tortilla en lui battant les mains. Entre deux éclats de rire, il entrevit dans la femme qu’il aimait la petite fille qu’elle avait été.
Elle réussit à lui glisser entre les doigts et à rouler hors du lit. Après avoir repris son souffle, elle dit : « Je t’invite à déjeuner. Moka Moka?
— Tu sais me prendre par les sentiments…
— Habille-toi. Je t’attends en bas… » En tournant le coin, elle ajouta : « Attention de ne pas tomber dans les marches, l’aîné!
— Hey, je suis peut-être vieux, mais pas handicapé! »
Il se précipita à sa suite, rugissant; elle s’enfuit en ricanant.

Édouard pouvait affirmer être un habitué de Moka Moka. Émilie, la rousse serveuse, le traitait toutefois comme un étranger lorsqu’il y venait avec Félicia. Son service, chaleureux et attentionné d’ordinaire, devenait presque désinvolte. Étrange : c’était elle qui s’était empressée de déclarer qu’elle était en couple, la fois où il en était presque venu à quasiment tenter sa chance… Ce numéro de jalousie n’en était que plus incompréhensible.
Félicia dégustait ses crêpes, toujours rayonnante de bonne humeur. De son côté, il ne pouvait empêcher ses pensées de dériver vers des considérations plus amères… Comment allait-elle réagir en découvrant qu’il avait comploté pour révéler au monde les secrets qu’elle avait juré de protéger?
Dans le passé, son travail avait souvent pris le dessus sur sa vie familiale, au point de lui nuire, mais jamais aussi directement. Il pouvait rêver qu’elle le prenne bien, mais il devinait que, comme les autres, elle allait le considérer comme un traître. Peut-être un ennemi.
Édouard demeurait déterminé à poursuivre sa lancée jusqu’au bout. L’existence de cette conspiration de magiciens était déjà raison suffisante pour vouloir la mettre au jour. Mais c’était le viol par Avramopoulos et, plus récemment, la menace de Gordon, qui le convainquaient de persévérer. Malgré sa sympathie pour certains initiés. Malgré son amour pour Félicia.
« Tu as l’air pensif », dit-elle, accoudée à la table, son bol de latte tenu à deux mains devant son visage.
« Je pensais à la Joute, mentit-il. Je ne suis pas certain de comprendre en quoi elle consiste. » En fait, Gordon lui avait déjà expliqué… Mais c’était la première esquive à lui venir en tête.
« Les Maîtres vont entrer dans un cercle, le procédé va être déclenché, ensuite on saura qui a gagné. Aujourd’hui, ce sera Gordon contre Van Haecht pour l’Ouest, Latour contre Avramopoulos pour le Centre.
— Dit ainsi, ça n’a pas l’air bien palpitant.
— Ça te prendrait quoi, un écran géant? En ce qui me concerne, c’est l’après qui compte… En tant que lieutenant de Gordon, je vais avoir un défi à relever en deux semaines. Ou encore, je vais devoir empêcher Aart de relever le sien. Il va voir à qui il a affaire, je te le garantis!
— Je ne comprends quand même pas l’excitation que tout cela suscite.
— C’est parce que c’est une drogue.
— Hein? »
Elle fit son sourire espiègle. « C’est ma théorie.
— Explique…
— C’est un peu compliqué. »
Édouard regarda l’heure. « On a encore le temps… »
Félicia était clairement enchantée de partager sa théorie. « Savais-tu que les Maîtres se croient responsables de la Première Guerre mondiale?
— J’ai entendu des allusions. Difficile à croire…
— Je pensais comme toi. En fait, j’ai fait quelques recherches là-dessus. Fait faire serait plus exact, mais bon : les Maîtres ont joué un rôle d’avant-plan dans les réseaux d’alliances internationales de l’époque, c’est un fait. Il y avait le Collège d’un côté, et de l’autre, un groupe qui s’appelait les disciples de Khuzaymah. » Ça, Édouard n’en avait jamais entendu parler. « Si ces réseaux n’avaient pas existé, la guerre ne serait jamais devenue mondiale. Autant que je sache, le rôle joué par les Maîtres a été plutôt indirect. Ce qui ne les a pas empêchés de se sentir responsables… Après la purge de Harré, les survivants se sont ralliés autour de l’école de Munich, qui a toujours prôné la réserve quant aux affaires politiques. Ils ont tous juré qu’ils éviteraient de nouveaux fiascos en s’en retirant complètement à l’avenir.
— Et là, tu vas me dire que quelqu’un a triché, et qu’il a pavé la voie à Hitler?
— Justement, non : les Seize de l’époque ont assisté à la montée de l’Allemagne nazie sans pouvoir intervenir, liés par leur propre promesse.
— Le remède s’est donc avéré aussi pire que le mal. Mais en quoi est-ce que cela a rapport à la Joute?
— J’y arrive. L’un des Seize, Herman Schachter – une légende chez les initiés – a consacré les dernières années de sa vie à tenter de percer les secrets de la superacuité de Harré, ce qu’il appelait la metascharfsinn. Il a réussi à trouver une voie vers quelque chose qui s’en rapproche, même si l’état ne dure que quelques secondes. Le procédé crée une sorte d’univers mental partagé. Il paraît qu’y pénétrer, c’est ressentir la sensation la plus prenante qui soit. C’est dans cet état que la Joute des Maîtres se joue. La question que je me pose : si c’est si intense, comment ça se fait qu’ils ne jouent pas tout le temps, plutôt que d’avoir des tours espacés par des semaines ou des mois?
— Peut-être que la sensation serait trop difficile à encaisser, à répétition?
— Peut-être. Ma théorie, c’est que la Joute des lieutenants répond à deux nécessités : premièrement, à s’assurer que les Maîtres ne deviennent pas des joueurs compulsifs, en les forçant à attendre jusqu’au tour suivant. »
Il est vrai que, par rapport à la Joute, les Maîtres se montraient fébriles comme des enfants à Noël. Félicia avait raison : sinon, pourquoi se contraindre, s’ils décidaient des règles du jeu?
« L’autre fonction, poursuivit-elle, c’est d’entraîner les lieutenants à tirer discrètement les ficelles du pouvoir. Comme ça, les Maîtres conservent un moyen d’intervenir sur le monde, d’influencer les événements en cas de force majeure…
— Genre, troisième guerre mondiale…
— …tout en respectant leur tradition de non-intervention.
— Un peu hypocrite, non? »
Félicia haussa les épaules. « C’est juste une théorie. Je me trompe peut-être. Bon, on ferait mieux d’y aller. Imagine la catastrophe si j’arrivais en retard à mon premier tour de Joute! »
Félicia fit un signe à la serveuse, qui ne sembla pas la remarquer; elle dut gesticuler comme un moulin pour qu’elle daigne enfin apporter leur facture.

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