À la demande générale (d'une deuxième personne), je vous fournis ici un petit guide des personnages, version "situation initiale" (je veux dire par là que j'évite de révéler à quelqu'un n'ayant pas lu le Noeud Gordien quoi que ce soit - sauf évidemment l'existence du personnage!). Il est fort probable que tout ceci se retrouve dans les archives éventuellement. N'hésitez pas à mentionner les oublis!
Aubut, Maurice
Le gars qui parle mal de la séquence d’ouverture. Chômeur.
Batakovic, Ferenc « Frank »
Membre du Conseil Central du clan Lytvyn.
Beausoleil, Jasmine
Miss météo de CitéMédia, amie de Geneviève Gauss et Marianne Stams.
Cerra, Raul
Chimiste-analyste pour le clan Lytvyn.
Fusco, Guido
Membre du Conseil Central du clan Lytvyn, ancien mafiosi. Marié à Lucie Kingston.
Gauss, Édouard
Reporter pour CitéMédia. Marié à Geneviève Gauss. Frère de Philippe Gauss
Gauss, Geneviève
Épouse d'Édouard Gauss, femme au foyer.
Gauss, Philippe
Chef d'entreprise pharmaceutique. Père d'Alexandre, distributeur d'O.
Gordon
?
Goudreault, Alain « Goudron »
Membre du Conseil Central du clan Lytvyn. Motard.
Hannoun, Charles (Maître)
Avocat de Karl Tobin.
Henriquez, Eric « E »
Copropriétaire du Den, connaît tout le monde.
Hoshmand, Laurent
?
Katzko, Mikael
Criminel rival de Tobin, à la solde du clan Lytvyn.
Korhonen, Aleksi
Jeune amoureux de l'artiste Derek Virkunnen.
Kingston, Lucie « Loulou »
Copropriétaire du Den par alliance, ennemie de Mélanie Tremblay, épouse de Guido Fusco.
Lacombe, Luc
Psychologue.
Lapointe, Pierre-Charles
Psychologue, spécialiste d’hypno-thérapie au département de psychologie de l’Université de La Cité
Le Castillan, Gilles
Barman du Centre.
Legrand, Alexandre
Fils de Philippe Gauss et de Suzanne Legrand.
Legrand, Suzanne « Suzie »
Fondatrice de l’organisation caritative Cité Solidaire. Épouse de Claude Sutton, divorcée de Philippe Gauss.
Lytvyn, Félicia
Fille de Lev Lytvyn, récemment revenue d'Europe.
Lytvyn, Lev
Chef redouté de la plus puissante organisation criminelle de l'histoire de La Cité.
Martuccelli, Marilyn
Mairesse ayant succédé à l’administration Lacenaire.
Smith, Jean
Membre du Conseil Central du clan Lytvyn.
Stams, Marianne
Amie de Geneviève Gauss.
Sutton, Claude
Inspecteur-chef de la police réputé incorruptible. Marié avec Suzie Legrand, beau-père d’Alexandr
Szasz, William « Will »
Membre du Conseil Central du clan Lytvyn, bras droit du chef
Tan, Aizalyasni aka Megan
Prostituée malaisienne.
Tobin, Karl
Criminel de carrière, l'un des rares à survivre en marge du clan Lytvyn.
Tobin, Michel « Mitch »
Neveu de Karl Tobin, délinquant débutant dans le monde criminel.
Tremblay, Mélanie
Copropriétaire du Den, femme d'affaire aguerrie. Ennemie de Lucie Kingston.
Tricane
Étrange femme qui doit une faveur à Karl Tobin. Apparemment folle.
Therrien, Vincent
Bras droit de la mairesse Martuccelli.
Vallée, Jean
Chef d’antenne de Cité Média.
Virkkunen, Derek
Artiste ascendant hautement apprécié du monde culturel.
samedi 23 octobre 2010
dimanche 17 octobre 2010
Le Noeud Gordien, épisode 142 : Trois vaguelettes
Tricane était
née deux fois. On lui avait
dit qu’elle s’était déjà appelée Hanifah, mais elle ne savait rien de sa
première vie. Elle disposait tout au plus d’une poignée d’impressions floues,
parfois des images, plus souvent des sensations détachées de tout contexte… Le
goût salé des embruns de la mer sur ses lèvres séchées par la baignade. L’odeur
lève-cœur d’une tannerie. La silhouette d’une femme blonde au visage indistinct
sinon la blancheur de sa peau.
Un seul
souvenir se distinguait, à la fois par sa précision et par son intensité. Celui-là,
elle savait précisément en quelles circonstances elle l’avait vécu. C’était le
moment où son esprit s’était brisé. Elle se souvenait de la pression croissante
jusqu’à ce que quelque chose cède en
elle à la manière d’une digue; elle avait été ensuite emportée par des images,
des sons et des émotions qui ne lui appartenaient pas. Hanifah avait cessé d’exister,
engloutie par une marée sans queue ni tête.
Un homme l’avait
un jour trouvée dans une ruelle de Tanger; il l’avait forcée à avaler un
traitement qui avait mis son mal en veilleuse. En ouvrant les yeux, pour la
première fois depuis une éternité, elle avait retrouvé un semblant de
cohérence, d’identité : Tricane était née.
Chose
étrange, elle avait reconnu celui qui l’avait soignée, bien qu’elle ne l’eût jamais
vu. Il avait habité ses délires, une présence rassurante parmi cent mille
autres… Il avait toujours été destiné à la sauver. Une autre certitude était
venue avec la reconnaissance : son futur dépendait d’une autre personne qu’elle
devait trouver avant qu’il ne soit trop tard. Qui? Elle l’ignorait. Une vision
s’imposait toutefois à son esprit : trois lignes horizontales, ondulées et
parallèles. Ce dessin saurait la guider, c’est tout ce qu’elle retenait. Elle
conservait l’impression d’en avoir su davantage dans ce moment-là, mais le
reste s’était estompé en quelques secondes, comme les détails d’un rêve
fiévreux après le réveil.
Son sauveteur
l’avait initiée aux secrets de ses traditions pour découvrir qu’elle l’avait
sans doute déjà été auparavant. Elle n’en gardait aucun souvenir, mais c’était
comme si son corps se souvenait des exercices et des procédés que son esprit ignorait.
Elle avait pu connecter avec l’état d’acuité facilement, et en un an, elle
commençait – recommençait? – à accomplir des effets de plus en plus complexes à
un rythme stupéfiant.
Elle avait
par la suite suivi Abran Gordon dans tous ses déplacements.
Ils étaient
arrivés dans La Cité depuis quelques mois lorsqu’elle vit un matin les mêmes
trois lignes ondulantes que dans sa vision. Le soleil levant frappait une
petite flaque d’eau stagnante que les vibrations avoisinantes faisaient remuer
légèrement. Ce matin-là, elle bondit hors de son lit de fortune pour aller aux
devants du destin à la ville.
Lorsque
Tricane avait croisé Karl Tobin ce jour-là, c’était comme si les cieux s’étaient
ouverts pour l’auréoler. Il portait au bras le tatouage d’une sirène assise sur
une pierre; l’eau était représentée en dessous par les mêmes trois lignes qu’elle
avait vues dans sa vision – et revues le matin même.
Elle l’avait
observé à distance pendant quelques jours avant de l’approcher. Prétextant
avoir besoin d’aide, elle l’avait interrogé sur son tatouage. De fil en
aiguille, ils s’étaient échangé des faveurs. Tricane avait vu dans sa conduite
un indice qu’il se montrerait réceptif aux coutumes d’obligations réciproques
qui cimentaient les liens entre initiés.
Forte de la
certitude d’avoir trouvé celui qu’elle cherchait, elle l’aurait initié
sur-le-champ, mais Gordon avait refusé. Il ne le lui permit qu’après qu’elle
eut reçu son anneau.
Tobin s’était
avéré un piètre élève. Il ne pratiquait ses exercices purificatoires que sous
supervision, comme un écolier. Après plusieurs mois de travail, il ne semblait
pas même proche d’être en mesure d’entreprendre les exercices méditatifs qui
conduisaient à l’acuité, puis à l’accomplissement de procédés. D’ordinaire, un
maître sélectionnait soigneusement ceux et celles avec qui il partageait ses
secrets; Karl Tobin avait été choisi seulement en raison d’un détail de son
tatouage. L’avait-elle trouvé en raison d’une fausse manifestation synchrone?
Le reflet sur le mur avait conduit Tricane à lui le même jour. Ça ne pouvait
être qu’une simple coïncidence. À moins que l’erreur eût été commise lors de l’interprétation
de la vision originelle?
Elle avait
reçu la formule du médicament après que Gordon eut décidé qu’elle méritait son
anneau. Il recollait les pièces de son esprit cassé, mais sa lucidité actuelle
n’était pas sans prix. Paradoxalement, son chaos mental lui donnait aussi une forme
de clarté, comme si une oasis de sagesse illuminée fleurissait au cœur d’un
désert mouvant de délires. Il lui arrivait d’éprouver une certaine nostalgie pour
cet état bien particulier que Gordon avait su entretenir en ajustant sa
posologie, mais elle n’était pas prête à y retourner, même momentanément. Pas
encore…
Elle avait
demandé à Karl d’arriver pour midi; il arriva avec quinze minutes de retard. « Le
trafic », expliqua-t-il d’un ton narquois. Ils savaient tous les deux que
la seule voiture des environs était celle de Mitch qui venait de le déposer à
la porte.
« C’est
aujourd’hui qu’on enlève tes bandages », répondit-elle d’un ton plat.
Malgré ses
sourcils toujours froncés, les yeux de Karl s’illuminèrent. Il boita jusqu’au
tabouret que Tricane lui montra. Ils n’avaient pas besoin de se rendre jusqu’à
la chambre secrète pour accomplir l’opération : si elle avait réussi, il
pourrait y monter par ses propres moyens.
Elle alla
chercher des sécateurs rouillés dans son jardin à l’arrière. Son choix d’outil
sembla inquiéter Karl. Elle glissa néanmoins une lame sous les bandages
enserrés contre sa cuisse. Ils cédèrent facilement au coup de cisaille,
libérant du coup une horrible odeur de putréfaction. Tobin chercha le regard de
Tricane, troublé à l’idée que la puanteur soit celle de sa chair plutôt que celle
du traitement. Tricane se contenta de continuer à entailler le tissu jusqu’à ce
qu’il tombe par terre, emportant avec lui les éclisses qui avaient maintenu sa
jambe immobile depuis des semaines.
Tricane se
releva en laissant les sécateurs par terre. La cuisse de Tobin était entière,
la peau lisse et sans poil. Les endroits où la chair avait été arrachée par les
shrapnels avaient la blancheur de cicatrices, sans en avoir la raideur ou les
boursouflures. Incrédule, Karl fléchit sa jambe en la tapotant du bout des
doigts… Prudent, il se leva en s’appuyant sur sa jambe intacte avant de
transférer graduellement son poids sur celle qui, récemment encore, avait été
esquintée…
Il regarda
Tricane, le visage surpris incrédule, comme s’il n’avait jamais réellement cru
que Tricane fût capable d’honorer sa promesse. Il poussa un cri de joie en
empoignant Tricane; il voulut la faire tourner, mais sa jambe faillit un instant.
Il déposa Tricane juste à temps pour pouvoir s’appuyer sur elle.
Instantanément, sa mine redevint sombre.
« N’en fais pas trop, petit Karl! Elle
manque d’exercice, ta jambe, c’est tout… vas-y lentement! »
Il put
constater que Tricane disait vrai : la défaillance n’était que passagère. Sa
bonne humeur revint aussi vite qu’elle était partie. « Je suis guéri! »,
déclara-t-il avant d’éclater d’un rire sans retenue. « Je suis correct! »
Tricane était touchée de le voir rire et bouger spontanément après tous ces
mois de morosité!
À la surprise
de Tricane, il devint subitement solennel. Il tomba à genoux devant elle en lui
prenant la main. Même accroupi, il pouvait presque la regarder dans les yeux.
Il fixa son regard dans le sien avec une intensité qu’elle avait pensé ne
jamais revoir. « Merci », lui dit-il en baisant sa main.
Toute la reconnaissance du monde se trouvait dans cette simple parole. « Je
ne douterai plus.
— Montons
alors. Tu as encore beaucoup de travail... »
dimanche 10 octobre 2010
Le Noeud Gordien, épisode 141 : Herméneutique de la santé mentale
La séance
commença par un long silence, comme c’était souvent le cas avec ce client.
Lorsqu’il parla finalement, Édouard Gauss demanda au docteur Lacombe :
« Qu’est-ce que c’est au juste, la folie? »
Il aurait été
tentant de répondre directement : le thérapeute s’intéressait à la
question depuis longtemps. Il ne mordit toutefois pas à l’hameçon pour demeurer
concentré sur son client. « Pourquoi poser la question? »
Édouard
haussa les épaules en disant : « On en parle souvent ici. Depuis la
semaine dernière, je me demande… de quoi parle-t-on exactement? Qu’est-ce que
la folie?
— Et quelles
sont vos conclusions?
— Je tourne
en rond.
—
C’est-à-dire?
— Lorsque
quelqu’un est vraiment déconnecté du réel, il est clairement fou.
— C’est un bon
début de définition, en effet.
— Lorsque
quelqu’un n’a pas de symptômes, qu’il n’est pas malade, on va dire de lui qu’il
est en santé. C’est la même chose pour la santé mentale, non?
— On peut
dire ça.
— C’est ce
que je veux dire : les fous sont ceux qui ne sont pas en bonne santé
mentale. Les gens sains sont ceux qui ne sont pas fous.
— C’est comme
si chacune se définissait plus par son contraire que par elle-même.
— Oui! »,
dit Édouard, content qu’on le comprenne, ravi qu’on mette des mots plus précis
sur son inconfort diffus.
« Ceci
nous ramène à ce que je vous demandais : pourquoi poser la question? »
Édouard
poussa un soupir en mimant l’exaspération. « Avez-vous remarqué comment vous
répondez toujours avec des questions?
— Ça n’est
pas à moi de vous donner des réponses. Je peux vous aider à les trouver pour
vous-même… Je suis un thérapeute, pas un gourou.
— Mais ma
question n’est pas à propos de moi! Je me pose la question à un niveau plus
général, intellectuel.
— Je vous
offre un marché. Vous réfléchissez sur les raisons qui vous amènent à revenir
sur le sujet. En échange, je vous donne mon point de vue sur la nature de la
folie. Est-ce que ça vous convient?
— Pourquoi ne
pas commencer par vous?
— Parce que
mon point de vue est déjà prêt à être partagé. Peut-on en dire autant du vôtre? »
Le dernier
commentaire fit réfléchir Édouard. Après un moment, il acquiesça aux
conditions. Il replongea ensuite dans son introspection.
Il lui fallut
plusieurs longues minutes pour structurer sa pensée. « Il y a deux choses qui
me préoccupent. Premièrement, il y a les critères qui nous permettent de
départager la folie de la santé mentale. Comme nous disions tout à l’heure, c’est
facile de dire lequel est lequel en se servant de l’autre. C’est presque
impossible de les définir pour eux-mêmes. Normalité, particularité,
excentricité, marginalité, folie. Des teintes de gris.
— D’accord.
Et la deuxième chose?
— C’est toute
l’idée de perte de contact avec la réalité. Au fond, le vrai fou n’aura pas
conscience qu’il est fou. Si on dit d’un homme sain qu’il est fou, il niera;
idem si on dit d’un fou qu’il est fou. Si l’homme sain et le fou sont
convaincus d’être sains… Lorsque quelqu’un s’interroge sur sa propre santé mentale…
Comment peut-il être certain de quoi que ce soit?
— Devrais-je
comprendre que vous vous souciez encore de votre propre santé mentale?
— Vous savez
bien que oui.
— C’est
encore ce projet dont vous refusez de me parler?
— Je suis
venu ici pour y voir plus clair dans ma vie…
— Mais il
semble évident que ce projet secret en est une partie importante ces
jours-ci! »
Édouard
haussa les épaules. « Je vis des… situations qui me font remettre en
question bien des choses… J’en parle à certains de mes proches et ils semblent
aussi confus que moi. Je me demande si c’est parce qu’ils voient ça comme moi
ou parce qu’ils croient que je délire.
— Au moins,
vous vous posez la question, ce qui est déjà quelque chose…
— Une bonne
chose?
— Les hommes qui croient vraiment en eux sont tous
dans des asiles », dit Lacombe sur le ton de la citation.
—
Intéressant. C’est de qui?
— C’est G.K.
Chesterton.
— Ah! Je le
connais : il a aussi écrit Le
journalisme, c’est dire « Lord Jones est mort » à des gens qui n’ont
jamais su que Lord Jones vivait… »
Ils
échangèrent un sourire. Édouard demanda : « Alors, êtes-vous
satisfait de mes réponses?
— Je vais
m’en satisfaire. Vous voulez donc avoir un point de vue informé sur ce qu’est
la folie?
— Le suspense
me tue », répondit Édouard sur un ton sarcastique.
« En
fait, c’est un sujet qui m’intéresse depuis longtemps. » Il alla prendre
un épais volume sur une étagère pour le tendre à Édouard. Il était titré Herméneutique de la santé mentale par…
Luc Lacombe.
« C’est
ma thèse de doctorat », dit-il avec une pointe de fierté.
Édouard
feuilleta les quelque six cent trente pages de l’ouvrage. « Je ne sais
même pas ce que herméneutique veut
dire…
— En fait, je
n’ai jamais utilisé ou même entendu le mot en dehors d’un contexte académique…
— Est-ce que
je peux avoir la version courte? », demanda Édouard en rendant la thèse à
son auteur.
« Je ne
crois pas que ce serait une bonne thèse si on pouvait la résumer au complet,
mais pour en venir à l’essentiel… La santé mentale peut être vue comme une
évaluation sociale et normative de comportements individuels.
— Plaît-il?
— Pour donner
du sens à la notion de santé mentale, il y a deux éléments essentiels : un
individu qui se conduit d’une certaine manière et une société qui situe et
interprète son comportement en fonction d’un cadre culturel donné.
— Par
exemple?
— L’oracle de
Delphes disait ses prophéties dans un langage confus qui devait ensuite être
interprété par les prêtres… Les grands du monde antique traversaient le monde
pour l’entendre. De nos jours, l’oracle dormirait dans une ruelle sans que
personne ne porte attention à ce qu’elle dit. Et comment me recevriez-vous si
je disais que je me suis entretenu avec un buisson en flammes qui m’a donné dix
commandements sur la façon correcte de vivre?
— Je vois ce
que vous voulez dire.
— En d’autres
termes, il est peut-être moins intéressant de statuer sur qui est fou et qui ne
l’est pas, et peut-être plus pertinent d’analyser les mécanismes par lesquels
une société donnée va se servir de comportements pour étiqueter et contrôler
ceux qui divergent de la norme. À ce sujet, les travaux de Thomas Sz…
— Ça s’en
vient un peu trop académique pour moi », coupa Édouard. « Mais je
comprends quand même, en gros.
— Je vous
avais dit que ça n’était pas facile à résumer!
— Mais si
quelqu’un soutient dur comme fer qu’il y a un éléphant dans la pièce… On peut
dire qu’il est fou sans que ça devienne une question de normes et de société,
non?
— À deux
conditions…
— Quoi?
— Même si
vous dites que ça n’est pas une question de société, pour qu’on le déclare fou,
il faudrait quand même qu’il y ait d’autres personnes qui, eux, ne voient pas
l’éléphant… Ceux-là se font les représentants de la société en identifiant le
discours du premier comme erroné.
— Et quelle
est la seconde condition? »
Le docteur
Lacombe eut un sourire espiègle. « Il faut qu’il n’y ait pas d’éléphant
dans la pièce! »
dimanche 3 octobre 2010
Le Noeud Gordien, épisode 140 : Punitions, 5e partie
« C’est
tout? », demanda Félicia Lytvyn, interloquée.
Gianfranco
Espinosa passa une paume de son front à sa nuque. Son visage avait pris une
teinte rosée durant le récit; il suait légèrement.
« C’est
tout.
— Et puis,
c’est quoi le problème? Il t’a fait faire un vœu de chasteté?
— Non… Il m’a
fait dire que j’étais prêt à tout. Je ne pouvais pas mentir : c’était
vrai. À ce moment-là, je pensais que j’avais affaire au diable.
— Et tu étais
prêt à vendre ton âme au diable?
— Je pensais
que j’étais déjà damné… Si le diable m’avait choisi pour de grandes choses,
comment aurais-je pu refuser?
— Alors,
qu’est-ce qu’il a fait? Il a forcé ta chasteté avec sa statuette?
— Non… »
Espinosa marqua une pause pendant qu’il cherchait laborieusement les bons mots.
Il pointa la
poitrine de Félicia, beaucoup plus généreuse qu’avant son séjour en Europe
« C’est Polkinghorne qui t’a montré comment faire? » Elle acquiesça.
Qu’est-ce que son changement de silhouette venait faire là-dedans?
« Moi,
je ne sais toujours pas comment faire. Avramopoulos a demandé comme faveur à
Gordon, Hoshmand et Polkinghorne de ne jamais me l’enseigner…
— C’est quoi
le rapport? »
« Excuse-moi,
c’est très difficile… Je n’en ai encore jamais parlé… » Espinosa inspira
profondément. « C’est Avramopoulos qui maîtrise le mieux tout ce qui a
trait aux modifications corporelles…
— Oui, tu me
l’as dit : c’est probablement comme ça qu’il a trouvé sa cure de jouvence.
— Eh bien,
c’est comme ça qu’il s’est assuré que sa volonté soit respectée. »
Espinosa jeta un coup d’œil furtif vers le bas.
Il fallut
quelques secondes à Félicia pour qu’elle assemble les pièces du puzzle. « Il
t’a… émasculé?
— Oui. Physiquement. » Son visage était
passé du rosé au cramoisi.
Le souffle
court, les tripes tordues, les émotions de Félicia se bousculèrent en
tempête : tristesse, compassion, colère, dégoût. Puis les lettres écrites
dans les épices qu’elle devait trier lui rappelèrent que la discussion n’était
pas à propos d’Espinosa. Elle cracha : « Alors tu t’es dit que si tu
n’avais pas de sexe, j’en aurais pas non plus? »
Espinosa
tressaillit, comme s’il avait été frappé par un coup plutôt que des paroles. Un
coup qui continuait à blesser, à en voir son visage crispé et ses lèvres
pincées. « Lorsque tu m’as demandé que je t’aime, comme une faveur…
J’avais fermé la porte depuis si longtemps…
— Pourquoi ne
m’en as-tu pas parlé? J’aurais compris! » Une petite voix lui soufflait
que ça n’était pas exactement vrai, mais celle de l’indignation était plus
forte. « Tu m’as volé mes désirs pour que je ne découvre pas que… que tu n’es même pas un vrai homme? Puis
moi, la folle, je m’en vais t’aimer…
— Je t’aime
aussi…
— …je t’aimais parce que je t’admirais, parce
que je pensais qu’on pouvait se faire confiance… Mais toi, tu coupes mon désir,
tu modifies mes pensées pour que je ne m’en rende pas compte… C’est ça l’amour
pour toi?
Espinosa ne
dit rien, son visage normalement impénétrable trahi par le rouge de la honte.
Au bout d’un moment, le bouillonnement intérieur de Félicia se cristallisa en
froide acrimonie.
« Fuck you », dit Félicia posément.
« Tu me dois encore une faveur. »
Silence.
« Après
ma cérémonie, je veux ma liberté. »
Après un long
moment, Espinosa acquiesça. « Et après? Qu’est-ce que tu vas faire?
— Je
trouverai bien quelqu’un pour m’enseigner. » Félicia se leva et prit une
poignée des épices qui jonchaient toujours la table. « Mais pour
l’instant… je veux me sentir femme. » Elle sous-entendait manifestement J’ai besoin d’un vrai mâle, même si elle
ne ressentait pas plus de désir que ces derniers mois. Tourner le fer dans la plaie lui procura un
plaisir mesquin.
Elle lança
les épices au visage d’Espinosa avant de s’éloigner d’un pas décidé. Ils
n’avaient plus rien à se dire.
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