dimanche 9 décembre 2012

Le Noeud Gordien, épisode 250 : Zurich

Catherine Mandeville attendait Félicia à la sortie des vols internationaux de l’aéroport de Zurich, tirée à quatre épingles comme toujours. « Merci d’être venue », dit Félicia en tendant sa main.
« Une faveur est une faveur », répondit Mandeville en la lui serrant. Elles eurent le moment d’hésitation de celles qui ne savent pas trop si elles doivent se faire la bise ou pas; Félicia prit l’initiative. Elle lui embrassa les deux joues; elle sentit Mandeville tressaillir au contact de son étreinte, pourtant légère. « Mon avion est arrivé il y a moins d’une heure », dit Mandeville en lissant sa veste de ses deux paumes. Elle toussota avant d’ajouter : « Tu as fait un bon vol? »
« Oui, merci », répondit Félicia avec un sourire qu’elle espérait capable de dissiper l’embarras de Mandeville. Leurs premiers rapports s’étaient avérés houleux; Félicia savait maintenant que Mandeville n’était pas mauvaise tant qu’on se gardait de la prendre à rebrousse-poil. « Il se fait tard; aurons-nous le temps d’y aller aujourd’hui?
— Pour le premier arrêt, définitivement; pour le second, ce serait mieux d’attendre demain. Je connais l’endroit, mais je n’y suis allée qu’une seule fois. Je préférerais conduire de jour.
— Oui, parfait, je comprends… »
Un taxi les cueillit à la sortie de l’aéroport. Mandeville donna quelques instructions en allemand au chauffeur. En quelques minutes, ils étaient sur l’autoroute.
« C’est vraiment une belle ville, dit Félicia. « Il y a de la verdure partout… Ça fait changement de La Cité… 
— Tu aurais dû voir dans les années cinquante », dit Mandeville. « Ces autoroutes ont charcuté la ville, tu ne peux pas imaginer. »
Les deux femmes se perdirent en rêveries silencieuses; celle de Félicia était excitée, mais elle devinait celle de Mandeville plutôt nostalgique.
Une fois en ville, le taxi longea la rivière Limmat quelques instants avant de s’engager sur une artère perpendiculaire. Il s’arrêta finalement après une centaine de mètres. Mandeville lui paya le montant de leur course au centime près.
« C’est là », dit Mandeville une fois le taxi disparu.
« Ça? Mais c’est un hôtel!
— Oh, je croyais que tu le savais », dit Mandeville en se grattant le cou. « L’attentat a presque détruit le bâtiment. Les Maîtres restants se sont débarrassés de la bâtisse. Après ces événements tragiques, ils ont cessé de graviter autour d’un endroit fixe… » Elle tira sa valise vers la réception. « Tu viens? C’est là que j’ai pris nos chambres. Et j’ai besoin d’une bonne douche chaude. L’avion me stresse tellement… à chaque fois… »
Si la bâtisse avait été reconstruite, qu’étaient devenues les impressions des Maîtres? Étaient-ils demeurés au même endroit sans être touchés par les changements autour d’eux? C’était plausible. Félicia préférait le croire… « Où étaient les Maîtres à leur mort?
— À peu près ici, mais il y en avait aussi au sous-sol et au deuxième. Pourquoi? » Avant que Félicia n’ait pu répondre, elle ajouta : « Tu veux voir leurs impressions? » Félicia acquiesça. « Eh bien, bonne chance : moi, j’en ai jamais trouvé. »
Cette nouvelle lui scia les jambes. Elle aurait dû se douter qu’elle n’était pas la première à s’intéresser à la mort des Maîtres… Pourquoi ne l’avait-elle pas demandé avant de faire tout ce chemin? Il restait quand même une autre possibilité. « Et Harré?
— Même chose. Quoique… tu verras : le site porte encore sa trace. On se rejoint au restaurant, disons à vingt heures trente? » Félicia fit encore oui de la tête. Elle avait envie de crier.
Elle alla déposer sa valise dans sa chambre avant de passer de longues minutes à entrer en état d’acuité. Elle alla ensuite fouiner dans l’hôtel en espérant trouver quelque chose que Mandeville avait négligé.
Elle parcourut les cinq étages et les deux sous-sols, à l’affût d’impressions, mais aussi du personnel. Que pouvait-elle répondre si on lui demandait ce qu’elle faisait? Ne vous en faites surtout pas, je cherche des fantômes!
Lorsqu’elle rejoignit Mandeville à l’heure convenue, elle n’avait pas trouvé quoi que ce soit. Elle commanda une bouteille de rouge avant même d’avoir regardé le menu. Mandeville la laissa remplir son verre, mais refusa qu’elle en rajoute ensuite. Un de ces jours, je vais la saouler, se promit Félicia. On va voir de quoi elle a l’air, une fois décoincée.
Elles se retirèrent assez tôt. Félicia fit livrer deux bouteilles supplémentaires à sa chambre. Lorsqu’elle s’endormit, il restait moins du tiers de la seconde.
Le téléphone de sa chambre la réveilla; après une seconde de confusion, elle réalisa qu’elle s’était endormie tout habillée. Elle décrocha l’appareil et poussa un son indistinct.
« J’ai loué une voiture. Je t’attends en bas.
— Je descends dans cinq minutes. »
La journée était fraîche et grise; la pluie menaçait de tomber à tout moment. Mandeville haussa le sourcil en voyant Félicia, indice que sa nuit avait laissé des séquelles visibles. Elle eut toutefois la politesse de ne rien dire. Elles se mirent en route vers le nord-ouest; après un segment d’autoroute, elles empruntèrent une voie zigzaguant entre des collines pour enfin prendre un petit chemin asphalté qui gravissait l’une d’elle.
Félicia brisa le silence en disant : « Il paraît que Harré avait l’habitude de s’attaquer à des Maîtres seuls…
— C’est vrai. L’attaque de Zurich était l’exception. J’imagine que cette fois, il voulait profiter de l’effet de surprise. Tu sais que l’un des Seize l’a vu attaquer un de ses alliés en direct, à Londres?
— Oui, j’ai entendu cette histoire.
— Il était démasqué; il est passé à l’attaque le jour même. Personne ne pouvait s’attendre à ce qu’il débarque à Zurich aussi vite… Après le choc initial, les Maîtres et les initiés survivants se sont finalement coordonnés. Harré a encore eu le temps d’en éliminer quelques-uns…
— Quel gâchis.
— …mais Schachter et les autres ont fini par l’avoir. Tiens! Nous y sommes presque! »
La colline était assez haute; on pouvait voir les champs, les bois et les agglomérations qui se succédaient jusqu’au sillon tracé par la Limmat. « C’est ici », dit Mandeville en coupant le contact. Elles sortirent de la voiture. « Il est mort là, tu vois le cercle? » Un rond parfait d’une dizaine de mètres contrastait avec la verdure environnante. Il était complètement dénué de végétation. « Paicheler a détecté une énergie radiesthésique résiduelle, distincte des grands Cercles qu’on retrouve dans les villes… 
— Mais pas d’impression?
— Pas d’impression.
— J’ai une affinité avec la nécromancie. Je vais aller voir par moi-même, d’accord? »
Il y a quelques mois de cela, Mandeville aurait sans doute trouvé Félicia arrogante de penser pouvoir faire mieux qu’elle. Aujourd’hui, elle se contenta de lui faire oui de la tête. C’était une petite victoire personnelle pour Félicia… la confirmation concrète de son statut d’adepte.
Entrer en état d’acuité avec une gueule de bois était comparable à pédaler sur une pente montante; c’était plus difficile, plus pénible, mais quand même accessible pour quelqu’un d’entraîné. Elle ferma ses yeux et se mit au travail.
Elle ressentit dès les premiers instants cette énergie mentionnée par Mandeville, une force qu’elle ne pouvait décrire autrement qu’en reconnaissant qu’elle ne ressemblait à rien d’autre. Elle continua à aiguiser son acuité jusqu’à ce qu’elle soit sûre de ne plus pouvoir aller plus loin. Puis elle ouvrit les yeux.
Il était là.
L’impression de Harré se tenait au centre du cercle; c’était la première qu’elle observait depuis longtemps qui ne soit pas en train de la regarder. Son visage était tordu par un effort qui paraissait monumental.
Pourquoi n’était-elle pas tournée vers Félicia, comme les autres? À moins qu’elle soit restée dans la même posture qu’au moment de la mort de Harré? Pourquoi Mandeville n’avait pas pu voir cette impression? Elle était si claire, si… présente.
Félicia sursauta : l’impression avait relevé la tête pour la regarder directement.
« Quoi? », demanda Mandeville en voyant son expression stupéfaite s’accentuer encore. « Est-ce que tu vois quelque chose? Félicia? Félicia!
— Il est là », répondit-elle, traversée par un tsunami de chair de poule.
— Quoi?
— Il… il vient de me faire un clin d’œil. »

dimanche 2 décembre 2012

Le Noeud Gordien, épisode 249 : Un Maître andalou

Nu-pieds, sa chemise ouverte, Khuzaymah laissait son instrument lui montrer le chemin vers la grâce. Il jouait depuis un moment déjà – il n’aurait pu dire depuis combien de temps, tant son investissement dans ses mouvements était total. Il s’approchait de ce moment où le musicien, la musique et l’instrument se fondent en une seule et même chose aux frontières mal définies.
Comme elle avait changé, la mélodie de son cœur, depuis qu’il l’avait découverte! Comme il avait changé, lui, à travers ses arts!
La guitare avait été son premier amour, plus que ces tamboor et pandura et autres luths qu’il avait essayés à chaque occasion. Fidèle à lui-même, il avait appris à construire des guitares en même temps qu’il apprenait à en jouer. Son mentor avait déclaré qu’il avait produit quelques guitares excellentes, mais Khuzaymah jugeait davantage ses œuvres en fonction de ce qu’il aurait pu faire mieux qu’en fonction de ce qu’il avait réussi. À défaut de produire l’instrument parfait, il avait néanmoins fini par en produire quelques-uns qui soient dignes de son amour, et qui lui avaient permis de se consacrer davantage à la technique du jeu.
La guitare était un instrument sous-estimé par les sots qui la confinaient à un seul genre de musique. Khuzaymah, lui, avait toujours été époustouflé par sa versatilité même après des années de pratique. Il avait trouvé mille façons de faire résonner sous le ciel la beauté qu’il portait en lui et qui jaillissait du bout de ses doigts, mais une partie de son âme était demeurée muette durant tout ce temps, une partie dont il avait deviné l’existence sans comprendre sa nature, un peu comme on ne peut percevoir un nuage la nuit que parce qu’il cache les étoiles.
Sa vie avait changé à son premier contact avec un sitar moderne. Ce jour-là, il avait été secoué de larmes d’exaltation violente mêlée à une tristesse incompréhensible. Cette année-là, il était allé s’établir aux Indes, le berceau de cet objet béni; là-bas, il avait pu apprendre les langues, les us et les coutumes, mais surtout la musique en acquérant tout ce qu’il pouvait savoir sur l’art du sitar, incluant les secrets de sa fabrication.
Il connaissait depuis toujours cet axiome philosophique : chaque chose se retrouve dans chaque autre. Il le comprit plus que jamais en avançant dans sa maîtrise du sitar. Comme le cœur de la fleur, la coquille du nautile et les bras d’une galaxie partagent la même forme de spirale, la méditation, les mathématiques, les arts occultes et la musique découlaient d’une même grande vérité sous-jacente qui permettait à ces arts de se rejoindre dans leurs subtilités. C’était à ce point vrai que Khuzaymah en était venu à les travailler tous lorsqu’il pratiquait l’un d’eux.
En jouant ici et maintenant, Khuzaymah se fondait au partout et au toujours; il devenait plus qu’un musicien… Il s’approchait de ce moment magique où il pouvait faire descendre sur terre la musique des anges et inscrire dans les vibrations de l’éther un moment fugace de beauté parfaite dans un monde loin de l’être, comme un cristal limpide et géométrique posé dans un écrin de boue…
Bien entendu, même cela était une illusion; cette beauté se trouvait déjà dans toute chose, mais quelle joie de rendre manifeste le subtil! Quelle joie de rendre l’éternel audible le temps d’un soupir!
La porte de ses appartements s’ouvrit soudainement. Khuzaymah posa sa paume sur les cordes. La musique se tut sur-le-champ. Le jeune visage d’Aleksi Korhonen apparut dans l’entrebâillement. « Excuse-moi… Est-ce que je te dérange? » Khuzaymah fit non de la tête. Il lui fit signe de le rejoindre avant de déposer son sitar. « J’ai encore échoué », dit le nouveau venu, la mine renfrognée. « Je pensais que les dispositifs que j’avais installés sur ma statuette me permettraient de la retrouver facilement.
— Ils étaient bien complétés, pourtant?
— Oui. Mais j’étais presque prêt à les recharger. Théoriquement, ils auraient dû tenir jusqu’à maintenant, mais en pratique…
— Est-ce que les perturbations du Cercle de Harré peuvent…
— Oui, oui, si le voleur est dedans. Mais je suis certain que le voleur a lui-même utilisé des procédés pour la protéger contre mes tentatives de détection.
— Cela réduit de beaucoup les possibilités. Qui…
— Je ne sais pas. Hoshmand m’en veut, mais il n’a plus ses pouvoirs. Gordon m’a dit qu’il n’avait rien à voir avec cette affaire, et je sais qu’il ne mentait pas. Qui alors? Mandeville? Espinosa? Rien de cela n’a de sens. Il ne reste que cette damnée Tricane.
— Ne t’en fais pas. Nous saurons bien la retrouver. Et si tu acceptais l’offre de Gordon? Si tu le laissais t’aider?
— C’est là que j’en suis. Tu avais raison. Comme toujours.
— Détends-toi », lui dit Khuzaymah en caressant ses cheveux, un geste plus familier qu’affectueux. Il reprit son instrument. « Je vais te jouer quelque chose.
— Merci, Derek. Ça me fait toujours du bien de te parler. »
Les doigts de Khuzaymah se remirent à courir sur les cordes de son sitar. Le jeune homme ferma les yeux, happé dès les premières notes.
Que diraient les admirateurs de Derek Virkkunen s’ils réalisaient que ses créations acclamées n’étaient, à tout prendre, que son violon d’Ingres?

dimanche 25 novembre 2012

Le Noeud Gordien, épisode 248 : Douzième édition

Tous les billets pour le douzième encan de Cité Solidaire s’étaient envolés en un rien de temps. Nicolas n’avait pas les moyens d’y assister à titre individuel, mais son employeur, CitéMédia, avait réservé deux tables complètes. Maude, sa collègue recherchiste, et lui-même avaient obtenu leur place après un désistement de dernière minute.
Jean Vallée, son boss, était assis à l’autre table avec d’autres administrateurs et vétérans de la boîte. Nico, lui, était assis à ce que Vallée avait baptisé la table des p’tits, avec plusieurs des visages publics de la chaîne.
Il avait espéré qu’Édouard Gauss vienne à l’encan, sinon à la table de CitéMédia, à tout le moins en tant que proche du couple Sutton-Legrand. C’était lui qui avait permis à Nico de faire ses premiers pas dans le monde de la télévision; même si leur relation avait toujours été cordiale, elle avait toujours été strictement limitée au contexte professionnel. Il n’avait pas eu de nouvelles de son mentor depuis sa démission. Déception. Il avait entendu dire que Derek Virkkunen avait assisté à la soirée l’an passé, mais selon toute apparence, il n’avait pas répété l’expérience. Nico aurait été curieux de voir l’homme en personne; il aurait peut-être même trouvé le courage d’aller lui serrer la main. Double déception.
À sa droite, Maude ne lui prêtait aucune attention, occupée qu’elle était à flirter avec l’un des gars du journal télévisé. À sa gauche, Jasmine Beausoleil était plongée dans une discussion animée avec Antonella Galvanti. À défaut de converser, Nico eut le loisir d’observer les autres invités.
Il fut surpris de voir Joe Gaccione attablé non loin de lui. Gaccione était un homme d’affaire de la Petite Méditerranée qu’on disait proche du crime organisé, même si son propre dossier ne comportait même pas une contravention. Il était l’un des principaux investisseurs du renouveau du Centre-Sud dont tout le monde parlait ces jours-ci. Parmi les gens qui l’accompagnaient, Nico reconnut certains qui, eux, avaient un casier judiciaire… Essentiellement pour des affaires de fraude ou d’extorsion tout au plus, bref des crimes des bandits à cravates. Parmi eux se trouvait également un autre visage connu, quoique pour d’autres raisons : une photo de Lucie Kingston se trouvait sur les panneaux devant la plupart des maisons à vendre de l’Ouest et du Centre. Les gens la connaissaient plus rarement comme la conjointe de Guido Fusco, le présumé caïd de la pègre méditerranéenne. Alors que les convives butinaient de table en table, Nico remarqua que la leur était beaucoup moins souvent visitée. Avec le chef de l’unité spéciale d’enquête sur le crime organisé assis à la table d’honneur, les politiciens comme les banquiers faisaient gaffe et évitaient de prêter le flanc à la critique.
Le repas était entrecoupé d’une série de discours de remerciements ou de sensibilisation à la mission de Cité Solidaire. Comme c’était coutume dans ce genre de soirée, un homme à cravate ou une femme en robe de soirée venait lire devant le micro l’historique des contributions de l’organisme qu’il représentait, après quoi il révélait le montant offert cette année; on applaudissait, on prenait des photos avec madame Legrand et le président d’honneur. Puis, on recommençait le même manège, seulement avec un organisme et un chiffre différents.
Nico se désintéressa vite de cette routine. Il commençait à avoir hâte de passer à l’encan comme tel. Il ne prévoyait pas acheter quoi que ce soit, mais voir monter les prix jusqu’à des montants ridicules ne pouvait être que plus excitant que cette parade de donateurs.
Vers la fin du repas, madame Legrand prit le micro pour la première fois depuis le mot de bienvenue. « Mesdames, messieurs, vous savez, Cité Solidaire vient en aide aux plus démunis depuis presque quinze ans. Grâce à vous, nous avons pu aider des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants par l’entremise des organismes que nous finançons. Il est parfois trop facile d’oublier les multiples visages de la pauvreté qui existe partout autour de nous. Pour vous en parler, j’ai le plaisir de vous présenter Timothée. »
Des applaudissements accueillirent le jeune homme. « Bonjour tout le monde… Je m’appelle Timothée », dit-il d’une voix hésitante. « Je vis dans le Centre-Sud. »
Le volume des murmures baissèrent d’un cran. Nicolas, comme beaucoup d’autres, dirigea son attention sur le nouveau venu. Vivre au Centre-Sud! Ce type ne fera pas de vieux os.
« Je squatte dans un édifice sans électricité ni eau courante. Là où je vis, les commerces les plus proches sont à une vingtaine de minutes de marche. Mais cet éloignement n’est pas trop grave lorsqu’il manque encore l’argent pour acheter quoi que ce soit. Pour nous, une toilette publique… ou même une toilette chimique est un luxe inhabituel. On nous dit : pourquoi vivez-vous comme ça? Pourquoi ne vous trouvez-vous pas du travail?, mais nous n’avons nulle part où nous raser, où nous laver, où faire notre lessive. Qui veut donner une entrevue à un type qui sent mauvais, qui vit dans le même linge depuis des semaines? On nous dit : lavez-vous de temps en temps, ça ira mieux, mais le peu d’argent que nous trouvons, la partie qui n’est pas volée ou taxée par des brutes passe dans des priorités plus urgentes… comme la nourriture. Il n’est pas rare que nous ne mangions pas du tout dans une journée, et même les bons jours, nous nous contentons de grignoter ce qui nous passe à portée de la main. Vous savez déjà que le Centre-Sud est là où vont ceux qui n’ont plus nulle part où aller. Mais saviez-vous qu’il est fréquent de trouver parmi eux des adolescents? Des parents qui, jour après jour, doivent donner à leur enfant le peu qu’ils ont, de manière à ce qu’ils aient moins faim qu’eux-mêmes? »
La salle était à son plus silencieux depuis le début de la soirée. « Aujourd’hui, grâce à madame Legrand, je peux vous parler à quoi ressemble notre quotidien dans la rue. Je me suis douché, je me suis rasé, mon costume a été nettoyé, mais je vous assure qu’en temps normal, je n’aurais pas pu être admis à ce gala qui, pourtant, existe afin d’aider les gens comme moi. »
Culotté, le gars, pensa Nico. À voir les lèvres pincées de madame Legrand, cette dernière intervention ne faisait pas partie du script d’origine.
« Heureusement, même dépouillés de tout, nous avons quand même une richesse : nous pouvons compter les uns sur les autres. Nous pouvons aussi compter sur vous. »
Le visage de madame Legrand se détendit : le jeune homme était revenu au texte prévu. Elle reprit le micro. « Merci Timothée. Cité Solidaire est fière d’annoncer la création prochaine d’un centre communautaire sur le boulevard St-Martin, afin de fournir aux gens du Centre-Sud un accès aux ressources qui leur font malheureusement trop souvent défaut. Dès le mois prochain, nous serons en mesure d’offrir des cuisines, des douches et une buanderie communautaires et gratuites, mais ça n’est qu’un début. Nous vous tiendrons au courant des prochains développements. En attendant, soyez généreux et amusez-vous bien durant l’encan! »
Des applaudissements nourris accompagnèrent madame Legrand et Timothée pendant qu’ils descendaient de la scène. « Y’a quelque chose à faire avec cette histoire-là », lui dit Maude avec un petit coup de coude. L’idée que des gens puissent vivre dans pareilles conditions au cœur d’une ville moderne avait certainement la possibilité d’émouvoir les spectateurs, mais c’est le personnage de Timothée qui attisait la curiosité de Nico. En l’entendant parler de son incapacité à trouver du travail, Nico avait spontanément pensé je vais t’engager, moi; il s’était ensuite demandé combien d’autres avaient eu la même idée. Comme tout le monde vivant dans La Cité, Nico avait vu son lot de sans-abris crottés, drogués, édentés, incohérents… Or, Timothée ne partageait rien avec ceux-là.
L’instinct journalistique de Nico devinait qu’il devait y avoir anguille sous roche. « Il y a définitivement quelque chose à faire avec ça », répondit-il. Il se promit d’en parler à Jean Vallée lundi prochain. Le boss allait être heureux que Nico se concentre sur un vrai dossier plutôt que continuer ses enquêtes sur les étrangetés qui entouraient la catastrophe du Hilltown. Évidemment, Nico n’était pas obligé de lui dire qu’il avait la ferme intention d’explorer cette piste en parallèle… 

dimanche 18 novembre 2012

Le Noeud Gordien, épisode 247 : Toccata et fugue

C’était la fin de la nuit. D’ici une heure, ce serait une nouvelle journée pour les lève-tôt, mais pour le moment, la ville était somnolente, presque immobile. Geneviève ne travaillait pas aujourd’hui, mais son horaire parfois diurne, parfois nocturne, avait le chic de bousiller ses cycles de sommeil. Le silence de son appartement lui pesait; elle se doutait qu’elle pleurerait encore si elle ne faisait rien. Ses filles dormaient dans leur petite chambre; ses possibilités de distraction excluaient toute sortie. Sans câble, sans livre intéressant, il ne lui restait à peu près que la radio pour changer ses idées.
Il n’y avait pas grand-chose sur les ondes à cette heure; un tour de cadran lui révéla que la moitié des stations jouait de la musique pop; deux d’entre elles la même pièce, Don’t love me yet, le nouveau single de Pinck ChaCha. Geneviève avait l’impression de ne pouvoir aller nulle part sans entendre cette foutue chanson – et souvent, la garder en tête pendant de longues heures. Le fait que sa plus jeune la joue en boucle avait contribué à la buriner dans son esprit.
Le reste des stations proposaient soit des publicités trop enthousiastes pour cette heure de la nuit, soit des présentateurs susurrants qui, pour la plupart, lui foutaient la trouille. L’un d’eux parlait russe ou ukrainien ou peut-être moldave, comment savoir? Elle finit par s’arrêter sur un poste qui jouait un morceau de violoncelle accompagné au piano. La mélodie réussit à chasser les échos de Pinck ChaCha de son esprit. Ouf.
La musique dissipa le silence et la solitude, mais ses fantômes et ses démons, ses doutes et ses regrets, revinrent vite à la charge.
Elle s’était accommodée comme elle pouvait de sa nouvelle vie… Elle avait aménagé dans un appartement aux murs si minces qu’on entendait ronfler les voisins? C’était une phase. Ses filles passaient plus de temps avec leurs grands-parents qu’avec papa ou maman? C’était temporaire. Elle travaillait dans un salon de massage où elle devait sourire à des hommes qui achetaient de la chair humaine à la minute, à un boss qui gagnait sa vie à exploiter la misère des autres? C’était juste en attendant mieux.
Geneviève pleurait souvent ces temps-ci parce que toute cette merde était en train de devenir plus qu’un épisode passager.
La voie la plus évidente pour améliorer sa vie, et celle de ses filles, était de retourner aux études. Elle avait soumis des demandes au début de l’été; si elle avait essuyé un refus pour le programme de psychologie de l’Université de La Cité, elle avait été acceptée dans plusieurs autres programmes moins contingentés.
Retourner aux études à son âge… plus facile à dire qu’à faire. Elle devrait cesser de travailler, ou peut-être se contenter d’un temps partiel. Son coussin financier fondait déjà trop vite alors qu’elle travaillait…
Le violoncelle se tut après une dernière note pleine d’émotion. Dans l’instant de silence qui précéda le début de la pièce suivante – au piano seul, celle-là –, Geneviève entendit un bruissement. Un coup d’œil dans la direction de la porte lui montra qu’elle était encore fermée à double tour, mais elle nota que celle de la chambre des filles était entrebâillée. Un coup de vent avait dû l’ouvrir. Elle alla la refermer. Puis, sans vraiment y penser, elle alla dans sa chambre, sortit sa boîte à bijoux de sa cachette et elle se roula un joint.
Quatre à six joints par jour, chacun un peu moins efficace que le précédent. Deux Orgasmiks le midi, une après souper, deux en soirée. Quelques-uns de plus ici et là, lorsqu’elle voulait se faire plaisir. Cinquante dollars par jour minimum pour jouir, plus vingt dollars de pot pour faciliter l’attente avant l’orgasme suivant. Soixante-dix dollars pour un paradis artificiel quotidien, dans le meilleur des cas. Elle n’aurait jamais dû faire ce calcul; il s’imposait à chaque fois qu’elle ouvrait sa boîte à bijou avec la même insistance que Don’t love me yet.
Nah nah na naaaah, push me, kiss me, pull me, bite me… Nah nah na naaaaah, pin me down, rough me up… Don’t love me yet. Lequel était le pire entre ce damné refrain et le sentiment de culpabilité?
La meilleure solution restait d’éviter l’un et l’autre. Elle retourna au salon et à la douce musique du piano, son joint et un briquet au creux de la main.
En allumant un bâton d’encens – elle veillait toujours à cacher l’odeur du cannabis, même lorsque les filles dormaient – elle nota que le combiné du téléphone avait été déposé à côté de sa base. Elle le porta à son oreille; étrangement, elle n’entendit ni la tonalité caractéristique des lignes résidentielles, si les bip-bips agressifs capables de signaler à quelqu’un loin de l’appareil qu’il avait été mal raccroché. Les filles devaient l’avoir déplacé en jouant. Elle le remit à sa place et alluma son joint.
Ses premières bouffées la ramenèrent dans un état qui, sans être euphorique, rendait sa tristesse mélancolique plutôt que dépressive.
Ses pensées prirent la direction des et si
Et si elle avait été fidèle à Édouard plutôt que tomber amoureuse d’un homme indifférent?
Et si elle avait complété ses études pour faire de la télé ou de la radio, comme Édouard ou Jasmine?
Et si elle avait choisi le moment de devenir maman, plutôt que devoir s’adapter au fait accompli?
Après qu’elle eut écrasé son mégot, elle demeura avachie sur son sofa à cogner des clous, ses pensées de moins en moins claires, ses émotions de plus en plus distantes. Un bruit sec la ramena à la réalité. Un peu confuse, elle chercha l’origine du son.
Les verrous et la chaînette de la porte d’entrée étaient maintenant ouverts. Elle se leva brusquement. Elle vit tout de suite qu’on avait vidé le contenu de son sac à main sur la table; son porte-monnaie n’était pas là. Avait-on envahi son domicile? Avait-elle été volée?
Un instant. La chaînette ne peut être ouverte que de l’intérieur.
Elle se précipita jusqu’à la chambre des filles. Elle ouvrit la lumière fut terrorisée de découvrir qu’Alice n’était pas dans son lit. Jessica s’assit dans le sien en frottant ses yeux.
« Maman? Qu’est-ce qu’il y a? »
Les tiroirs des commodes avaient été ouverts et renversés un peu partout.
« Habille-toi ma belle », dit-elle à la petite. Geneviève courut jusqu’au téléphone. Elle allait composer le numéro d’urgence lorsqu’elle se souvint du bruit qu’elle avait entendu, de la porte de chambre ouverte, du téléphone décroché… Elle eut l’intuition d’essayer le bouton Recomposition.
L’appel fut redirigé vers une boîte vocale. Un message générique disait « Vous avez rejoint la messagerie de… », après quoi une voix radicalement différente ajoutait : « Félicia Lytvyn. »
Geneviève raccrocha. Le cœur battant, elle appela la police pour signaler la disparition de sa fille. Jessica vint la rejoindre. Elle avait enfilé son chandail à l’envers. « Qu’est-ce qui se passe? 
— Ta sœur est sortie toute seule. On va aller la chercher ensemble, ok? »
Geneviève remballa son sac à main et s’en alla dans la nuit en tenant sa plus jeune par la main.