dimanche 12 février 2012

Le Noeud Gordien, épisode 207 : Être ou avoir

Ces jours-ci, Hoshmand venait s’accouder au bar d’une taverne de troisième catégorie qu’il commençait déjà à concevoir comme sa taverne. Ne sachant pas quoi faire de ses journées, il les égrenait en se remplissant la panse de bière.
Les habitués – pratiquement tous des hommes de cinquante ans ou plus – le reconnaissaient déjà, même si aucun d’eux n’avait lié de conversation avec lui. Son attitude renfrognée décourageait vite ceux qui s’y étaient essayés. Ils le laissaient donc à sa pinte et ses ruminations pour se concentrer sur leur match de baseball télévisé et leurs grosses bières tièdes.
Ce qui s’annonçait comme une beuverie routinière prit un tournant différent lorsque Hoshmand sentit quelqu’un s’asseoir à sa gauche. Tout en continuant de fixer son verre, sa vision périphérique capta les avant-bras et les mains du nouveau venu. Si les manches de son veston anthracite – inhabituel dans ce genre de bouge – suggéraient son l’identité, le large anneau d’or blanc qu’il portait à la main droite la confirmait.
« Le monsieur va prendre ton meilleur scotch », lança Hoshmand au barman sans s’être retourné.
« C’est gentil », répondit Gordon.
« Tu pourras toujours me donner une faveur en échange. J’en aurais besoin. »
Gordon laissa échapper un petit rire doux. « Que ferais-tu de cette faveur?
— Oh, I don’t know… Un tête-à-tête avec ta Tricane, peut-être?
— Malheureusement, je ne l’ai pas vue depuis des semaines… »
Hoshmand ricana à son tour, mais sans joie. « How convenient.
— Je viens d’apprendre ce qu’elle a fait… Je tenais à souligner que je n’endosse aucunement ses actions. Cette situation m’inquiète…  
— Il faut l’arrêter avant que quelqu’un d’important se fasse avoir à son tour, n’est-ce pas? » Hoshmand se retourna finalement. « Qu’est-ce que tu veux de moi?
— J’aimerais t’aider.
Right.
— Sérieusement. » Gordon s’avança pour lui souffler à l’oreille : « À propos du Centre-Sud… 
— Tu veux me parler de la Joute?!? » Il ne devait pas y avoir une once d’empathie dans l’âme de tous les Seize réunis! Il se leva pour s’en aller mais Gordon le retint. « Je me fous de la Joute. Je veux te parler de ce que tu as perdu.
— Allons prendre une marche, alors. » Il jeta quelques billets à côté de son verre.
Ils marchèrent jusqu’à ce qu’ils soient seuls sur une petite voie résidentielle. Le soleil était encore haut dans le ciel.
 « Avramopoulos m’a dit que Tricane t’avait fait perdre l’acuité.
— Dis-moi quelque chose que je ne sais pas…
— Ce qui est troublant, c’est que nous avons toujours considéré l’acuité comme un état, quelque chose que nous sommes; comment peut-on perdre cela?  
— Je voudrais bien le savoir…
— Et si l’acuité était quelque chose que nous avons?
— C’est ridicule! » Hoshmand soupira. « Qu’est-ce que ça change que ce soit quelque chose qu’on a, qu’on est, qu’on fait? 
— Ce que l’on a, on peut le perdre. Se le faire prendre. Ou le reprendre. »
Cette vision aurait pu lui redonner espoir… si elle était vraie. Mais sur quoi Gordon basait-il sa théorie? « Qu’est-ce qui te fait croire que ce que j’ai perdu a été enlevé plutôt que… détruit?
— C’est une autre situation inédite…
— Bon. Quoi encore?
— C’est le Centre-Sud… Et je t’assure que ça n’avait rien à voir avec la Joute. J’ai découvert que le Cercle de Harré a non seulement grossi récemment, mais qu’il continue de s’étendre. Deux phénomènes jamais vus survenant en même temps? Je ne peux m’empêcher de penser qu’il ne s’agit pas d’une coïncidence. 
— Mais quel est le lien entre les deux?
— Le Cercle est le domaine de Tricane. Ton pouvoir est disparu dans le Cercle. Et si elle s’en était servie pour l’étendre? » Gordon ajouta : « Et si c’était ainsi que Harré les avait ouverts en premier lieu, en volant la puissance des Maîtres avant de les tuer? »
« Awwww nuts! » Hoshmand aurait préféré que ce ne soit pas le cas, mais l’interprétation de Gordon était inconfortablement plausible… Surtout qu’un détail lui revenait à l’esprit, un détail qu’il avait machinalement assimilé à quelque nouvelle excentricité du style de Tricane… Un détail qui prenait maintenant tout son sens.
« Ses cheveux! Ils ne sont pas décolorés : ils blanchissent... Comme ceux de Harré! » 

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