dimanche 11 mars 2012

Le Noeud Gordien, épisode 211: Villégiature

La climatisation réveilla Félicia en se remettant en marche. Elle ouvrit les yeux dans la noirceur, momentanément désorientée. Rory dormait à côté d’elle, le souffle régulier, le visage paisible. La chambre fleurait le sexe; à partir de cet indice, elle put facilement reconstruire les derniers moments de la veille…
Rory l’avait rejointe au restaurant de la plage pour un délicieux souper de fruits de mer généreusement arrosé. De plus en plus hilares de verre en verre, ils avaient quitté sans prendre de dessert sous le regard réprobateur des vacanciers voisins. Ils avaient titubé sur le chemin longeant la mer jusqu’à ce que Félicia décide de l’agripper par le collet pour l’embrasser avec fougue. Il lui avait redonné la monnaie de sa pièce en la poussant jusqu’à ce qu’elle soit adossée contre une colonne de marbre. Il lui avait mordillé le cou pendant qu’elle se sentait fondre contre son corps de surfer fanatique. Elle avait entendu les pas de promeneurs passant à leur hauteur, mais ils étaient déjà loin lorsqu’ils conclurent leur embrassade.
Il l’avait ensuite tirée par la main jusqu’à sa chambre sans qu’elle n’ait à se laisser prier. Ils avaient passé le reste de la soirée dans le lit de Rory à baiser comme des adolescents dans une maison vide jusqu’à ce que le sommeil les emporte. Félicia ne se souvenait plus exactement dans quelles circonstances elle s’était assoupie.
Elle soupira en tirant les draps jusqu’à son menton. Elle n’avait pas eu autant de plaisir depuis des lustres. Sa semaine en Thaïlande relevait plus du rêve que de la réalité.
Elle regarda Rory dormir, contente de l’avoir rencontré. Il était beau gosse avec un excellent sens de l’humour, deux bons points, mais qui ne pesaient pas lourd comparés à la chimie physique qu’ils s’étaient découverts – le genre de chimie qui l’aurait fait revenir vers lui, même s’il avait été moche et déprimant. Rory s’avérait simplement la meilleure façon imaginable de clore sa trop longue période d’abstinence et de travail assidu.
L’horloge indiquait 4h32 et elle n’avait plus sommeil. Elle se glissa hors du lit et trouva au prix de quelques efforts la robe qu’elle portait la veille. Rory l’avait déshabillée en lançant ici et là ses vêtements dans la chambre déjà en désordre. Retrouver toutes ses affaires dans le noir aurait été un exploit; déjà heureuse d’avoir mis la main sur ses chaussures ainsi que quelque chose pour se couvrir, elle décida de revenir chercher le reste plus tard.
Je vais en profiter pour faire mes exercices, se dit-elle. Je n’aurai pas à inventer de prétexte cette fois. Depuis qu’elle avait quitté Tanger, elle se permettait un relatif congé, une seule heure d’exercice aux deux jours, juste assez pour maintenir la fine pointe qu’elle avait développée durant son temps auprès de Kuhn. Elle passa à sa chambre pour enfiler un bikini, un t-shirt et des pantalons d’exercice avant de rejoindre la plage. Déjà, le ciel passait du noir à l’indigo profond.
Elle choisit un exercice qui n’impliquait rien qui puisse laisser croire à autre chose qu’une simple méditation debout. Elle se tourna vers là où le soleil se lèverait bientôt et elle commença son travail. Les derniers mois permettaient à Félicia d’entrer plus facilement en état second que jamais auparavant, mais ici, l’acuité n’était qu’un préambule à l’exercice comme tel.
Durant ses études, elle l’avait entendu désigné par trois appellations différentes. Polkinghorne l'avait appelé rechercher la Lune tandis que Kuhn y référait comme le pilier du ciel. Elle l’avait d’abord rencontré sous l’étiquette exercice avancé #3, mais Gianfranco Espinosa n'était guère reconnu pour ses propensions lyriques.
Ce type d'exercice avait pour but de mettre le praticien en phase avec l'Univers, et par le fait même d'accroître ses capacités à le manipuler. Polkinghorne lui avait dit un jour que la progression typique des capacités de l'initié – se changer, changer les autres puis changer le monde – ne représentait à tout prendre que l'amenuisement de la distinction entre le praticien et l'Univers. Il avait conclu sa leçon en ces termes : « Même au troisième degré, l'initié continue de se changer lui; seulement, la définition de lui est devenue autrement plus englobante... »
À peu près toutes les cultures avaient développé une façon de tendre vers la transcendance, quelque forme de méditation ou d'extase qu’on devinait être une façon de se rapprocher d’une vérité profonde. Les initiés comme Félicia avaient pour avantage de connaître plus qu'une direction générale vers laquelle ils progressaient; ils disposaient d’un chemin balisé par une série d’enseignements précis. Un chemin qu’ils n’avaient toutefois pas fini de construire, comme Harré avait su le démontrer...
Entièrement investie dans son exercice, elle ne remarqua pas le monde s'éclaircir de l'autre côté de ses paupières; elle sentit toutefois le Soleil levant réchauffer sa peau de plus en plus.
Elle ouvrit enfin les yeux, satisfaite de son travail.
Elle remarqua avec soulagement qu'aucune impression ne se trouvait dans son champ de vision. Voir sans l’avoir souhaité des gens morts violemment lui aurait coûté une bonne part de sa sérénité actuelle... Sans compter qu'elle aurait sans doute été tentée de les interroger – comme elle l'avait fait pour son père, pour Karl Tobin ainsi que quelques Sons of a Gun.
Apparemment, cette capacité à tirer des informations des impressions était déjà sa deuxième innovation majeure en carrière. Elle avait abordé le sujet avec Kuhn en le lui présentant comme une interrogation théorique. Le vieux maître avait été tranchant : selon lui, la chose s'avérait impossible. Elle n'avait pas révélé qu'elle détenait la preuve du contraire; elle gardait en réserve ce secret qui pourrait lui valoir trois nouvelles faveurs au moment opportun.
Elle chassa de son esprit toutes ces considérations trop sérieuses. Elle avait bien travaillé; elle méritait de consacrer le reste de sa journée à un plan tout simple : bikini, daiquiri, Rory.

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