dimanche 18 mars 2012

Le Noeud Gordien, épisode 212: Au vert, 1re partie

Profondément agacé par la situation, Claude Sutton recula sur son siège en croisant les bras.
« Si tu as quelque chose à dire, dis-le », lui dit Vincent Therrien. Le bureau du conseiller municipal était encombré de paperasse. Il jouait sans cesse avec un élastique. Plus que tout être au monde, Therrien avait le don d’agacer Claude. Il compta silencieusement jusqu’à dix pour endiguer la marée montante de colère qui menaçait de prendre le dessus sur son professionnalisme.
« Vous m’aviez assuré que je pourrais conduire mes enquêtes et monter mes dossiers comme je l’entends. C’était la seule raison pour laquelle j’ai accepté le poste. »
Il remarqua avec une certaine satisfaction que Therrien semblait embarrassé.
« Non, non, euh, on s’est mal compris.
— Expliquez-moi, alors », répondit-il avec un large mouvement des mains.
« Lorsque je t’ai approché pour te proposer le mandat, c’est parce que la mairesse voulait donner un coup pour améliorer la sécurité publique… Je veux dire, tout le monde sait que c’est dangereux de se promener la nuit sans crainte… On ne sait jamais si un junkie en manque ou un bandit n’attaquera pas…
— Vous savez, les gars dans la rue font ce qu’ils peuvent. On a mis à pied plusieurs éléments depuis qu’on a commencé notre enquête interne… On aurait pu s’attendre à ce que l’Hôtel de ville débloque le budget spécial que mon patron a formellement demandé en mars… Question de revenir aux effectifs d’il y a deux ans…
Therien bafouilla quelque chose avant de se reprendre. « Tu sais qu'on comble la différence avec des sous-traitants... »
Claude lui décrocha un regard moqueur. Therrien déglutit péniblement.
« Sur le sujet qui nous intéresse. Tu as donné à mon unité le mandat d'enquêter sur le crime organisé.
— Oui... »
Sutton expliqua lentement, comme s’il avait affaire à un demeuré : « Le crime organisé, c'est plus que des revendeurs de drogue ou des voleurs de sacoches. D'un côté, il y a les criminels dans la rue qui commettent des crimes. D'un autre côté, il y a ceux qui financent le crime et qui en profitent : les producteurs de méthamphétamine ou d’Orgasmik. Les importateurs d’héroïne et de cocaïne. » Il exhala bruyamment. « Vous le savez comme moi, ceux-là se remplissent les poches sans jamais se salir les mains. Ils font des millions sur le dos de la population et personne ne les inquiète...
— Je...
— Si j'ai un conseil à donner à madame Martuccelli, c'est de continuer à montrer comment elle est différente de l'administration Lacenaire. C’est de ne pas faire comme si elle voulait protéger des amis… »
Sutton se leva. 
 « Qu’est-ce que tu fais?
— Monsieur Therrien, une question simple. Je veux une réponse simple. »
Il prit le temps d’attacher les boutons de son veston pendant que le conseiller restait pendu à ses lèvres. « Est-ce que, oui ou non, vous me demandez officiellement de cesser mes investigations sur les liens entre la haute finance de La Cité et le crime organisé?
— Claude, prends pas ça comme ça… 
— Je me suis fait donner carte blanche sous prétexte que je suis l’homme de la situation pour me faire dire la même année que, finalement, il serait mieux que je ne cherche pas trop. Comment est-ce que je devrais le prendre? »
Même s’il n’avait pas obtenu la réponse tranchée qu’il aurait aimé entendre, c’était tout comme. Il se tourna vers la porte.
« Tu t’en vas où? 
— Je vais prendre la journée. Lundi aussi », répondit-il. Il fut tenté d’ajouter pour réfléchir à mon avenir. La tentation de démissionner était forte. Il choisit toutefois de ne pas brûler ce pont tout de suite. Il dit plutôt : « Question de voir ce que je veux faire avec ma carte blanche », en mimant des guillemets avec ses doigts. Il claque la porte et s’en fut d’un pas vif.
Au fond, je suis le premier responsable de ma déception, se dit-il. Je le savais que je n’aurais pas dû faire plus confiance à Martuccelli qu’aux autres.
Il avait décidément besoin de changer d’air. Un long week-end loin de La Cité lui ferait le plus grand bien. 

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