dimanche 22 avril 2012

Le Noeud Gordien, épisode 217 : Témoignage, 2e partie

Les catacombes sous le centre commercial abandonné avaient été préparées afin d’impressionner celle qui devait témoigner. En plus de ses ossements et apparats habituels, Avramopoulos avait disposé une série de cierges noirs pour encercler l’endroit où elle allait se tenir – l’équivalent symbolique d’un box des accusés. Un cercle catalytique avait été tracé au centre de la pièce, au cas où la mise en place d’un procédé s’avérerait nécessaire. Quatre des seize se tenaient à la périphérie du cercle en tenues cérémoniales complètes. Avramopoulos curait ses ongles, Mandeville ajustait à répétition les éléments de sa panoplie pour s’assurer qu’ils restent en place, Paicheler s’appuyait lourdement sur son bâton, incommodée d’être si longtemps debout dans cette pièce dénuée de siège. Les grands hommes en robe de chambre, se dit Gordon en examinant ses pairs au naturel. Il ne manque plus que Lytvyn, maintenant.
Les quatre étaient réunis pour comprendre comment Traugott Kuhn était mort. On soupçonnait Tricane de l’avoir tué. Elle avait certes changé récemment, mais jusqu’à devenir meurtrière? Gordon en doutait, quoiqu’il reconnût qu’aucune autre piste ne lui semblait plus plausible.
Tricane rendait tout le monde nerveux, Gordon compris; il devinait que cette nervosité expliquait qu’on tint à se point à interroger Lytvyn avant de s’attarder au suspect numéro 1… et risquer de subir le même sort que Hoshmand. Lytvyn détenait peut-être le chaînon manquant pour reconstruire les derniers jours du vieux Maître.
On frappa à la porte; les quatre adoptèrent au même instant l’attitude appropriée pour ce genre de cérémonial, grave et fière. Gordon se rappelait encore comment il avait été impressionné lors de sa comparution devant les survivants des Seize, lorsqu’ils traitaient la possibilité d’unir leur cause à celle des survivants du Collège… Il avait été soufflé par le décorum solennel de l’assemblée des Maîtres. Il comprenait maintenant qu’en plus de la comparution formelle pour témoignage, l’exercice avait pour but de resserrer la hiérarchie et asseoir l’autorité des Maîtres sur leurs adeptes et leurs novices.
Polkinghorne fit son apparition, suivi de près par Espinosa. Les deux adeptes avaient enfilé leur toge violette. Lytvyn entra en dernier, vêtue en civil – on ne l’avait prévenue de rien, elle ne savait guère ce qui l’attendait. Les deux hommes allèrent se placer contre le mur, laissant la jeune femme dans le rectangle tracé par les cierges.
« Qu’est-ce qui se passe? », demanda-t-elle, à la fois surprise et inquiète.
« Tu parleras lorsqu’on t’adressera la parole », dit sèchement Paicheler. Lytvyn déglutit péniblement, mais garda le silence.
Mandeville ouvrit le bal : « Pourquoi as-tu tardé à répondre lorsque ton maître t’a convoquée? » Lytvyn resta figée un instant avant de dire : « Il ne m’a pas convoquée. Il m’a demandé d’entrer en contact avec lui.
— C’est du pareil au même », dit Avramopoulos. « Qu’est-ce que tu as à cacher?
— Je ne cache rien du tout. J’avais besoin de vacances. Alors j’ai pris des vacances.
— En quelles circonstances as-tu quitté Tanger? »
Lytvyn fronça les sourcils. « Quoi, en quelles circonstances? Je suis restée là jusqu’à ce que je m’en aille. J’étais supposée faire quoi? »
Paicheler chuchota quelque chose à l’oreille de Mandeville qui dit, sur un ton d’une maîtresse d’école du siècle dernier : « Kuhn était toujours en vie au moment de ton départ? 
Quoi? Il est mort!? » Gordon aurait parié que personne ne doutait de la sincérité de la surprise de Félicia. « Qu’est-ce qui s’est passé?
— Nous posons les questions! », martela Paicheler. « Réponds : dans quelles circonstances as-tu quitté Tanger? »
Lytvyn répondit sans détour. « Rien de spécial, je veux dire que ça se passait bien, il était triste que je parte, mais content du progrès que j’avais fait… » Silence. « Est-ce que c’est parce que j’ai fait entrer un virus chez lui?
— Non », dit Gordon d’une voix compatissante. « Mais il importe de tirer au clair ce qui s’est produit. À notre connaissance, tu es la dernière à l’avoir vu en vie. Y a-t-il une information que tu pourrais nous apprendre qui puisse nous aider? »
Elle fouilla dans ses souvenirs avant de faire non de la tête. « Vraiment, je suis sous le choc. Je ne peux même pas imaginer qu’est-ce qui a pu… » Cette fois, Lytvyn s’arrêta avant qu’on lui rappelle qui posait les questions.
« Tu prétends donc ne rien savoir sur les causes ou les circonstances de la mort de Kuhn?
— Je ne prétends rien. J’affirme. » Gordon appréciait l’aplomb de Félicia.
« Parfait », dit Avramopoulos en produisant sa statuette. « Voyons voir… »
L’expression de Lytvyn signalait qu’elle avait reconnu l’objet et deviné ce qui suivrait.
« Je refuse », dit-elle d’un ton neutre.
« Tu refuses? », répondit Avramopoulos en écho. « Quiconque porte la toge blanche n’est pas en droit de se prononcer…
— Personne ne peut imposer un procédé à un adepte confirmé sans son consentement, n’est-ce pas? »
Les Maîtres restèrent médusés un instant avant que Paicheler n’aboie : « Nous ne sommes pas ici pour disserter sur nos traditions! » Elle fit signe à Avramopoulos de s’avancer et d’exécuter son intention.
« …Parce que j’ai obtenu mon bâton. Il est dans mes bagages. » L’appréciation de Gordon crût encore.
Avramopoulos échangea un regard avec Polkinghorne qui haussa les épaules, aussi surpris que les autres. Il lui dit : « Va chercher ses valises. 
— Vous le trouverez dans ma sacoche. » 
Polkinghorne déposa le volumineux fourre-tout devant les Maîtres. Il l’ouvrit et sortit le bâton pour le tendre à Avramopoulos qui l’examina un instant avant de le passer à la ronde, Mandeville la dernière. « C’est bien l’œuvre de Kuhn », dit-elle, les yeux soudainement embués.
« Ça ne veut rien dire », dit Paicheler.
Le visage de Lytvyn se tordit en une expression outrée, mais avant qu’elle ne proteste, Gordon dit : « En toute honnêteté, je ne vois pas d’autre raison pourquoi Kuhn sculpterait ce genre de bâton pour quelqu’un. La seule voie possible est de reconnaitre la légitimité de son statut d’adepte confirmée. »
Un à un, les trois autres acquiescèrent. « Ce sera tout », conclut Gordon pendant que Paicheler le fusillait du regard. Gordon avait contrevenu à l’étiquette en la contredisant devant des subalternes. Elle ne manquerait pas de lui faire payer tôt ou tard. Cela lui était égal.
Sa priorité demeurait de marquer des points auprès de la jeune Lytvyn en prévision du jour où elle accomplirait l’impossible pour lui.

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