dimanche 13 mai 2012

Le Noeud Gordien, épisode 220 : Attentes, 3e partie

« Parfait. Tu peux me l’envoyer », dit Suzanne Legrand à Nicole. Après qu’elle eut entendu le déclic de la communication coupée, elle garda le combiné contre son oreille en feignant une conversation intense. Elle préférait que le postulant la voie débordée. Ce singulier bonhomme avait essayé de se rendre à elle depuis deux semaines en refusant toujours de prendre rendez-vous. Déterminée à lui donner une leçon, Suzie avait donné pour instruction à Nicole de lui fermer toutes les voies imaginables à moins qu’il ne cède. Si sa persévérance pouvait être vue comme un bon point, son arrogance l’annulait. Les jeunes d’aujourd’hui…
« Vous allez devoir me régler ça », dit-elle à son interlocuteur imaginaire sans même se soucier de ce que vous ou ça devaient représenter. « J’ai quelqu’un, là. Je te rappelle. »
Le postulant était peut-être même plus jeune que son fils Alexandre. Il portait un complet de qualité quoiqu’un peu vieillot – sans doute que sa maman l’avait acheté des années auparavant pour un mariage ou un enterrement ou quoi encore, et il le ressortait depuis à chaque fois qu’il devait apparaître cravaté.
En lui tendant la main par formalité, elle remarqua qu’il ne portait pas de sac ou de dossier. Elle détestait ces jeunes qui décidaient de renier le papier et les usages du domaine pour se contenter de renvoyer leur patron potentiel à un site Internet. C’était assez pour qu’elle l’évince séance tenante. « Tu n’as pas apporté de C.V.? » 
Après un moment, il dit : « Je ne suis pas ici pour un travail »
Ça, c’était une surprise. « Hum. Quelqu’un d’absolument déterminé à me rencontrer en personne, qui refuse de prendre rendez-vous… J’avais assumé que tu avais besoin d’un travail. Et que tu cherchais maladroitement à te démarquer des autres. » Suzie remarqua avec un certain plaisir qu’il rougissait.
 « En fait, je suis le représentant d’un groupe de citoyens de La Cité. Nous voulons mettre sur pied un système de coopératives de logement et d’aide à la subsistance… »
Ah! C’était pire encore qu’un postulant maladroit. La machine à lever de fonds de Cité Solidaire était si bien rodée qu’elle était devenue victime de son succès. En choisissant qui obtenait des fonds (et conséquemment, qui n’en recevait pas), l’organisme créait son lot de jaloux duquel émergeaient souvent des détracteurs, voire des ennemis. Les chances étaient bonnes que le projet de M. Lacombe ait déjà été l’objet d’un refus. Il espérait sans doute plus de considération en plaidant en personne plutôt que par un formulaire qui, une fois déposé, donnait parfois l’impression d’une bouteille lancée à la mer. 
« C’est une bonne intention. Tu es affilié à quel organisme? 
— Heu, vous êtes le premier organisme que j’approche. »
Suzie éclata de rire, amusée que ce garçon déjoue toutes les suppositions à son sujet. Il ne s’agissait après tout que qu’un de ces idéalistes naïfs qui veulent un financement clé-en-main pour sauver le monde. « Tu as tout à rebours, mon pauvre ami. Cité Solidaire a pour mission d’amasser des ressources et de les redistribuer en fonction des priorités du milieu… »
…et pas sur une simple demande, même avec un complet, même sans rendez-vous, ajouta-t-elle sans l’articuler.
Timothée la regarda, pantois. Il finit de creuser sa tombe en ajoutant d’un ton sec : « Les priorités du milieu… Disons qu’avoir un toit au-dessus de nos têtes et de quoi manger, c’est pas mal prioritaire, non? »
Suzie resta bouche bée. Non mais, où s’en allait la jeunesse! Son instinct maternel lui soufflait de donner à ce blanc-bec une part du savoir vivre que ses parents n’avaient manifestement pas jugé bon de lui transmettre, mais elle se retint. Il lui avait déjà volé plus de temps et d’énergie qu’il ne le méritait. « Tu sais, la première chose qu’on m’a apprise en économie, c’est que les besoins sont illimités, mais que les ressources sont limitées. On ne peut pas financer tous ceux qui viennent frapper à notre porte… » Elle ajouta d’un ton tranchant : « …surtout ceux qui refusent de prendre rendez-vous. » Dossier clos. Le jeune homme se leva en soupirant.
« Je vais devoir retourner dans la rue, j’imagine. »
Sans trop réfléchir, Suzie demanda : « Tu es travailleur de rue?
— Non. Juste… dans la rue. 
— Attends… Lorsque tu disais que tu représentais un groupe de citoyens… De qui parlais-tu?
— Des gens honnêtes qui essaient de vivre dans le Centre-Sud. Comme moi. »
Cette découverte pour le moins inattendue venait de transformer la nature de leur rencontre. Elle s’empressa de demander : « Vous êtes combien?
— Entre vingt et trente-cinq, des fois plus, rarement moins. Ça dépend du  moment. On se serre les coudes pour se protéger les uns les autres, trouver de quoi nous nourrir, s’occuper des enfants…
— Il y a des enfants avec vous? Dans le Centre-Sud? 
— Ben oui », dit Timothée. Une petite voix dans la tête de Suzie criait Jackpot!
Elle s’adossa à sa chaise, croisa les bras et réfléchit à toute allure. Tout le monde dans le milieu savait que l’objectif ultime de l’intervention communautaire demeurait l’autonomisation des individus et la capacitation des collectivités. En ce sens, son projet pourrait devenir recevable. Mais plus important encore, Suzie comprenait que le destin avait poussé jusqu’à elle la tête d’affiche parfaite pour son encan annuel. Un jeune homme articulé vivant dans la rue… S’occupant d’enfants dans une zone de La Cité où les policiers évitaient de s’aventurer sans escorte… Le calcul coulait de source : drame humain touchant – exposition médiatique – sensibilisation du public – contribution accrue aux levées de fond…
Timothée représentait une mine d’or potentielle. Il fallait s’assurer de sa rentabilité avant de l’exploiter.
« Bon. C’est sûr que Cité Solidaire ne peut pas vous donner de l’argent juste comme ça. Mais je vais mettre quelqu’un sur ton cas. On va voir si c’est possible de vous monter un dossier d’ici la fin de l’été. 
— Oh! Merci! Merci! 
— Ne me remercie pas tout de suite, je ne t’ai rien promis. Mais on verra ce qu’on peut faire.  Laisse tes coordonnées à Nicole, on te contacte au courant de la semaine prochaine. 
— Euh…
— Il y a un problème? 
— Je n’ai pas d’adresse ni de numéro de téléphone… »
Suzie se retint de sourire. Avec sa truculence un peu naïve, Timothée avait tout pour devenir un chouchou médiatique.

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