dimanche 28 avril 2013

Le Noeud Gordien, épisode 267 : Le passager

Édouard serra Alice contre lui avec tout son amour de père. Elle pleurait et hurlait comme une écorchée vive, mais au fil du temps, les lamentations se transformèrent en soupirs et en hoquets entrecoupés de reniflements. Finalement, la respiration d’Alice devint profonde et régulière : elle s’était endormie, épuisée comme un bébé au bout de sa crise.
Sans rompre son étreinte, il la leva et sortit de la chambre. Félicia l’attendait juste à l’extérieur, adossée au mur. « Elle s’est endormie. Je vais aller la coucher en bas.
— Je vais fermer les lumières », dit-elle, visiblement heureuse d’être utile après ce long et douloureux épisode.
Après qu’il eut déposé Alice, il lui chuchota : « Maintenant, je ne dirais pas non à un verre de vin… » Il la suivit jusqu’à la cuisine. Elle paraissait blême comme un cadavre sous la lumière crue; il supposait n’avoir pas plus fière allure. « Qu’est-ce qui vient de se passer? », demanda-t-il après une solide lampée.
« J’en ai aucune idée.
— Quand même… Narcisse Hill?
— Tu le connais?
— Tu ne le connais pas? » Elle fit non de la tête. « C’est le fondateur de La Cité. La rue Hill porte son nom… il habitait ici.
— Sur cette rue?
— Non, précisément ici.
— Tu veux rire!
— Non. Tu disais que tu voulais te servir du principe de contagion, user d’un objet comme fil conducteur. Est-ce que sa maison aurait pu…
— Oui, oui. C’est logique. Mais Harré? Qu’est-ce qu’il vient faire là-dedans? » Voyant le regard interloqué d’Édouard, elle précisa. « Histoire courte : Harré était un initié très puissant. Et très dangereux. Meurtrier, en fait.
— Woah, une minute! Est-ce que ça veut dire que Narcisse Hill était lui aussi un initié? » Félicia haussa les épaules, l’air dépassée. « Peu importe. Qu’est-ce qu’on va faire avec ma fille maintenant?
— Je vais être sincère avec toi. Je ne sais pas quoi faire. J’ai peur de la traumatiser encore…
— Et Hill? Qu’est-ce que tu vas…
— Je ne sais pas! », siffla-t-elle entre ses dents serrés, soucieuse de ne pas réveiller la petite malgré son irritation. « Je ne sais juste pas! 
— Mais tu peux essayer quelque chose…
Félicia inspira profondément. « Nous sommes dans l’inconnu par-dessus la tête », dit-elle d’un ton plus posé. « Je ne peux rien garantir. Et je ne veux rien aggraver…
— On ne peut pas la laisser comme ça. Profitons du fait qu’elle soit endormie pour au moins réessayer… Si je peux lui éviter de revivre cette nuit plus tard…
— Oui. D’accord. Si tu veux. » Ils vidèrent leur verre d’un trait et sortirent de la cuisine dans un silence lugubre. Ce serait quitte ou double...
Édouard ravala un juron en découvrant qu’Alice s’était réveillée : elle frottait ses yeux, assise au bout du futon. Édouard s’élança pour la prendre dans ses bras et désamorcer autant que possible l’explosion qu’il pressentait. Mais lorsqu’Alice vit Félicia, c’est tout le contraire qui se produisit : elle afficha tous les signes de la joie la plus parfaite.
Constatant la réaction incongrue, Félicia demanda : « Frank? Est-ce que c’est toi? » Les yeux d’Alice lancèrent un regard méfiant à Édouard. « Tu peux parler », ajouta Félicia.
« Cet homme est un journaliste… » Édouard frissonna. Le timbre de la voix d’Alice demeurait inchangé, mais la prononciation, le débit, le ton n’avaient rien en commun avec ceux de sa fille.  
« Plus maintenant. C’est un allié. Mais surtout, le père de cette fillette. »
Alice / Frank eut un moment d’hésitation avant d’acquiescer. « Oui, c’est moi. Je pensais que j’étais en enfer. Que je paierais pour toujours pour mes péchés… Qu’est-ce qui m’arrive?
— Un accident malheureux, c’est tout. Je suis si contente de pouvoir enfin te parler! »
Frank essuya discrètement une larme qui perlait au coin de son œil. « Et moi donc! Je n’ai jamais autant voulu quoi que ce soit…
— Dis-moi tout. Comment as-tu vécu… tout ça?
— Je me souviens des… derniers moments », dit-il en jetant une nouvelle œillade méfiante à Édouard. « Ensuite, tout est flou… J’ai l’impression que du temps a passé, mais, comment dire? Sans contenu, sans… rien.
— Souffrais-tu pendant ce temps?
— Non, pas de souffrance. Quelque chose comme la morphine. Une déconnexion, pas désagréable.
— Et ensuite?
— Ensuite… Eh bien, je me réveille parfois sans savoir où je suis, juste assez longtemps pour que je panique, mais pas assez pour faire quelque chose… Sauf une fois, où j’ai eu le temps de laisser un message par téléphone. Je n’ai pas eu de réponse, alors je me suis enfui. La dernière chose dont je me souviens, c’est de marcher dans la rue avec une poignée d’argent volé, sans savoir où aller…
— Alice a dû reprendre le dessus à ce moment-là », dit Édouard, de plus en plus ébranlé de discuter avec sa petite fille possédée par l’esprit d’un homme mort.
« Je n’aurai pas à rester… comme ça, hein? », demanda Frank.
« Non. Je vais tout faire pour te sortir de là. Maintenant. » Elle se tourna vers Édouard, les yeux pétillants. « Hill s’est manifesté dans la phase un, alors que je tentais de communiquer avec Frank. Vu qu’il est déjà aux commandes, je vais pouvoir commencer par la phase deux : le sortir de là.
— C’est notre meilleure chance », concéda Édouard.
Ils remontèrent au deuxième sans autre délai. Frank se coucha sur le matelas au milieu des cartons, les yeux ouverts, le visage serein. Édouard aurait aimé avoir la même confiance.
Félicia entreprit ce qu’elle appelait la phase deux pendant qu’Édouard la regardait faire, tendu comme il l’avait rarement été. Pendant de longues minutes, elle s’activa autour de Frank, tantôt en marmonnant une litanie inintelligible, en ajoutant de temps en temps un caractère à l’encre sur un carton ou sur la peau d’Alice.
Quelque part durant le processus, Frank / Alice ferma les yeux sans les rouvrir. Félicia sortit alors une cloche de verre de sa boîte de carton. Elle était remplie de cendres, probablement les restes mortels de Frank. Elle continua ensuite son manège pendant plus d’une heure, au terme de laquelle elle grava deux caractères sur le pourtour de la cloche. « C’est fait », dit-elle enfin.
« As-tu réussi?
— Je pense que oui. » Elle fixa les cendres sans cligner des yeux pendant plusieurs secondes avant de dire : « Oui. Frank est là. 
— Et Hill?
— Je n’ai aucune façon de le savoir pour l’instant. Je suggère quand même que tu sortes ta fille d’ici au plus vite. »
Édouard ne se laissa pas prier. Il la souleva et l’amena directement jusqu’à la voiture. Alors qu’il attachait sa ceinture, Alice ouvrit un œil. « Papa? Où est-ce qu’on est?
— On s’en va à la maison, ma grande. Repose-toi. Tout va bien aller. » Il espérait de tout son cœur dire la vérité.

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