dimanche 12 janvier 2014

Le Nœud Gordien, épisode 302 : Contrat, 4e partie

Rem regarda le derrière d’Ai-zal-ya-sni jusqu’à ce qu’elle ait disparu au détour. Jusqu’à présent, tout laissait croire qu’elle était intéressée... D’ici une semaine, il l’aurait dans son lit. Il ne s’était jamais farci une Malaise. Ni une sorcière, par ailleurs. L’expérience s’annonçait prometteuse…
L’utilisation des cellulaires était difficile dans le Centre-Sud, encore plus aux abords du Terminus. Un coup d’œil révéla que les signaux étaient bons pour l’instant. Rem en profita pour relever ses messages.
Il avait manqué deux appels de numéros confidentiels, dont un la veille, à deux heures du matin. C’était presque assurément l’une de ses connaissances, saoule et seule, avec l’envie d’un peu de compagnie sous les draps… Rem lança un juron. Un des crottés du boulevard le dévisagea un instant. « T’as un problème? » L’homme poursuivit son chemin. Rem voulait bien croire que Madame Chose payait bien pour la job, mais ces jours et ces nuits à glander dans le rectum de La Cité le tuait à petit feu. Il n’allait quand même pas refuser de faire plus d’argent, mais son cash ne servait à rien ici, au milieu des clochards et des vieilles putes pas de dents.
Le temps qu’il ait terminé, ses mains étaient glacées. Au moins, il avait l’avantage de travailler dans un climat un peu plus clément. Il se remit en marche en soufflant sur ses doigts.
Il n’avait pas fait trois pas qu’une série de flashs colorés éclairèrent l’horizon au sud. La lumière évoquait celle qui avait nimbé Aizalyasni, quoiqu’en bleu plutôt que jaune.
« Fuuuuuuuuuuu… », dit-il en passant au sprint.  
Il semblait être le seul à vouloir aller dans cette direction; en se rapprochant du Terminus, il croisa beaucoup de gens qui fuyaient en sens inverse. D’autre, plus rares, restaient plantés comme des piquets à regarder les lumières.
Juste avant que Rem ne débouche sur la place du Terminus, la lueur passa du bleu au mauve, puis au rouge, avant de s’évanouir, ne laissant qu’une série d’images résiduelles clignotantes dans son champ de vision. Une odeur de court-circuit flottait dans les environs, un mélange d’ozone et de brûlé qui lui donna la nausée dès qu’il la perçut.
Rem dégaina une fois devant le Terminus. Maintenant que la lumière était disparue, rien d’anormal ne transparaissait de l’extérieur, sinon que la grande place, normalement pleine d’activité, était à peu près déserte. Un gars roulé en boule sur un matelas de carton dormait comme un mort – il l’était peut-être, en fait.
Rem s’approcha prudemment de la porte principale. Il entendit des gémissements étouffés parvenir de l’intérieur. « Djo? Djo, es-tu là? »
Pas de réponse.
Il poussa la porte pour un coup d’œil furtif. Les gémissements étaient poussés par une poignée d’individus hébétés, tous couchés, certains se prenant la tête à deux mains pendant que d’autres tentaient de se redresser sans succès. « Djo? Martin? Quelqu’un? » Personne ne donna le moindre signe de l’avoir entendu. « Oh shit », dit Rem. Il y avait du sang partout autour du dais de Tricane. Deux triangles de chair déchiquetée étaient étalés sur près de trois mètres chacun. Rem combattit un haut-le-cœur pour tenter d’identifier l’un ou l’autre des cadavres, mais les quelques lambeaux intacts ne présentaient rien de familier.
Un grognement retendit dans la pièce adjacente. Rem pointa son arme en direction du bruit et avança avec une lenteur calculée. Un nouveau grognement, plus fort celui-là, le fit tressaillir.
Une personne était assise par terre au centre de la pièce arrière. Elle tournait le dos à Rem et se berçait en saccades en marmonnant. Il lui fallut un instant pour la reconnaître : c’était Tricane, les vêtements déchirés, ses cheveux maintenant entièrement blancs comme neige.
Rem baissa son arme. « Est-ce que ça va? », demanda-t-il. « Qu’est-ce qui… »
Tricane bondit sur ses pieds en faisant volte-face. Elle se mit à gesticuler en rugissant comme un animal, la bave coulant de ses lèvres. Ses mimiques évoquaient celles d’un animal voulant effrayer un rival ou un prédateur.
C’est bien ce qu’il me fallait, pensa Rem : la vieille a fini par péter les plombs.
Un bouillon sanglant s’échappa de sa poitrine dénudée. « Heu, t’es blessée », dit Rem, embarrassé de voir les tétons flasques de la digne Madame. Il tenta de s’approcher, mais Tricane redoubla ses grognements en faisant mine de bondir. Par réflexe, Rem leva son arme. Le visage de Tricane se décomposa, passant de la fureur à la frayeur en un clin d’œil. Elle frappa le sol du pied; un trou s’ouvrit sous elle et l’engloutit.
Rem s’approcha du cratère, ses mains moites crispées sur la crosse de son gun. « What the fuck? » Ce qu’il voyait en contrebas n’avait aucun sens… C’était un chemin pavé de pierres irrégulières, flaqué de part et d’autre par des murs blancs.
Rem était allé quelques fois au sous-sol, lorsque Djo allait griller un joint à l’abri des regards. L’étage était rempli des machineries habituelles, des tuyaux, des câbles et des couloirs pour les rejoindre… Des choses bien différentes de celles qui se trouvaient en contrebas.
Tricane n’était pas visible, et Rem avait assez vu de films d’horreur pour savoir que descendre seul était une très, très mauvaise idée.
Il essuya ses paumes sur ses jeans et se mit en quête de quelqu’un, n’importe qui, capable de lui expliquer ce qu’il venait de voir. Et de lui dire quoi en faire. 

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