dimanche 14 septembre 2014

Le Nœud Gordien, épisode 337 : De l’autre côté

Planqués au deuxième étage de l’édifice juste en face de la porte principale du Terminus, les deux tueurs s’impatientaient.
« Comment ça se fait qu’ils ne sortent pas? », demanda le premier, un maigrichon à grosses lunettes.
« Y vont bien devoir décrisser un jour », répondit l’autre, un colosse velu et vêtu de cuir des pieds à la tête. T’es certain que le feu était bien pogné?
— À la quantité de gaz que j’ai vidé sur les murs, pas le choix… Et puis ils peuvent pas l’éteindre d’en-dedans, hein? 
— Ouais. » Katzko s’approcha de la fenêtre cassée. Des traces de sang zébraient le dallage devant la porte, là où Tobin et son gars avaient été frappés par les balles. Les deux s’étaient vite mis à l’abri, l’un derrière le socle d’une statue renversée, à côté de la grande porte, l’autre derrière un baril métallique que Katzko avait ensuite pris soin de canarder au pistolet mitrailleur. Rien n’avait bougé depuis. La tentation de descendre, défoncer la porte et tuer tout le monde à bout portant était grande. Mais il aurait suffi que l’un ou l’autre des gardiens ait survécu pour qu’il se prenne une balle… ou dix. « As-tu une cigarette? » Jésus Crisse lui lança son paquet. Katzko en prit deux; il en alluma une et glissa l’autre sur son oreille.
« La boucane a diminué », remarqua Jésus.
« Ha non! Calice de ciboire!
— Là, ils ne sont plus obligés de sortir… Qu’est-ce qu’on fait avec ça? »
Fulminant, Katzko donna un coup de pied à l’une des nombreuses cochonneries qui jonchaient le plancher. « Maudite affaire! » La clope au bec, il se pencha au-dessus du sac de sport qui contenait leur équipement. En plus du Uzi qu’il avait dans la main, il choisit deux armes de poing. Toutes les armes encore dans le sac étaient chargées à bloc; il n’eut qu’à enlever le cran de sûreté avant d’en glisser une dans sa poche gauche, l’autre dans le creux de ses reins. « J’vais leur montrer, moi… 
— Hey, Mike! Checke-ça! »
Katzko cracha sa cigarette par terre. Contre toute attente, la porte du Terminus venait de s’ouvrir : il retrouva une mesure de calme. « C’est elle! Ah ben calice, c’est elle! » La femme que son employeur voulait voir morte se tenait à l’intérieur du Terminus, les bras croisés. À cette distance, il était difficile de voir son visage, mais elle correspondait en tout point à la description qu’on lui avait faite : vieille, laide, portant des vêtements de toutes les couleurs…
« Je te l’avais dit que ça nous aurait pris un gun avec un télescope », dit Jésus Crisse.
« Lâche-moi avec tes télescopes! On fait avec ce qu’on a. On n’a pas les moyens de…
— Me semble qu’on aurait pu s’endetter… Je n’ai jamais vu un contrat aussi payant que celui-là… À part de ça, c’est qui, elle? Pourquoi elle vaut autant? Pis qui la veut morte à ce point-là?
— C’est le même gars pour qui j’ai tué Lev Lytvyn », répondit Katzko, les yeux rivés sur la femme.
« De quoi tu parles? Le bonhomme est mort du cœur, tout le monde sait ça…
— Ouais, mais la crise, elle n’est pas venue toute seule… T’aurais dû lui voir la face quand je lui ai mis mon gun en-dessous du nez…
— Tu me niaises!
— Chut! »
La femme criait quelque chose dans leur direction. Ils étaient toutefois trop loin pour distinguer ses mots.
« Je descends », dit Katzko.
« T’es malade! C’est peut-être un piège…
— Alors ils vont voir que je ne suis pas le genre de gars qui se laisse piéger », dit-il en vérifiant machinalement le chargeur de son Uzi.
La porte d’entrée de l’édifice où ils s’étaient installés était défoncée; elle tenait à peine sur ses gonds rouillés et tordus. Ils se positionnèrent de part et d’autre de l’ouverture, dos au mur, et ils prêtèrent l’oreille. La femme répétait les mêmes mots; après quelques boucles, ils réussirent à comprendre son message.
« Je sais que c’est moi que vous voulez… Je veux vous faire une offre! »
Jésus Crisse ne cacha pas son incrédulité. « C’est sûr que c’est un piège », souligna-t-il.
« Parfait! », hurla Katzko. « Avance au milieu de la place… »
Un coup d’œil furtif par l’embrasure leur montra qu’elle obéissait.
« Si elle sort toute seule, c’est tant mieux », dit Jésus, encore un peu perplexe. « Ça aurait été cochon en sacrement si on avait dû tirer dans le tas. »
Jésus Crisse était d’un sérieux absolu, mais Katzko eut envie d’éclater de rire. Comme si ça devait lui faire quelque chose si quelques dizaines de nobody finissaient grillés ou troués! L’idée que Jésus fucking Crisse entretienne ce genre de scrupule l’amusa au plus haut point.
« Je suis prête à me livrer à vous », dit la femme, dont la voix claire indiquait qu’elle s’était beaucoup rapprochée d’eux. « En échange, laissez les autres tranquilles! 
— Marché conclu! », lança Katzko, plus hilare que jamais. Il passa à découvert. La vieille se trouvait à une quinzaine de mètres d’eux. Les portes du Terminus s’étaient refermées après son passage. Il fit trois pas dans sa direction, leva son Uzi, et vida son chargeur sur elle, savourant la surprise sur son visage – à quoi s’était-elle attendue?  – et son dernier geste futile, de lever les mains comme pour se protéger. L’une des premières balles vint lui trouer le nez et lui éclata l’arrière du crâne.
La vieille tomba comme une masse. Son sang eut tôt fait de rougir les interstices des dalles de la grande place.
« C’est fait! », dit Katzko à son partenaire, le cœur joyeux. « On remballe, vite! »

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