dimanche 13 mars 2016

Le Nœud Gordien, épisode 411 : Mesquin, 2e partie

Loren Polkinghorne ne s’était toujours pas remis de la mort de son partenaire.
Pourtant, durant leur fréquentation, il était souvent arrivé que Hoshmand disparaisse des semaines ou des mois, jusqu’à une année et demie pour leur plus longue séparation. Il s’attendait encore, inconsciemment, à le voir surgir chez lui, à déposer son sac et, laconique, expliquer son retour en deux mots : I’m home.
Pourquoi ne pouvait-il pas lâcher prise? Pourquoi son deuil demeurait-il sans résolution? Il avait l’intuition que c’était l’espoir que Gordon reproduise pour Hoshmand le prodige qu’il avait accompli pour Karl Tobin.
Deux problèmes, toutefois, reléguaient cet espoir au rang de chimère. Le premier : Polkinghorne n’avait pas un très bon capital de faveurs dues par Gordon, et il ne pouvait pas s’attendre du Maître qu’il se lance dans une opération de cette envergure pour ses beaux yeux. Même s’il trouvait une façon de le convaincre, le deuxième problème l’en empêcherait sans doute : si Hoshmand avait laissé une impression au moment de sa mort, elle se trouvait au cœur du cercle radiesthésique. Tenter n’importe quel procédé là-bas revenait à jongler avec des feux de Bengale dans une poudrière. Ironiquement, celui qui avait démontré être le plus apte à ce genre de jonglerie était Hoshmand lui-même…
Il ne pouvait pas aller de l’avant, il ne pouvait pas lâcher prise. Il se sentait comme ces revenants des contes d’antan, enterrés à la croisée des chemins, incapables d’en choisir un, prisonniers de leur propre indécision.
Il vivait sur le pilote automatique, dans un état similaire à celui dans lequel Hoshmand avait passé ses derniers mois, après que Tricane l’ait privé de ses pouvoirs. Combien de fois avait-il dit à Hoshmand qu’il ne sortirait pas de la déprime en s’y vautrant? Maintenant qu’il s’y trouvait à son tour, il n’agissait pas différemment. Pathétique.
Il remplissait ses journées à coups de vieilles habitudes, non pas qu’elles fournissent une direction à sa vie, simplement parce qu’il ne connaissait rien d’autre et qu’il n’avait pas la force de se redéfinir autrement. Il pratiquait juste assez pour empêcher son niveau d’acuité de régresser, mais il ne se souciait plus de sa progression – ou tout ce qui touchait au futur, par ailleurs.
D’autres à sa place se seraient tournés vers l’alcool ou la drogue. Polkinghorne, lui, n’avait plus rien à engourdir. Ses émotions se définissaient surtout par leur absence : joie, plaisir, entrain, ambition, espoir.
Souvent, il s’asseyait quelque part – un bar, un café, même un restaurant à franchise – et il se commandait un breuvage qu’il laissait tiédir durant des heures en regardant la vie passer autour de lui.
Il fréquentait parfois le quartier général des Maîtres sur le boulevard La Rochelle, mais il l’évitait la plupart du temps. Il ne pouvait plus blairer Avramopoulos et sa folie. Oui, sa folie! Le mot n’était pas trop fort. Trop longtemps, il avait choisi d’ignorer à quel point son Maître vivait dans un monde distordu, coloré par le double filtre de son égo démesuré couplé d’un parfait mépris pour tout ce qui dépassait sa propre personne. Polkinghorne était trop poltron pour rompre formellement son lien avec lui. Il craignait son courroux, et encore plus ses représailles. Un autre carrefour, un autre purgatoire. Damned if you do, damned if you don’t.
Son téléphone tinta l’arrivée d’une notification. L’écran présentait une série de chiffres et de lettres provenant d’un envoyeur inconnu. La nature du message n’était pas moins claire pour autant : il s’agissait de l’un des nouveaux codes mis sur pied par Latour pour faciliter les communications du groupe. Celui-ci signifiait Urgence. Rapportez-vous immédiatement au QG. C’était la première alerte du genre…
Une pointe de curiosité remua l’âme ganguée d’apathie de Polkinghorne. Il empocha son appareil et mit le cap vers l’Ouest.

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