dimanche 11 septembre 2016

Le Nœud Gordien, épisode 437 : Le flâneur

Cette fois, malgré son éloignement du Terminus, Martin demeura relié aux deux autres. Enfin, presque : il avait retrouvé la même part d’individualité que lorsqu’il se rendait à son groupe d’Anonymes, mais Nini et Tobin étaient là, tout près, plutôt qu’une présence lointaine et diffuse. Ses pensées continuaient à être teintées des leurs, et il savait qu’ils pouvaient voir à travers ses yeux. Qu’est-ce qui expliquait cette différence? Une hypothèse s’imposait : Tobin, à l’Agora, se situait entre Martin, dans la Petite-Méditerranée, et Aizalyasni, au Terminus. Tout indiquait que les Trois pouvaient se relayer l’énergie du Centre-Sud, à la manière de pylônes électriques. Martin sentait qu’il lui suffirait de le vouloir pour que l’étincelle apparaisse entre ses paumes… Aussi loin de la source, il ne pourrait sans doute pas manipuler la matière aussi facilement, mais cette fois, il ne serait pas démuni... Il conservait entre autres la capacité de fouiller dans la tête des gens.
C’était plus qu’il l’avait espéré. Il mit le cap sur le café Buzzetta. C’était un secret de polichinelle que l’endroit était le lieu de rencontre privilégié par les officiers du clan Fusco. Son plan : en flânant aux alentours, il pourrait cueillir assez d’informations pour trouver une faiblesse, une fissure où mettre le doigt, et prendre sa revanche sur ceux qui l’avaient séquestré et battu pendant des jours.
Il s’assit sur un banc de parc juste en avant du café. Il n’avait pas besoin de ses yeux pour savoir ce qui se passait à l’intérieur…
Lorsqu’un individu se rendait au café, il suffisait que Martin se concentre pour percevoir ce qu’il avait en tête. Il put donc, d’entrée de jeu, distinguer qui faisait partie du clan Fusco, qui venait payer ses dus, qui entrait là pour un simple café, sans réaliser la réelle vocation de l’endroit… Les rares qui ignoraient que l’établissement était plus un club social pour gangsters qu’un véritable restaurant réalisaient vite leur incongruité; en quelques secondes, ils battaient en retraite. Un seul homme alla jusqu’à s’asseoir au bar le temps d’un espresso; on se moqua de lui pendant le reste de la matinée. Non mais, il faut avoir la tête dans le cul pour ne pas se rendre compte de pareille évidence!
Un homme – Petros Pappas, que tout le monde appelait Pops – était le pilier du café. C’était à lui que les nouveaux venus se rapportaient, c’était lui qui empochaient les enveloppes d’argent qui étaient destinées à son organisation; s’il n’était pas en discussion avec quelqu’un devant lui, il avait le téléphone à l’oreille. Malheureusement, Martin ne pouvait pas percevoir ce qui se passait dans la tête de ses interlocuteurs distants…
Les discussions du jour tournaient autour de l’arrivage imminent au port de La Cité d’une cargaison de « noix de coco » – l’un des arrivages les plus importants des deux dernières années. En tant qu’ex-policier, Martin était tenté de faire foirer cette manœuvre, et d’ainsi empêcher la drogue d’empoisonner la ville, mais il savait trop bien comment ce genre de combine fonctionnait. Même si les forces de l’ordre interceptaient la marchandise, ils ne réussiraient dans le meilleur des cas qu’à coffrer les hommes les plus directement impliqués, sans que le reste de l’organisation s’en ressente. Cette petite victoire ne l’amènerait pas plus près de son objectif.
Fort actif en matinée, le café devint plus calme en après-midi. L’activité reprit toutefois en début de soirée, cette fois avec une clientèle plus jeune. Les décideurs passaient au Buzzetta le matin; la nuit tombée, les soldats prenaient le relais. Petros Pappas continuait à s’assurer de passer les informations et les instructions.
Les pensées de la vieille garde étaient fort différentes de celles des nouveaux venus. Alors que les premiers étaient prudents, circonspects, discrets, les autres étaient impétueux, ambitieux, souvent frustrés de se retrouver dans une position moindre que celle qu’ils croyaient mériter.
Martin se dit qu’il tenait peut-être quelque chose… Qu’il suffirait de peu pour qu’un conflit de générations s’enflamme… Particulièrement si quelqu’un sachant précisément où jeter de l’huile s’en mêlait.
Martin considéra sa première journée d’espionnage télépathique réussie; il retourna au Terminus satisfait.
Le lendemain, il n’eut toutefois pas le loisir de recommencer son manège. Quelques secondes à peine après son arrivée devant le café Buzzetta, Pappas vint le rejoindre. « Salut, l’ami, dit-il en s’assoyant.
— Salut…
— Hey, j’ai remarqué que tu as passé toute la journée hier devant mon café…
— Je ne veux pas de trouble », répondit Martin. C’était la réponse qu’il avait donnée mille fois en pareilles circonstances lorsqu’il vivait dans la rue, où les problèmes n’étaient jamais bien loin…
« Fais-toi en pas, moi non plus, dit Pops en fouillant dans sa poche. Tiens, v’là vingt piasses. Va t’acheter un sandwich. Tu devrais aller t’installer sur le bord du lac, à la place. C’est bien plus beau que sur la rue.
— Ouais. Je comprends…
— Si t’as compris, je n’aurai pas besoin de te le redire. Je n’aime pas ça, me répéter.
— Ça va, c’est beau… J’ai compris : je m’en vais. » Martin se leva; Pops retourna dans son café. Ses pensées étaient claires : la veille, il avait remarqué la présence de Martin sans s’en formaliser; aujourd’hui, il craignait par son retour d’avoir affaire à un agent de police en mission de surveillance ou d’infiltration.
Il fallait être plus subtil dans mon approche, pensa-t-il.
C’pas grave, répondit Tobin. La prochaine fois, ça va être à mon tour...

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