dimanche 14 mars 2010

Le Noeud Gordien Épisode 111 : Les questions de Tobin, 2e partie

Gordon éclata d’un rire franc. « De toutes les questions, je ne m’attendais pas à celle-là!
— Non? À quoi d’abord?
— Je ne sais pas… D’où viennent nos traditions, depuis quand existent-elles, quelle est la nature précise de ce que nous pouvons accomplir et quoi encore…
— Bof, j’ai jamais été fort fort sur la théorie…
— Je vais quand même devoir vous entretenir sur le sujet avant d’en arriver à la pratique… 
— Pourquoi est-ce que ça ne me surprend pas? » Le verre de Tobin était encore vide. Ses paroles prenaient un ton plus sec, son débit laissait poindre l’impulsivité de celui pour qui l’alcool assouplit les inhibitions.
Gordon savait bien qu’il ne s’adressait pas à un érudit, mais il ne s’était pas attendu à une attitude à ce point anti-intellectuelle. Il allait devoir vulgariser la suite sans quoi Tobin ne comprendrait probablement pas l’essentiel de son propos. Tricane avait ses raisons, sans doute, et c’était à elle seule de désigner son apprenti. Karl Tobin devait avoir un certain potentiel qu’il ne voyait pas encore, mais le choix de Tricane le rendait de plus en perplexe.
 « Si vous êtes ici, c’est que Tricane s’est assurée que vous ne pouviez pas discuter de vos apprentissages avec des non-initiés. Est-ce exact? »
Tobin fit oui de la tête.
« Elle vous a recouvert de caractères étranges, à partir d’une encre de son cru. Avez-vous testé l’efficacité de l’opération?
— Oui, c’est elle qui m’a demandé de le faire. Et ça marche!
— À votre avis, quel est le lien entre de l’encre-maison, les caractères précis qu’elle a dessinés sur vous et votre blocage? » Gordon n’attendit pas que Karl réponde. « En apparence, il n’y en a aucun. Et pourtant, ça marche, comme vous dites. C’est parce que ces symboles, tracés de la bonne façon, avec le bon matériel et dans le bon état d’esprit, ces symboles donc peuvent devenir porteurs d’un pouvoir qui, lui, n’a rien de symbolique.
— Oui, c’est clair. Mais encore?
Mais encore? Je vous fais part de l’information la plus cruciale de l’histoire de l’humanité et tout ce que vous trouvez à dire c’est mais encore?
— Wooh, une minute! J’ai manqué quelque chose, là! C’est quoi, cette information? »
Gordon marqua une pause. Il était de plus en plus agacé par la désinvolture de son invité.
« Si l’esprit humain est capable de découvrir les connexions occultes qui existent entre des choses aussi disparates que des préparations d’herbe et des symboles… Et si nous qui les connaissons pouvons les utiliser pour agir sur le monde et les gens en faisant fi des lois auxquelles le reste du monde est soumis – causalité, contingence, et cætera – cela ne peut vouloir dire qu’une chose… L’univers a un sens, et l’humanité y occupe une place toute spéciale! »
Karl fixait Gordon avec un regard franchement bovin.
Gordon soupira. Il doutait que Karl réussisse un jour à laisser derrière lui le blanc de son initiation. « C’est assez de théorie pour aujourd’hui. Tricane s’occupera de vous enseigner les premiers exercices pratiques. »
Karl se leva en s’appuyant sur sa béquille. Il serra la main de Gordon et prit son congé. Une fois seul, Gordon dit à voix haute : « Tu veux de la pratique, hein? Tu vas être servi! Quel con! »
Il se laissa choir dans son fauteuil et finit son verre d’une traite. Qu’est-ce qui lui avait pris de le désigner comme pion pour la Joute? En faisant tinter sa bague d’or blanc sur son verre vide, Gordon en vint à se dire que certains pions étaient tout désignés pour être sacrifiés.

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