dimanche 11 avril 2010

Épisode 115 : Félicia en cinq temps, 4e partie


Trois ans plus tôt…
Lorsque Jean Smith avait découvert à quel point Félicia progressait vite et bien, il l’avait envoyée en Europe pour étudier avec Loren Polkinghorne, un confrère qui avait été aussi formé par Eleftherios Avramopoulos. Le caractère laconique de Smith en faisait un enseignant minimaliste; il disait à Félicia quoi faire et comment sans plus d’explications, sinon qu’elle comprendrait de mieux en mieux à mesure que son expertise grandirait. Polkinghorne, en revanche, se montrait enclin aux élaborations verbeuses. Alors qu’elle s’exerçait aux mille et un rituels méditatifs et purificatoires de leur tradition, il y allait de ses explications… Son laïus renfermait une foule d’informations anecdotiques sur l’histoire et la philosophie de leur tradition qui enrichissaient la compréhension de Félicia de jour en jour.
« Le secret de notre art ne se trouve pas dans l’univers… Le véritable secret se trouve au centre de l’humanité. Nous sommes le pinacle de l’évolution matérielle… Même si nos pieds sont encore dans la fange de la matérialité, notre tête s’élève au-dessus… Rationalité, spiritualité : les cadeaux qui nous permettent de nous élever davantage! C’est la rencontre de l’un et l’autre qui a permis de forger notre art… »
Même si Smith et Polkinghorne avaient étudié à la même école, leurs techniques différaient sensiblement. Par exemple, en méditant, Smith insistait sur une concentration sur sa respiration tandis que Polkinghorne favorisait plutôt l’utilisation de mantras.
« Comment choisit-on un mantra? », avait demandé Félicia durant leur première discussion sur le sujet.
« Je pourrais t’en donner un qui reflète ton parcours, ou plutôt ce que j’en perçois. Il y a toujours AUM, le mantra par excellence… Mais il vaut encore mieux que tu laisses simplement parler ton cœur.
— C’est-à-dire?
— Lorsque tu médites, tu t’entraînes à laisser passer les idées qui viennent sans les retenir.
— Hum, c’est encore difficile parfois, mais oui…
— Lorsque tu es dans un état méditatif profond, plutôt que te refermer sur ton intériorité, essaie de t’ouvrir au monde, à l’univers entier…
— Et comment suis-je supposée faire ça?
— C’est une question d’intention plutôt que d’action. Concentre-toi d’abord sur l’approfondissement, le reste viendra de lui-même…
— Et?
— Dans ces moments-là, les idées dérangeantes se taisent et les idées passagères ralentissent. Peut-être qu’une idée, une image, un mot s’imposera à toi à ce moment-là. Tu ne pourras trouver que lorsque tu auras renoncé à chercher.
— Et ce mot-là est supposé être mon mantra?
— Précisément.
— Et si un mot surgit, comment saurai-je que c’est le bon?
— Si tu n’es pas certaine, cherche encore! Lorsque ton âme te communiquera ton mantra, ça sera clair comme du cristal. Notre nature profonde n’a pas souvent l’occasion de s’exprimer; lorsqu’elle le fait, ce qu’elle te dit ne peut être autre chose qu’absolument vrai... »
Félicia s’était attelée à la tâche avec une ferveur qui, paradoxalement, interférait avec la profondeur de ses méditations. Plusieurs semaines passèrent sans qu’elle n’y trouve autre chose qu’une frustration grandissante.
Un beau matin, elle se réveilla avec une gueule de bois terrible : elle était tombée dans son lit la veille sans se réhydrater. Elle pensait que le travail de sa journée s’en ressentirait. Ses ablutions purificatoires furent maladroites, mais étonnamment, son détachement et sa fatigue lui permirent d’atteindre un état méditatif d’une profondeur encore inégalée.
Aux limites de sa conscience, elle ressentit des syllabes prendre forme et s’inscrire en lettre de feu dans sa tête, dans son cœur, dans son âme. Ses lèvres prononcèrent les trois syllabes sans qu’elle ne l’ait consciemment voulu. Elle les répéta durant le reste de sa séance de méditation; elles paraissaient s’imposer comme une vérité incontournable. Elle sut alors qu’elle avait trouvé.
Lorsqu’elle alla rejoindre Polkinghorne pour sa leçon quotidienne, elle n’était plus si sûre… Une fois sortie des profondeurs de sa transe introspective, son mantra lui apparaissait ridicule. Elle fut soulagée que Polkinghorne ne présentât aucune curiosité quant à la nature exacte de sa trouvaille. Il insista cependant pour qu’elle l’utilise systématiquement à partir de sa prochaine séance.
Le lendemain, un peu à contrecœur, Félicia s’assit en demi-lotus, ferma les yeux et se mit à répéter son mantra en litanie.
« JE-ME-MOI… JE-ME-MOI… JE-ME-MOI… »  

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