dimanche 11 juillet 2010

Le Noeud Gordien, épisode 128 : La corde raide


La neige tombait depuis plus de vingt-quatre heures et rien n’indiquait que la tempête diminuerait de violence prochainement.
Geneviève Gauss avait mal au biceps gauche, à l’épaule droite et au bas du dos. Elle pelletait pour la troisième fois déjà aujourd’hui, sachant que chaque flocon déplacé serait remplacé par dix autres, tombés des nues ou poussés par le vent… Elle ne devait pas moins garder la cour déneigée au possible au profit des visiteurs qu’elle attendait. Pendant qu’elle s’acharnait comme Sisyphe sur sa pierre, les filles jouaient avec une petite voisine dans la neige folle, assez abondante pour les engloutir jusqu’à la taille si elles mettaient le pied au mauvais endroit.
Geneviève s’accorda une petite pause. Plus que jamais, sa situation lui était désagréable. Les chambardements des derniers mois lui avaient fait perdre certains privilèges qu’elle était venue à considérer comme autant d’acquis… Depuis la fin de ses études universitaires, l’enthousiasme d’Édouard pour son métier les avait vite conduits à une certaine aisance financière qui lui avait permis d’esquiver le monde du travail. Plus encore, Kristel s’était occupée des enfants depuis le berceau et Édouard s’assurait que « les gars » – qui? Elle ne l’avait jamais su exactement – s’occupaient de tous les travaux sur la propriété, notamment la pelouse l’été et le déblaiement l’hiver.
Maintenant? C’était elle qui devait accomplir absolument tout. Elle était douloureusement consciente de l’amenuisement de ses réserves monétaires. Elle ne pouvait plus se permettre d’annuler ses corvées à coup de chéquier. La vente de la maison renflouerait assurément son compte en banque, mais combien de temps pourrait-elle tenir une fois l’hypothèque remboursée? Si la visite d’aujourd’hui aboutissait, Geneviève aurait à tourner la page…
Comme si ses pensées avaient pris forme, deux voitures tournèrent dans la cour de la rue Hill. La première était celle de Lucie Kingston, son agente immobilière. Elle en sortit en offrant à Geneviève un sourire plus froid que le vent du nord. Geneviève remarqua qu’elle avait la lèvre fendue et bleuie. Elle dut voir l’interrogation dans son regard; elle dit, non moins froidement : « Un banal accident de squash… Ça ne paraîtra plus demain! » avec un mouvement qui décrétait sans équivoque le sujet clos.
Pendant ce temps, une jeune femme était sortie du second véhicule. Sa voiture, ses bottes, son parka et sa tuque étaient tous aussi blancs que la neige. L’agente dit : « Je vous présente Geneviève Gauss, la propriétaire… » Geneviève serra sa main finement gantée de cuir avec sa grosse mitaine croûtée de glace et de neige. Comme à chaque fois, Lucie Kingston ne jugeait pas utile de décliner l’identité de la visiteuse. Geneviève ressentait une vive hostilité à son endroit. Du coup, elle la baptisa la pétasse blondasse. Comment une si jeune femme pouvait-elle se payer une maison que Geneviève ne pouvait plus se permettre!
Les trois femmes trottèrent jusqu’à l’intérieur. Geneviève réprima un sourire sadique lorsqu’elle la vit presque perdre pied sur un espace glacé bien caché sous une mince couche de neige.
La pétasse fit le tour avec un air appréciatif avant de poser les questions d’usage. « Je pense que je vais la prendre », finit-elle par dire. « Quel moment conviendrait le mieux pour une inspection? » Elles convinrent des détails et les visiteuses repartirent aussi vite qu’elles étaient arrivées.
Geneviève resta à l’intérieur, le cœur battant. On dit qu’on n’apprend ce qu’est la santé qu’au moment où la maladie s’installe; pour la première fois, elle réalisa qu’elle quitterait bientôt sa grande et belle maison et cette réalisation lui fit découvrir à quel point elle s’y était attachée. 
Depuis qu’Édouard et elle avaient décidé de se séparer, Geneviève s’était tenue sur une corde raide, quelque part entre son ancienne vie et le prochain chapitre… Mais personne ne peut rester éternellement sur une corde raide. Le signal était donné : elle devrait descendre de l’autre côté, celui de l’inconnu. Elle devrait penser à trouver un nouveau logement pour ses filles et elle.
Le clignotant du répondeur attira son regard et l’arracha à ses pensées mélancoliques : on avait dû l’appeler alors qu’elle se débattait contre la neige sans cesse renouvelée. L’afficheur montrait que c’était son amie Marianne. Elle l’écouta le cœur serré : le message finit de concrétiser sa traversée de plein pied dans sa nouvelle vie.
« Salut beauté, c’est moi… Rappelle-moi lorsque tu prendras ce message. J’aurais peut-être une job pour toi. »
Elle était bien contente que ses filles soient restées dehors. Elle n’eut pas à ravaler ses larmes.

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