dimanche 18 juillet 2010

Le Noeud Gordien, épisode 129 : Hoshmand et Polkinghorne


Laurent Hoshmand rentra chez lui en maugréant, enfin soustrait à la morsure de la tempête. De jour en jour, il souffrait sans se plaindre des vastes pièces mal isolées et traversées de courants d’air, mais aujourd’hui, l’intérieur semblait presque tropical comparé au blizzard qui rageait toujours.
Loren Polkinghorne lisait non loin de l’entrée. Il pouffa de rire en levant les yeux pour apercevoir un Hoshmand ressemblant à un bonhomme de neige, blanchi par les assauts de la poudrerie. Quelques centimètres de neige accumulée tenaient au sommet de son chapeau dans un équilibre précaire. Ses oreilles avaient été soumises à la furie des éléments; elles étaient rougies, comme tout le reste de la peau qu’il avait exposée.
« Pays de barbare… Pire que la Sibérie… »
Polkinghorne l’aida à battre la neige sur ses vêtements, puis à enlever son manteau. « Ça s’est bien passé?
— Oui.
— Tu as trouvé son sanctuaire?
— Oui.
— Est-ce qu’elle l’avait occulté?
— Un peu.
— Il n’était certainement pas assez bien caché pour toi, n’est-ce pas? »
Hoshmand eut pour toute réponse un sourire satisfait. Il dit ensuite : « Elle a une chambre secrète.
— Vraiment? Elle apparaît décidément plus avancée que nous étions en droit de le croire… À moins que Gordon ne l’ait aidée… Ou encore… À moins que…
— Tu devines?
— …elle l’a installée au milieu du Cercle de Harré?
— Oui!
— Eh bien! Pas contente d’avoir la chance de pratiquer dans une ville radiesthésique, il faut encore qu’elle s’installe sur la source… Si j’étais prêt à risquer le contrecoup – et je ne suis certainement pas inconscient à ce point – même toi ou moi pourrions créer une chambre secrète dans un Cercle. Mais j’y pense! Tu as installé le dispositif?
— Oui.
— Dans le Cercle? Ça n’est pas aussi risqué que se tailler l’espace d’une chambre, mais as-tu pensé à ce qui aurait pu t’arriver?
— Je sais ce que je fais », dit Hosmand sur le ton de celui qui pose le point final à une discussion. Il passa à la pièce adjacente, là où il avait installé l’autre partie de son dispositif. « Voyons voir… »
L’appartement était presque vide, mais ce coin-là était encombré de plusieurs dizaines de miroirs apparemment pêle-mêle, certains sur pied, d’autres vissés aux murs autrement nus, certains intacts, plusieurs cassés. Pour Hoshmand et Polkinghorne, l’ordre était manifeste derrière le chaos apparent. Rien n’était fortuit dans leur disposition, dans la façon qu’ils avaient de se refléter les uns sur les autres.
Hoshmand passa son doigt sur une saillie d’un miroir brisé. Une goutte de sang perla de la blessure superficielle en grossissant jusqu’à ce qu’elle tombe à la surface du miroir. Hoshmand prit alors un pinceau et se servit du sang pour tracer un seul symbole bouclé. « C’est prêt. »
En quelques secondes, l’image renvoyée par les miroirs cessa d’être le reflet de l’appartement. On pouvait voir Tricane assise sur un tabouret au milieu d’un épouvantable fatras discuter avec un colosse à la jambe attelée. D’autres morceaux de miroirs reflétaient les autres sections de sa maison – l’entrée, la cour arrière…
Polkinghorne était bouche bée. « Tu as percé la chambre secrète! 
— J’étais dans le Cercle…
— Quand même! 
— Je sais ce que je fais », répéta-t-il en haussant les épaules. « Espinosa va être moins facile. Et Gordon… »
Ils restèrent pendant plusieurs minutes à observer la leçon de Tricane à Tobin en s’amusant des réactions de ce dernier… Ses airs nonchalants et son exaspération visible les portaient à croire qu’il n’était pas un très bon élève…
Soudainement, Hoshmand et Polkinghorne tressaillirent en même temps que Tricane, à l’autre bout de la ville.
Électrisé, Polkinghorne demanda : « Tu as senti ça? 
— Oui.
— Est-ce que tu penses à ce que je pense…?
— Oui.
—…Un autre des Seize vient d’arriver en ville…
— …Et il veut qu’on le sache! 
— Les choses sont sur le point de devenir encore plus intéressantes! »
Entre autres choses, cette présence pouvait signifier l’échange de faveurs… et de ces secrets que tous les adeptes de leurs traditions convoitaient avidement. L’excitation des deux hommes était presque palpable.
« Je t’aime, Hoshmand.
— Je t’aime aussi! »
Les deux hommes s’embrassaient à pleine bouche lorsque leurs téléphones se mirent à sonner presque simultanément. « Il va falloir y aller… », dit Polkinghorne pendant que Hoshmand regardait tristement la tempête dehors.
« Pays de merde… »

Aucun commentaire:

Publier un commentaire