dimanche 31 octobre 2010

Le Noeud Gordien, épisode 144 : Les aïeux, 1re partie

Félicia Lytvyn accueillit Loren Polkinghorne dans sa nouvelle demeure avec une bise et une étreinte. Il affichait pour sa part un sourire compatissant : il n’ignorait pas les difficultés qu’elle avait récemment rencontrées.
Il lui tendit un sac où quatre bouteilles tintaient en s’entrechoquant. « Housewarming gift… Comment dit-on ça ici?
— Chez nous, on pend la crémaillère… Les cadeaux sont un à côté pour souligner l’occasion…
— Qu’est-ce que c’est, une crémaillère?
— Tu sais quoi? Je n’en ai aucune idée. Allez, entre, entre! 
— C’est grand ici! »
Le hall d’entrée se trouvait au pied d’un large escalier qui conduisait au deuxième; le rez-de-chaussée s’étalait en vastes pièces à peu près nues. Les murs avaient encore leurs anciennes couleurs, entachées ici et là par des retouches de plâtre.
Félicia le conduisit dans la salle de séjour. Un futon, un banc de méditation et une glacière électrique représentaient la totalité de son mobilier; il suffisait d’ajouter deux valises pleines d’effets personnels, quelques livres et de la vaisselle jetable pour compléter l’inventaire de la maison.
« Quand j’étais petite, ma mère ne voulait jamais qu’on joue dans le salon…
— Alors tu te reprends en faisant du camping! »
Le commentaire se voulait plaisant, Félicia prit plutôt une expression mélancolique. « Ça fait deux semaines que je suis coincée. On dirait que je ne suis pas capable d’imaginer la maison autrement que comme mes parents l’avaient décorée, mais en même temps, je ne peux quand même pas… Je ne sais juste pas quoi faire avec tout ça. »
Elle se laissa glisser dans une rêverie que Polkinghorne n’osa pas interrompre. Il s’ingénia plutôt à déboucher une bouteille à l’aide de son couteau suisse. Il remplit deux verres en plastique avant d’en tendre un à Félicia.
Elle lui sourit mollement. « Oh, en passant… pour la faveur des chocolats, laisse tomber… »
Il était reconnaissant qu’elle ait trouvé ses réponses sans son aide: il n'avait pas eu à lui mentir davantage. « Je sais que tout ça a dû être difficile pour toi…
— Ça l’est encore…
— …mais as-tu pensé à ton futur? 
— Ah! Mais je ne pense qu’à ça… J’ai tout perdu : mon mentor, mon tuteur, mon amoureux. Et là, Gordon et Tricane ont chacun leur élève… Remarque que je n’ai pas particulièrement envie de travailler avec elle… Avramopoulos et Hoshmand ne prennent pas les filles… Et je crois que Mandeville ne m’aime pas trop. C’est dommage, elle me doit déjà des faveurs…
— Mandeville te doit des faveurs? »
« …il ne reste pas beaucoup de possibilités dans La Cité, hein? », continua-t-elle comme s’il n’avait rien dit. Elle regardait Polkinghorne d’un air piteux. Son message était on ne peut plus clair… Polkinghorne but lentement deux gorgées de vin avant de répondre.
« Je ne dis pas non, je ne dis pas oui; en temps de Joute, je ne peux pas prendre ce genre de décision sur un coup de tête.
— OK, OK, je comprends. Mais toi, qu’est-ce que tu en dis?
— Lytvyn, il n’y a personne que je voudrais plus que toi comme disciple. »
Le commentaire fit manifestement chaud au cœur de Félicia : elle devint aussi rayonnante qu’elle avait été morose la minute précédente. « En attendant de savoir si tu peux me prendre ou pas, est-ce que je peux te poser quand même quelques questions, heu, spécialisées?
— Bien sûr… Qu’est-ce que tu veux savoir?
— Je veux tout savoir sur Harré. Comment il est devenu si puissant, si vite. Pourquoi il s’est mis à tuer les Maîtres. Comment on l’a finalement stoppé… »
Polkinghorne fronça les sourcils; il avait l’air perplexe d’un parent dont l’enfant lui demande à brûle-pourpoint de lui prêter un briquet et une machette.
« C’était avant mon initiation… Personne ne connaît toute l’histoire. Ceux qui y étaient n’en parlent pas souvent…
— Si tu as des bribes, je vais les prendre. »
Polkinghorne fit un mouvement de la tête qui trahissait son indécision. « Comme j’ai été initié par Kuhn, j’imagine que c’est moi qui suis le mieux placé pour t’en parler. » Il soupira.
« Par où commencer? » 

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