dimanche 24 avril 2011

Le Noeud Gordien, Épisode 167 : Mike

« Hey, Maurice! »
Pour Michel Tobin et ses hommes, c’était une journée comme les autres. Pour le pauvre Maurice, elle venait de prendre une tournure aussi désagréable qu’inattendue.
L’interpellé reconnut tout de suite ceux qui le suivaient. Il hésita un instant, comme s’il pesait la possibilité de s’enfuir. C’était un instant de trop : les gars étaient sur lui avant qu’il n’agisse.   
« Viens-t-en, on va prendre une marche », lui dit Rem en lui agrippant une épaule.
Maurice balbutia qu’il devait être ailleurs, qu’on l’attendait. Djo prit l’autre côté en le dirigeant par le coude. Ils l’amenèrent dans une ruelle, loin des regards indiscrets.
« Tu sais que t’es pas facile à trouver, Maurice?
— Depuis hier qu’on te cherche…
— Est-ce que t’avais oublié notre rendez-vous?
— Tu l’avais pas marqué dans ton agenda?
— C’est un homme occupé, Maurice… »
Les gars faisaient bien leur travail : Maurice avait déjà le teint et le rythme de respiration d’un marathonien à mi-parcours. Il craignait sincèrement la suite des choses.
Comme pour lui donner raison, Rem lui asséna un coup de poing à l’abdomen qui lui coupa le souffle et qui finit de transformer sa frayeur en panique.
« Arrêtez les gars! C’est pas de ma faute!
— Oh, pour vrai? », fit Rem en jouant la compassion. Une mince lueur d’espoir apparut dans les yeux de Maurice. « Hey Djo, c’est pas sa faute… Est-ce que c’est de ta faute, toi?
— Non, c’est pas de ma faute. Toi?
— Non. » Rem se tourna vers son patron. « Peut-être toi, Mike? »
« Non, c’est pas ma faute non plus », répondit Mike Tobin.
Durant la longue convalescence de Karl, son neveu avait pris les commandes de son fief de la banlieue Nord. Les rangs du clan avaient été décimés par l’attaque de la quincaillerie; c’est lui qui les avait regarnis en faisant appel à des gars de son réseau, des hommes de confiance – enfin, autant qu’on pouvait l’espérer dans ce genre de business. Dans un premier temps, Karl lui dictait quoi faire et comment, mais petit à petit, Mitch avait gagné en autonomie jusqu’à ce qu’il n’ait plus besoin de supervision pour s’assurer du bon déroulement des activités du groupe. La mort de Karl ne vint que confirmer le mouvement déjà entamé : le patron, c’était lui. Du jour au lendemain, ses hommes se mettaient à l’appeler Mike plutôt que Mitch, comme si le surnom de Michel-le-jeune-neveu-du-boss ne seyait pas à Michel-le-boss.
Mike s’approcha de Maurice d’un pas lent pendant que Rem et Djo le tenaient solidement en place. Il n’avait pas la taille massive de son oncle, mais sa présence n’était pas moins imposante à sa manière. Il lui tapota la joue deux fois avant de prendre son élan et de lui asséner une gifle si puissante que Rem l’échappa presque. La paume était moins destructrice que le poing, mais combien plus humiliante!
Son succès en tant qu’usurier reposait en partie sur sa réputation. Il savait que – cette fois du moins – Maurice ne risquait que quelques bleus, mais Maurice, lui, ne le savait pas. Le but de ce dernier avertissement était qu’il s’en sorte content de pouvoir encore marcher, déterminé à tout faire pour payer à temps.
« T’es ridicule! T’es un homme adulte, calice! C’est quoi ces enfantillages-là, c’est pas de ma faute, bouh hou hou
— Mais c’est vrai! Me suis faite voler mon cash! Si je l’aurais encore, je te jure que je te le donnerais!
— Tu t’es fait voler ton cash, hein? » Il était plus plausible qu’il l’ait plutôt investi en Orgasmik, en pot ou en bière jusqu’au dernier sou. « Tu viens me voir pour de l’argent, je t’en prête, puis là, quand c’est le temps de me le redonner, tu me parles de tes problèmes? » Il demanda à ses hommes : « J’ai-tu l’air d’un psychologue? »
Maurice prit une grande inspiration. « C’est même pas à toi que je l’ai emprunté… Karl, lui, il… »
Mike lui enfonça violemment un poing dans le bide. Maurice gémit de douleur; il en reçut deux autres avant qu’il n’ait eu le temps de se ressaisir. Les gars le laissèrent tomber par terre.
« Que je voie jamais un pissou crotté comme toi faire comme si t’étais un ami de mon oncle. Ses affaires, c’est mes affaires, point à la ligne. » Il lui décrocha un coup de pied. « Cinq jours. Tu me donnes ce que tu me dois dans cinq jours. Sinon on va te trouver, et tu vas voir qu’aujourd’hui, on s’est bien amusés par comparaison. C’est clair? »
Maurice acquiesça tant bien que mal. Encore bouillant, Mike tourna les talons en signalant à ses hommes de le suivre. Dès qu’il fut capable de se tenir debout, Maurice déguerpit en sens inverse.
Crisse. Mike remarqua qu’une jeune femme avait peut-être été témoin de la scène. Elle se tenait au détour de la ruelle, dans une position idéale pour voir sans être vue. Dans la jungle urbaine, les gens avaient tendance à éviter les problèmes des autres de peur qu’ils deviennent les leurs; cette fille-là, par opposition, semblait tout sauf effarée.
Il réfléchissait à la meilleure manière de s’assurer de sa discrétion lorsqu’elle dit : « Michel Tobin? »
Crisse de crisse. La fille était peut-être jeune, mais elle portait le genre de tailleur gris prisé par les agentes fédérales. Il était facile de s’imaginer des tireurs d’élite embusqués tout autour, une escouade de choc prête à intervenir… Mais Mike n’avait jamais vu une agente porter de manteau blanc, pas même dans les films. Et puis, si c’était une agente, elle serait intervenue pendant qu’ils tabassaient Maurice, non?  
 « Qui le demande? 
— Je suis une amie de ton oncle », répondit-elle doucement. Mike ne l’avait jamais vue auparavant, mais il est vrai que depuis sa blessure, Karl était soudainement devenu muet comme une carpe à propos de tout un pan de ses activités et fréquentations. Mike lui fournissait des lifts ici et là, mais Karl ne parlait jamais – jamais – de ce qu’il y faisait. Celle-là participait peut-être à l’une de ses activités-mystères.
« Mon oncle est mort », dit-il sans avoir trouvé mieux à dire.
« C’est triste, mes condoléances… Je lui ai parlé avant son… dernier voyage… Il m’a parlé de toi… Je me suis dit que tu aimerais connaître ses dernières paroles.
— Ah oui? » Malgré sa nonchalance apparente, sa curiosité était sincèrement piquée.
« Il m’a dit qu’il était content que tu t’occupes de ses affaires... Il a dit qu’il est content de t’avoir, parce qu’il sait que tu as une tête sur les épaules et le cœur à la bonne place… 
— Ouais, pis? »
Elle lui sourit gentiment. « Il m’a dit que t’étais comme le fils qu’il n’aurait jamais voulu avoir! »
Il fallait considérer que Karl craignait que ses enfants s’engagent aussi sur la voie de la criminalité pour vraiment comprendre le sens de l’affirmation… Les yeux de Michel s’embuèrent malgré son désir de demeurer impassible. La formulation laissait croire qu’il s’agissait bien des paroles de Karl – mais Karl s’ouvrait-il jamais à pareilles sentimentalités? Michel comprit que cette fille devait avoir été à tout le moins une confidente de son oncle – peut-être son amante. Sa méfiance se relâcha légèrement.
« Merci… C’est vraiment gentil de m’avoir fait le message…
— Ça fait plaisir. C’est vraiment triste qu’il soit mort comme ça… »
Un silence flotta entre eux. La fille ajouta : « En passant, je cherche une amie commune… Est-ce que tu connais une Tricane? 
— Eh! Si je la connais!
— Est-ce que tu l’as vue récemment?
— Non, pas depuis un moment… » Mike était réticent de dire à une inconnue qu’il savait où elle demeurait.
« Si tu la vois, pourrais-tu lui dire que je la cherche? Elle ne va pas bien ces temps-ci, mais je peux l’aider… Si seulement je peux la trouver… » Elle tira une carte de son sac. « Tu peux m’appeler n’importe quand, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ne te gêne pas pour laisser un message si je ne réponds pas. Je dois y aller, passe une belle journée, ok? »
Rem lut la carte par-dessus l’épaule de Mike. « Félicia Lytvyn? Comme dans Lytvyn Lytvyn? » 

Aucun commentaire:

Publier un commentaire