dimanche 14 octobre 2012

Le Noeud Gordien, épisode 242 : Cul-de-sac

Félicia Lytvyn avait été soulagée de revenir dans sa maison d’enfance à son retour de Tanger, sans plus ressentir le besoin de la décorer qu’auparavant. Elle avait bien ajouté quelques meubles à sa grande maison, mais ceux-ci ne réussissaient qu’à accentuer à quel point le reste demeurait vide.
Elle avait acheté un poêle et un réfrigérateur – le second s’était avéré beaucoup plus utile que le premier qui, jusqu’à présent, servait surtout à chauffer de l’eau. Elle avait ensuite choisi une table de parterre en résine de synthèse avec chaises assorties. Elle les sortait ou rentrait, selon ses besoins, mais avec le mois d’août qui tirait à sa fin, l’ensemble était en passe de devenir son mobilier de cuisine permanent. Elle avait récemment décidé qu’elle n’en pouvait plus de dormir sur un matelas gonflable. Elle s’était acheté un grand, grand lit, un édredon et des oreillers de plume. Il ne manquait plus qu’on les lui livre.
Elle s’était finalement procuré un accessoire fort utile : un grand tableau blanc effaçable monté sur pied sur lequel elle pouvait travailler à résoudre cette impasse qui la torturait.
« Non », dit-elle en observant la surface presque couverte de gribouillis. « Non, non, non. » Elle raya ce qu’elle venait d’écrire puis poussa en soupir avant de mouiller une guenille et tout effacer. C’était la troisième fois qu’elle recommençait aujourd’hui seulement.
Elle était presque certaine que Polkinghorne ou Mandeville aurait pu lui expliquer ce qu’elle ne comprenait pas encore, lui faire voir ce qui lui échappait. Mais elle ne pourrait leur demander de solution sans leur parler de son problème. C’était son problème. Elle était déterminée à le résoudre par ses propres moyens.
Ce qu’elle tentait n’était pas aussi simple qu’on aurait pu le croire. Elle voulait découvrir qui avait osé détruire l’une de ses possessions les plus précieuses au monde, le réceptacle qui lui avait permis de saisir l’essence de Frank Batakovic avant qu’elle ne s’éteigne. Elle avait accompli l’impossible à en croire ses maîtres; ceux-ci n’avaient toujours pas réussi à reproduire son exploit. Que lui restait-il maintenant? Une cloche en mille morceaux, des cendres humaines mêlées aux moutons de poussière accumulés durant son absence… Mais surtout, l’impossibilité d’étudier ce dispositif qu’elle-même ne comprenait pas complètement. L’impossibilité d’établir un contact avec Frank. L’impossibilité de franchir la frontière entre la vie et la mort…
Félicia ne pouvait s’empêcher de penser que Tricane se trouvait derrière tout ça. Si elle voyait juste, son procédé pourrait la conduire jusqu’à elle. Qu’il s’agisse de Tricane ou pas, le vandale avaient commis une erreur : Félicia avait trouvé quelques gouttes de sang séché sur le sol de la cave, de même que sur des morceaux de la cloche fracassée. Le sang pouvait être un ingrédient puissant pour renforcer une formule, mais il perdait beaucoup de son pouvoir avec le temps, comme si la connexion s’amenuisait une fois qu’il était séparé de celui l’ayant versé. C’était là l’essence du problème auquel elle était confrontée. L’enjeu était de trouver un moyen de s’en servir comme fil d’Ariane malgré le temps et la distance. Pour l’instant, ses meilleures solutions impliquaient une préparation de plusieurs années. Il fallait faire mieux…

Elle noircit le tableau blanc deux fois de plus, sans toutefois réussir à avancer davantage. Elle commençait à croire qu’elle ne pourrait pas débloquer toute seule. Mais il lui restait encore une solution avant de demander à l’aide… 
Elle appela Polkinghorne. Il répondit assez vite pour qu’elle suppose qu’il tenait déjà son téléphone. « C’est moi », dit-elle. « Tu es occupé? 
— J’aimerais n’être qu’occupé », dit-il après un petit rire forcé. « Mais je crains qu’acquiescer à cette affirmation serait verser dans l’euphémisme.
— Qu’est-ce qui se passe? », demanda-t-elle, craignant le pire.
« Avramopoulos. Il a perdu sa statuette. 
— Perdu ou fait voler?
— Le vol serait plus plausible que la perte.
— Tricane? »
Il échappa un nouveau rire sans joie. « Qui d’autre? Et je trouve cette possibilité bien inquiétante. 
— Écoute, je vais quitter la ville quelques jours, d’accord?
— Je ne crois pas avoir beaucoup de temps pour des leçons dans un futur rapproché », répondit-il. « Où comptes-tu aller?  
— Je retourne à Tanger. Je te rappelle à mon retour.
— D’accord. Félicia?
— Oui?
— Sois prudente. 
— Promis. Toi aussi… » 

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