dimanche 13 janvier 2013

Le Noeud Gordien, épisode 252: Réanimation

Une puissante amertume dissipa le néant. Son aigreur était telle que du lait caillé aurait paru doux en comparaison. Un haut-le-cœur traversa les tripes d’Édouard comme une avalanche.
Une main le maintint toutefois en place, l’empêchant de ruer dans son lit. Une voix masculine lui disait « Calme… Tout va bien… Tout va bien… »
Même ouverts, ses yeux ne distinguaient rien que du flou. Il lui fallut de longues secondes pour que sa vision s’ajuste et qu’il distingue qui lui avait parlé. « Gordon… » Édouard ne reconnut pas sa voix. Elle était rauque, graveleuse, murmurant lorsqu’il avait cru s’exclamer. Il comprit qu’il était alité dans un hôpital. « Qu’est-ce que je fais ici? Qu’est-ce qui m’est arrivé? »
Il toucha son corps ici et là sans ressentir de douleur. Il se sentait horriblement faible, mais au moins il n’était pas estropié. Gordon lui demanda : « Quelle est la dernière chose dont tu te rappelles? »
Les souvenirs fuyaient; ils étaient aussi difficiles à saisir qu’un poisson dans un ruisseau. « Je m’étais installé dans le chalet des Sutton… Puis… je suis revenu à La Cité… Je me souviens d’une camionnette… Le conducteur… OZZY! » Édouard se redressa brusquement, ce qui s’avéra une très mauvaise idée. Il se mit à tousser, puis la nausée qu’il avait cru esquiver revint à la charge. Son ventre convulsa en tentant d’expulser quelque chose même s’il n’y avait presque rien. Ces éructations répétées réussirent tout au plus à lui faire cracher un mélange de bave et de bile auquel se trouvaient mêlées des parcelles d’herbe qui s’avérèrent aussi infectes à la sortie qu’elles l’avaient été à l’ingestion.
« Qu’est-ce que c’est que cette merde? », dit Édouard en haletant, les yeux pleins d’eau.
Gordon lui en tendit une grosse motte. « Chique-en encore, sans quoi tu retomberas peut-être dans le coma.
— Ça n’existe pas, un médicament qui goûte bon? » Il tenta un sourire mais il ne réussit qu’à grimacer. Il recommençait à ressentir la présence de sa corneille au loin, quoique de façon très diffuse. Il n’avait pas à s’inquiéter : elle allait bien.
« Je suis désolé du désagrément. Il m’a fallu plusieurs essais avant d’obtenir ce résultat. Je suis bien content que celui-ci ait fonctionné.
— Un instant. Nous sommes quelle date?
— Le six septembre. »
C’est en découvrant qu’il avait passé tout ce temps alité que la compulsion se fit sentir à nouveau. « Mais c’est horrible! Je dois me remettre au travail!
— C’est juste », répondit Gordon. « Nous avons encore beaucoup à accomplir. Édouard? Est-ce que tu m’écoutes?
— Oui, oui », répondit-il, pendant qu’il visualisait sa routine d’exercices et de méditations. Une réponse plus honnête aurait été pas vraiment.
« J’allais dire que tu as été victime d’un contrecoup. Pour faire une histoire courte, certains endroits sont saturés d’une énergie dangereuse pour les praticiens. C’est le cas du Centre-Sud, et maintenant du Centre-Ouest… Tu n’avais aucune façon de le savoir, alors tu as encaissé sans protection… Tu as été chanceux de t’en sortir. Si Hoshmand ne t’avait pas trouvé à temps… »
Hoshmand? Édouard avait beau essayer, il ne se souvenait de rien à ce propos.
Gordon continua : « La bonne nouvelle, c’est que s’il y a eu un contrecoup, c’est un indice clair que tu as développé un certain niveau d’expertise. Je n’ai jamais vu quiconque se développer aussi vite que tu l’as fait, rien même qui s’en rapproche…
— C’est parce que j’ai demandé à Avramopoulos de me rendre obsédé par ma progression. »
Le visage de Gordon s’éclaira. « C’est… une excellente idée, ma foi! Si bonne, en fait, que je me demande pourquoi nous ne l’avais jamais eue auparavant!
— C’est épuisant à la longue, mais ça marche… Je m’exerce jusqu’à l’épuisement, puis je recommence au réveil…
— Maintenant que ton acuité est réveillée, je ne crois pas qu’il soit aussi pertinent que tu t’infliges ce régime maniaque. Je te suggère de demander à ton maître d’y mettre fin. »
Édouard grimaça. « Je préférerais que ce soit toi. Tu pourrais le faire?
— Comme je ne suis pas celui qui a créé l’effet, j’aurais à trouver comment l’annuler d’abord, mais ce serait éventuellement possible. Il est important que nous inventions une explication plausible, sans quoi Avramopoulos saura que tu travailles avec moi ou l’un de mes alliés.
— D’accord. Je peux continuer à travailler durant ce temps… Je n’ai qu’à suivre mon impulsion…
— Tu es maintenant prêt à apprendre des procédés…
— Mes premières formules magiques?
— En quelque sorte, oui. Puis nous pourrons travailler à notre objectif final… »
L’esprit d’Édouard était encore trop embrouillé pour comprendre de quoi Gordon parlait.
« …révéler au monde l’existence de notre art… »
Ah, ça. Le scoop du millénaire, rien de moins.
Gordon se retira et Édouard activa la sonnette — ce devait être une chose inhabituelle dans une chambre de comateux. Il ne fallut que quelques secondes pour qu’un infirmier arrive et appelle en docteur. Et une autre victoire pour la médecine moderne, pensa Édouard pendant qu’on l’auscultait.

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