dimanche 1 février 2015

Le Nœud Gordien, épisode 355 : Quoi faire à Grandeville, 2e partie

Félicia envoya un nouveau texto pour proposer une rencontre. Benoît accepta sans délai et avec enthousiasme. Il demeurait à moins de cinq minutes de voiture du centre-ville, dans ce qu’il appelait la banlieue. La notion était plutôt cocasse.
Elle s’habilla en se disant qu’elle irait à la marche pour étrenner ses nouveaux vêtements chauds; elle se ravisa dès que le vent d’hiver vint fouetter son visage. Malgré ses quelques verres, elle prit le volant en ce disant qu’ici, le trafic anémique ne pouvait pas être dangereux.
 La neige des rues de la banlieue avait été soufflée, mais pas ramassée; l’accumulation cachait presque les façades. Elle passa à un cheveu de dépasser celle de Benoît sans avoir aperçu le numéro affiché.
Un garçon de huit ou neuf ans vint lui répondre, un contrôleur de jeu vidéo à la main. Il la regarda un instant avant de dire « Y’est en bas. » Il trotta ensuite au salon adjacent sans plus se soucier d’elle.
Félicia se débattit avec ses bottes neuves pendant que l’enfant mitraillait  des extra-terrestres en haute définition. Une fillette un peu plus jeune était assise à côté de lui, fixant sans émotion le carnage à l’écran. Elle ne donna aucun signe d’avoir remarqué la présence de la visiteuse.
Si un jour j’ai des enfants, ils seront mieux élevés que ceux-là, se promit-elle.
Elle traversa la maison sans trouver d’escalier descendant. Elle ouvrit quelques portes au hasard; elle découvrit une armoire à balai et une chambre d’enfants avant de tomber sur la bonne issue. Elle descendit.
Aucun doute n’était possible : elle se trouvait dans l’antre d’un homme.
Des posters de hockey et de football tapissaient les murs, avec quelques images de groupes rock légendaires et de pin-ups insérées ici et là. Une série de fauteuils encerclait un écran de cinéma-maison. Benoît était assis à un bureau tout au fond du sous-sol. Il lui tournait le dos, les yeux rivés à l’écran, les oreilles couvertes par un casque d’écoute.
Il sursauta lorsqu’elle toucha son épaule. « Excuse-moi, j’étais très absorbé… »   
Elle ne l’avait vu qu’une seule fois, apeuré, épuisé, le visage barbouillé de poussière de béton, de larmes et de sueur. Elle aurait pu le croiser dans la rue sans reconnaître son vrai visage. Félicia s’attendait à un échange larmoyant – Andrew, qui les avait mis en contact, avait mentionné que leur discussion pourrait l’aider à clore son deuil –, mais Benoît était souriant, bien mis, le regard pétillant…
« Je te remercie d’être venue me voir.
— J’étais dans le coin, alors…
— Tu es difficile à rejoindre… C’est d’autant plus apprécié que tu aies pensé à moi. »
« Ouais. » Depuis qu’Andrew avait pris son numéro, Félicia avait reçu une invitation de Benoît chaque fois qu’il était passé par La Cité. En raison de son travail forcené des dernières semaines, elle les avait toutes reçues trop tard.
Benoît fit signe à Félicia de s’asseoir. Il tira deux bières d’un frigo bas logé à côté d’un divan. Il lui en tendit une et décapsula la sienne. « T’es ici pour longtemps?
— Un jour ou deux, pas plus.
— Pour des affaires?
— Oui…
— Tu travailles dans quel domaine?
— Je suis consultante en communication. » Son échappatoire habituelle.
« Ah. 
— Et toi?
— Moi, j’ai ma business depuis presque quinze ans. Les affaires vont pas pire, mais j’ai dû prendre congé à cause de ma dépression… »
Il n’a pas l’air si dépressif, pensa Félicia.
« …ça va de mieux en mieux. Ça me laisse plus de temps pour mon projet…
— Quel genre de projet? »
Benoît s’assit à son tour, un regard intense braqué sur Félicia. « Perdre ma femme a été la plus grande épreuve que j’aie eu à traverser. Je n’ai pas cessé de revoir, pratiquement seconde après seconde, la soirée de la catastrophe. J’ai passé des nuits entières à la répéter en boucle. Et puis j’ai découvert qu’aucun rapport, aucune enquête n’avait tenu compte de mes témoignages. On ne mentionne nulle part du feu bleu qui coule comme de la mélasse et qui ronge comme de l’acide. Et puis, le grand mystère : toi…
— Moi?
— Toi… Qui est apparue sans que je ne t’aie vu venir.
— Compte tenu ta situation, le stress, l’adrénaline, je…
Va t’en vite, le cercle se rend jusqu’ici, on est dans le cercle… » Benoît avait parlé avec une voix de fausset, caricature de celle de Félicia. « À qui parlais-tu? Ça m’a travaillé longtemps. Puis un jour je me suis dit : la solution la plus simple est la bonne. Tu n’étais pas seule, et pour une raison ou une autre, je ne pouvais pas voir ton compagnon. »
Félicia ne savait pas quoi dire. Non seulement Benoît était-il convaincu, mais pire encore, il avait raison. Elle devinait que nier serait reçu comme un aveu de… quelque chose. Elle croisa les bras et attendit. Benoît la scrutait comme l’aurait fait un joueur de poker à la recherche d’un tell.
« Tu me demandes c’est quoi mon projet? C’est d’aller au fond des choses. Et c’est étrange : chaque élément que je découvre soulève des nouvelles questions.
— Et pourquoi tu me dis tout cela?
— Parce que tu n’étais pas surprise devant le feu bleu. Parce que tu t’es trouvée dans un édifice en train de s’écrouler alors que tout le monde ne pensait qu’à en sortir. Parce que tu es littéralement apparue de nulle part pour me sauver la vie. Parce que j’ai besoin de trouver le sens de tout cela. Et tu es la seule vers qui je peux me tourner pour comprendre… »
Benoît avait mentionné des découvertes… Félicia avait maintenant la responsabilité de découvrir s’il avait mis le nez dans les affaires des Seize.
« Je ne sais pas si j’ai des réponses à t’offrir mais… Parle-moi de ce que tu as trouvé, on verra. »

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