dimanche 14 juin 2015

Le Nœud Gordien, épisode 374 : Retrouvailles torrides

Félicia portait dans sa chair la fatigue du voyage international, l’usure de l’air en boîte, de la cabine pressurisée, des longues attentes dans cette poupée russe de zones sécurisées où on ne passait pas sans se faire contrôler… Elle avait besoin d’une sieste, elle avait besoin d’une douche, elle avait besoin d’un vrai repas.
Plus encore, elle avait besoin d’Édouard. Et une méchante envie de lui sauter dessus.
Une partie d’elle continuait à roucouler en pensant à cette pseudo-révélation qu’elle avait eue : elle était en amour, et elle allait rejoindre son homme.
La ville défilait à travers les fenêtres du taxi… Pour Félicia, La Plata était l’une de ces villes où il faisait bon de revenir – à tout le moins, plus que Kiev ou Tanger. L’automne argentin qui l’avait accueillie à la sortie de l’aéroport contrastait on ne peut plus avec les précipitations continuelles de La Cité; elle avait pratiquement oublié la chaleur du soleil.
Dans sa tête, la ville était associée de près à Gianfranco Espinosa; il y avait vécu et jouté quelques années avant de s’installer à La Cité. Elle savait qu’il avait laissé derrière au moins un initié, dont il n’avait jamais révélé le nom. C’était étrange de penser que celui-ci continuait peut-être sa progression, quelque part à La Plata, en espérant le retour de son maître, sans savoir qu’il n’était plus de ce monde…
Elle descendit face à l’hôtel Teatro Argentino. Dans ses voyages, il lui arrivait parfois de fréquenter les mêmes résidences; c’était une façon pour elle de s’ancrer dans une bulle familière au milieu d’un monde inconnu. Elle eut une pensée pour la jeune Félicia qui s’était pris une chambre là pour la première fois… Jeune initiée par l’impressionnant Espinosa, qui lui apprenait non seulement les arts occultes, mais aussi comment tenir Frank Batakovic en laisse… Maintenant que Gordon s’attendait d’elle qu’elle accroisse son influence, elle en voulait un peu à son ancien maître de ne pas l’avoir mieux outillée à placer ses pions, à s’immiscer dans les hauts lieux du pouvoir, à contrôler les décideurs…
Elle chassa ces pensées et entra dans le lobby inondé de lumière. Le doux clapotis de la fontaine centrale avait l’effet d’une berceuse sur ses nerfs usés par le voyage.
Juan Varela était à son poste, élégant comme toujours. Pantalons sobres, chemise blanche pressée, elle était certaine qu’il passait en moyenne plus de temps à se coiffer qu’elle.
« Mademoiselle Lytvyn! », dit-il avec son accent charmant. « Vous avez fait bon voyage? 
— Oui, sans pépin… Comment va notre ami?
— Ah! Je suis soulagé », dit-il en posant une main sur son cœur. « Ce n’est que votre ami? Je n’ai plus à être jaloux? » Il lui fit un clin d’œil.
« Juan…
— Chambre 1102 », dit-il en glissant la clé sur le comptoir. « Laissez-moi porter votre bagage…
— C’est gentil, mais je m’en occupe. » Avant de prendre la clé, elle déposa à côté l’enveloppe qu’elle avait préparée pour le remercier, avec un petit mot gentil et un généreux pourboire. Juan l’empocha en lui faisant un sourire charmant qui disait : À votre service!
Son cœur battait de plus en plus fort à chaque marche qu’elle montait… Elle se sentait aussi gaga qu’une adolescente qui allait à la rencontre de Pinck ChaCha. Elle avait l’impression de flotter…
Elle prit une profonde inspiration avant de mettre la clé dans la serrure. Pourquoi était-elle si tendue?
Elle poussa la porte et entra à pas de loup. La chambre était obscure; tous les rideaux étaient tirés. Il fallut un instant pour que ses yeux s’accommodent à la pénombre après l’éclat du lobby. Il régnait sur l’endroit une atmosphère étouffante, humide, déplaisante.
Une chaise tirée, des vêtements éparpillés, des déchets dans la poubelle… Un lit tout défait et un matelas à moitié dénudé laissaient croire à des nuits tumultueuses. Édouard dormait, à moitié entortillé dans un drap, la tête entre deux oreillers.
L’adolescente gaga fut un peu déçue; l’amoureuse adulte un peu attendrie.
Elle s’assit au coin du lit; Édouard se réveilla en sursaut. Il avait mauvaise mine : les traits tirés, les joues creuses, le front en sueur. Après un instant de confusion, il lui fit un sourire fatigué et essaya de se redresser. « Félicia, je suis désolé, je…
— Tu as été malade?
— Un petit peu, ouais… » Félicia devinait l’euphémisme. « Ça n’a pas arrêté depuis que je t’ai appelée… »
Elle devinait ce que ça impliquait. « Tu aurais dû me le dire dans ton courriel…
— Et toi, tu aurais dû m’avertir que tu t’en venais… Je ne dois pas être beau à voir… »
Un peu piquée d’être reçue par des réserves, elle alla tirer les rideaux et ouvrir les fenêtres. Édouard réagit comme l’aurait fait un vampire. « On étouffe, ici…
— C’est mon enfer… La fenêtre fermée, je baigne dans ma sueur… La fenêtre ouverte, la lumière et les bruits de circulation à l’extérieur m’empêchent de dormir… 
— Je meurs de faim. As-tu mangé aujourd’hui?
— Presque pas. Quelques fruits…
— Je connais un super resto juste au coin de la rue… C’est moi qui t’invite. Tu pourras tout me raconter…
— Je ne sais pas… J’ai l’appétit bousillé… Je… Qu’est-ce que tu fais? »
Qu’est-ce que tu penses? Je me déshabille! « J’ai besoin d’une douche. Et toi aussi. Tu préfères y aller en premier? À moins que nous la prenions ensemble?
— Je… Oui. Ensemble. Ça va faire du bien. »
Félicia ne s’attendait plus à des retrouvailles torrides… Mais c’était déjà un pas dans la bonne direction.

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