dimanche 6 septembre 2015

Le Nœud Gordien, épisode 386 : Le fils et son papa, 3e partie

Philippe Gauss avait toujours travaillé fort pour atteindre le succès.
Déjà, durant ses études, son assiduité lui avait valu l’obtention d’une bourse d’excellence. Alors que les années universitaires étaient pour plusieurs l’occasion de socialiser et de s’éclater, Philippe s’était pour sa part tenu loin de ces choses qui intéressaient tant ses pairs – l’alcool, le sport et les filles. Il méprisait ceux qui avaient choisi de s’investir dans pareilles superficialités alors qu’il maintenait sans relâche le cap sur ses priorités.
Le temps lui avait donné raison : il obtint l’une des plus hautes notes de sa promotion. Mais surtout, quelques années plus tard, il s’était trouvé à la tête d’une entreprise qui jonglait déjà avec des chiffres d’affaire dépassant le million. Pendant ce temps, ses pairs en étaient pour la plupart encore à plancher dans des positions subalternes, ou à supplier pour avoir le droit de faire le café pour des gens comme lui…
Son entreprise lui avait donné fortune et prestige, mais il ne s’était jamais attendu à y trouver aussi l’amour.
Suzie Legrand avait été d’abord engagée comme réceptionniste. En principe, Philippe aurait dû se juger supérieur à elle en toute chose. Elle avait toutefois la beauté d’un ange et l’élégance d’une actrice de l’âge d’or d’Hollywood : il se retrouvait réduit à l’état d’idiot bafouillant et rougissant chaque fois qu’il tentait d’établir une conversation avec elle. Vu qu’il échouait sans cesse à communiquer par la parole ce qu’elle lui inspirait, il se mit à la couvrir de cadeaux.
Suzie n’avait qu’un diplôme d’études secondaire qui la destinait à occuper des emplois peu payants. Avait-elle vu le fait de tomber dans l’œil du patron comme une chance à saisir pour échapper à son destin? Fut-elle réellement impressionnée par ses attentions? Philippe l’ignorait toujours. Il n’avait jamais été très fort pour décoder les émotions et les pensées des autres. Une chose était certaine : quelles que soient ses raisons, Suzie l’avait apprécié assez pour accepter sa demande en mariage.
Durant les années suivantes, il découvrit que la réceptionniste cachait une adjointe d’une efficacité étonnante. L’expansion remarquable de son entreprise après la promotion de Suzie témoignait de sa capacité à réaliser les intentions de Philippe mieux qu’il aurait pu le faire lui-même.
La venue du petit Alexandre transforma Suzie, et leur relation… Elle cessa d’être sa complice pour se tourner entièrement vers son bébé. Son congé de maternité s’allongea, et s’allongea encore, jusqu’à ce qu’il devienne évident que Suzie ne reviendrait jamais travailler pour l’entreprise.
Philippe n’avait jamais pensé qu’il serait père. À vrai dire, plus jeune, il avait même assumé qu’il était impossible qu’il se marie un jour. Déjà malhabile avec les gens, il le fut encore plus avec son poupon. Cela ne l’empêcha pas de le voir croître avec fierté, impressionné qu’il se transforme en un petit garçon curieux et vif, qui semblait avoir hérité de la beauté et de l’aménité de sa mère.
Il ne fut aucunement surpris lorsqu’il apprit que Suzie comptait le quitter. La vraie blessure provint plutôt du fait qu’elle obtint la garde d’Alexandre douze jours sur quatorze… Grâce à des avocats qu’elle put se payer avec l’argent du divorce.
Après la séparation, Philippe se remit au travail de plus belle, déterminé non seulement à compenser les pertes encourues par sa rupture, mais plus encore, à faire regretter à Suzie son départ. Sa carrière prit un virage inusité lorsqu’il réalisa le genre de marge bénéficiaire associée à la production des drogues de synthèse… Il mit sur pied une production modeste mais efficace, qu’il vendit en bloc à un seul et même acheteur. Il ignorait à qui ce dernier revendait les drogues – en fait, il ne voulait même pas le savoir –; la seule chose dont il était presque certain, c’était qu’elles n’étaient pas écoulées dans La Cité, qui demeurait encore la chasse gardée du clan Lytvyn.
Des années de ce manège passèrent avant qu’un mystérieux investisseur le contacte pour produire et distribuer un produit inédit, le composite O... L’homme lui assurait que la poigne d’acier du vieux Lytvyn s’apprêtait à se desserrer. D’abord prudent, les réticences de Philippe se dissipèrent lorsqu’il découvrit que son nouvel allié – Gordon – disposait de ressources fabuleuses… Incluant des secrets occultes qu’il était prêt à partager avec lui.
Après quelque temps de collaboration, Philippe avait déchanté… Gordon affirmait que  les pouvoirs qu’il avait fait miroiter ne seraient au final accessibles qu’après des années, voire des décennies de pratiques inconfortables et ennuyantes. Philippe n’était pas dupe : son soi-disant partenaire n’avait jamais eu l’intention de partager son savoir. Il avait mis fin subitement à leur collaboration, confiant qu’il pourrait continuer à produire l’Orgasmik.
C’était évident avec le recul… Il aurait dû comprendre que la drogue n’était pas le produit de la chimie, mais un amalgame de molécules et de magie…
Ses ennemis avaient profité de son faux pas pour abattre leur jeu. Il avait été dénoncé par son propre fils. Il s’était trouvé devant un tribunal, incapable de se défendre, prisonnier d’un enchantement qui l’empêchait de parler de quoi que ce soit à propos de Gordon ou de sa relation avec lui.
Il s’en était sorti avec une sentence moins importante que s’il avait été jugé pour d’autres drogues. Le flou juridique autour du nouveau produit avait été le seul élément en sa faveur.
Le fait que sa voiture ait été emboutie au moment où il sortait de prison et qu’il ait été pris comme cible par un assassin cagoulé lui avait envoyé un message clair : il avait peut-être fini sa sentence, mais ses ennemis, eux, n’en avaient pas fini avec lui.
Il s’était cloîtré à la maison depuis, rêvant d’une juste vengeance, mais craignant de fournir une nouvelle occasion à ceux qui voulaient sa mort en sortant de chez lui. Pris entre sa volonté d’agir, et son incapacité à le faire, le quotidien de Philippe avait pris des allures de purgatoire, où les jours se suivaient avec pour seule variation le degré de colère, de dégoût et de désespoir ressentis.
Et soudainement, son fils, ce Judas, se présentait devant lui en lui disant cette phrase inattendue…
Je suis maintenant un initié. Nous pouvons parler franchement.
Philippe était bien curieux de savoir ce qu’il avait à dire…

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