dimanche 22 novembre 2015

Le Nœud Gordien, épisode 397 : Fraternité, 3e partie

Philippe s’assit sur la chaise devant Édouard.
Alexandre savait bien que les deux frères étaient en froid depuis toujours, mais il ne s’était pas attendu à une réaction aussi intense de la part d’Édouard… Sa déconfiture semblait totale. Affaissé sur son siège, les bras tombants, il ne restait rien du modèle de volonté et de persévérance que son oncle avait toujours incarné à ses yeux.
Les deux frères étaient aussi immobiles que s’ils avaient été peints en tableau. À sa gauche, Édouard, transformé en guenille; à sa droite, Philippe, scrutant l’autre d’un regard inexpressif.
Alexandre avait voulu jouer le rôle du réconciliateur en orchestrant cette rencontre… Il avait conscience qu’il jouait la confiance d’Édouard contre le gain de quelques bons points auprès de son père. À voir sa mine abattue, Alexandre craignait qu’il ait perdu la mise, que sa bonne intention ait plutôt été reçue comme une trahison de la pire espèce.
« Édouard », dit Alexandre pour briser le silence, « ce n’est pas ce que tu crois… » La formule, déjà convenue, sonnait particulièrement creuse. Il valait mieux venir aux faits dès que possible. « Mon père est un initié! » Édouard se redressa comme un ressort, les points d’interrogation dans les yeux. « J’ai eu comme un flash », continua Alex. « Je me suis dit qu’il y avait peut-être une raison cachée pour expliquer qu’il ne parle plus à personne. Alors j’ai fait comme avec toi. Je lui ai révélé que j’en étais un aussi. J’avais raison…
— Quoi? Non, ça ne se peut pas. Quand même, Alex, tu ne vas pas croire cela! Il a juste pris la balle au bond pour te faire avaler n’importe quoi… Et puis, initié par qui? »
Philippe remonta ses lunettes. « Gordon. Il avait besoin d’un allié pour distribuer son composite O dans La Cité…
— Comment ça, son composite O? Gordon, derrière l’Orgasmik? N’importe quoi! Je connais le gars… Je ne peux même pas l’imaginer en vendeur de drogues!
— Écoute, garde l’esprit ouvert », suggéra Alex.
— Je n’ai pas pu en parler durant le procès parce qu’il a utilisé sa… » il fit un geste de la main « …magie pour m’empêcher de le faire.
— Ah oui? Tu l’aurais dénoncé, sinon?
— Sincèrement, je ne sais pas. Peut-être. Mais je n’ai pas eu le choix… »
Édouard se redressa. Alexandre reconnaissait son expression : il avait la puce à l’oreille. Il devinait que son oncle passait en revue l’intégralité de leur enquête à la lumière de cette nouvelle information. Déclic. « Alex! Si c’est vrai… c’est pour ça qu’Avramopoulos t’a approché!
— Hein?
— Après le procès… Quand Aleksi Korhonen t’a posé plein de questions sur l’Orgasmik et l’entourage de ton père… Pour finir par te refiler une photo de Gordon…
— Oui? » Ses motivations demeuraient nébuleuses à ce jour, et Alexandre n’était pas certain de comprendre à quoi Édouard référait.
« Tu sais comment Avramopoulos et Gordon sont toujours en train de se piquer… Toujours à essayer de montrer que l’un est meilleur que l’autre… Gordon a le père? Avramopoulos va vouloir le fils. Surtout si c’est un beau jeune homme comme toi…
— Mais encore? Pourquoi me lancer sur la piste de Gordon?
— je ne sais pas… Le déconcentrer, en le forçant à mieux se cacher? Ou peut-être qu’Avramopoulos voulait te tester avant de t’initier? »
Il ne restait plus rien de l’Édouard de guenille. Il était à nouveau habité de cette énergie qui l’habitait tout entier lorsqu’il tenait un filon.
« Qui est Avramopoulos? », demanda Philippe. Édouard se renfrogna, comme si l’excitation lui avait fait oublier sa présence un instant.
« Un autre Maître », dit Alexandre.
« Ah. Et c’est lui qui t’a initié?
— C’est un peu plus compliqué que cela… C’est Édouard qui… »
Ce dernier ne laissa pas Alexandre finir sa phrase. « Qu’est-ce que tu me veux, Philippe? 
— Alexandre m’a dit que tu avais réussi à annuler le procédé qui t’empêchait de parler. Je veux que tu le fasses pour moi aussi. »
Alex retint son souffle. Il craignait qu’Édouard explose de rage, qu’il s’en aille, qu’il coupe les ponts. Stoïque, il répondit plutôt : « une faveur pour une faveur? »
Philippe hésita un instant avant d’acquiescer. Il semblait méfiant.
Édouard déchira son napperon de papier en deux. « Je vais avoir besoin d’équipement… » Il sortit un crayon de sa poche et dressa une liste sur chaque demi-napperon. Il tendit la première à Alexandre. « Toi, tu es sur le dossier de la quincaillerie. »
Il jeta un coup d’œil à la liste. Une boîte de craie, une lampe frontale… « Des pinces cutter?
— Mmm mmm », répondit Édouard en travaillant sur la deuxième liste. « Quelque chose capable de passer à travers un cadenas.
— Mais pourquoi?
— Parce que ce n’est pas possible d’acheter tout ce dont on a besoin… Il va falloir qu’on emprunte un laboratoire. »

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