dimanche 9 janvier 2011

Le Noeud Gordien, épisode 152 : Le jour et la nuit


À chaque fois qu’elle entrait dans le Den durant la journée, Mélanie Tremblay était frappée par le contraste : il était difficile de croire qu’il s’agissait du même lieu qu’elle fréquentait si souvent de nuit.
Au premier étage, l’éclairage cru des néons remplaçait les lumières multicolores et les lasers; la musique tonitruante faisait place aux tintements des caisses de bouteilles qu’on acheminait du débarcadère à l’entrepôt ou de l’entrepôt aux points de vente. À cette heure-ci du jour, l’endroit demeurait d’une propreté étincelante. Aucune chance qu’elle sente sous ses pieds le collant des bières et cocktails renversés qui finissaient toujours pas encroûter la périphérie de la piste de danse en fin de soirée.
Henriquez gérait son équipe comme un capitaine son bateau. Les membres du personnel s’affairaient comme autant de fourmis, chacun bien conscient de sa tâche et ses devoirs. Tous ceux qui occupaient quelque position de responsabilité avaient été choisis personnellement par Henriquez; ils n’étaient pas seulement aguerris et expérimentés, mais les meilleurs en ville. Plusieurs étaient des vétérans de Rio’s… et capables de satisfaire les hautes attentes de leur patron. Ce dernier pouvait leur déléguer les opérations quotidiennes; c’était le signe d’un véritable problème lorsqu’il devait intervenir personnellement. Il pouvait ainsi se concentrer sur ce qu’il préférait : s’assurer que ses clients ressortent époustouflés de leurs visites au Den.
Henriquez n’était pas le genre d’homme à s’asseoir sur ses lauriers et croire que le succès présent du Den était garant du lendemain. C’était un work in progress, toujours en mouvance. Présentement, c’était la section est qui subissait des rénovations. Alors que Mélanie se rendait à l’étage, des ouvriers en chienne blanche, leur journée de travail complète, camouflaient l’accès derrière des draperies rouge profond. Elle ignorait ce qu’Henriquez avait concocté comme surprise; quelle que fût le concept retenu, elle s’attendait à ce qu’il soit à l’avant-garde des tendances du domaine. Henriquez était un artiste dans son créneau.
Elle croisa un blondinet dans la jeune vingtaine dans l’escalier. Il portait l’uniforme générique du personnel. Il lui lança un regard oblique en rougissant. Elle l’avait définitivement déjà vu quelque part, probablement dans un tout autre contexte. Où déjà? C’était agaçant mais, à tout prendre, sans importance…
À cette heure, le salon privé était essentiellement à l’abri du brouhaha des préparations quotidiennes. Elle le traversa sans ralentir pour se rendre à l’endroit le plus exclusif du bar : le bureau d’Eric Henriquez.
Leurs réunions d’affaires avaient toujours lieu en fin d’après-midi. Elle était visiblement attendue; dès qu’elle franchit le seuil, elle entendit le POP! d’une bouteille de champagne qu’on ouvrait. Le visage d’Eric rayonnait de bonheur. Elle accepta avec un sourire la flûte qu’il lui tendit.
« Qu’est-ce qu’on fête? »
Il inspira profondément, comme s’il réfléchissait sur la meilleure formulation. « On vient de m’enlever une épine dans le pied.
— Quel genre d’épine?
— Le genre qui insiste qu’on doit lui payer des assurances pour être certain d’éviter les accidents », répondit Eric en mimant des guillemets de ses doigts.
« Oh, Eric! Ça fait combien de temps? Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé?
— Je ne sais pas, depuis la fin de l’été, peut-être? Ils ont commencé à vendre leur stock au premier. Au moins Lytvyn encaissait et me laissait tranquille. Mais qu’est-ce que tu aurais pu y faire?
— Attends un peu. Tu étais taxé même dans le temps de Lytvyn? »
Henriquez la fixa, l’air perplexe. « Évidemment. Tu ne peux pas tenir une boîte en ville sans payer la protection. Et les gars de la Ville. Les nouveaux gars, ils demandaient une plus grosse cut. Mais c’est surtout d’avoir à endurer leur bullshit sur mon plancher qui me faisait chier… »
Mélanie gérait l’argent qui allait et venait sans se soucier de sa provenance; elle ignorait la nature des tractations qui en étaient la source. Elle préférait en savoir le moins possible. Mais ça? « Est-ce que les autres partenaires le savent?
— La gestion des affaires courantes, c’est mon affaire… C’est ça le deal
— Tu aurais vraiment dû m’en parler. Je vais t’arranger ça… Ça ne se reproduira plus.
— Toi? Tu as des contacts dans… Ce genre de contacts? »
Elle lui fit un sourire plein de suffisance, piquée d’avoir été maintenue dans l’ignorance alors même qu’elle siégeait à la table de Lev Lytvyn. Henriquez avait-il d’autres secrets qu’elle aurait dû savoir?
« Je connais tout le monde à ce qu’il paraît… », répondit-elle d’un ton tranchant en déposant sa flûte sans y avoir bu. « Il paraît aussi que je bouffe du requin… »

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