dimanche 2 janvier 2011

Le Noeud Gordien, épisode 151: Fuite en avant

Gianfranco Espinosa avait cueilli Tricane à son repaire pour la conduire à leur rencontre avec Gordon. Il l’avait trouvée hébétée, confuse; l’annonce de la mort de Karl Tobin l’avait atteinte comme une tonne de briques. Son visage était encore marqué de griffures qu’elle s’était probablement infligées, quatre stries rouges sur la joue gauche, trois sur la droite, certaines laissant poindre le rouge du sang au sommet de la boursouflure. Ses yeux étaient bouffis d’avoir trop pleuré; ses manches étaient mouillées de mucus.
Espinosa n’avait jamais été très à l’aise de côtoyer Tricane à son meilleur; aujourd’hui, l’expérience s’avérait doublement pénible. Le silence oppressant dans la voiture était périodiquement brisé par une Tricane qui répétait : « Ça ne se peut pas. C’est impossible! » en respirant chaque fois plus vite et moins profondément, à un point presque inquiétant.
Pour Espinosa, la mort de Tobin ne ressemblait en rien à une tragédie. Ils avaient arrêté la guerre des gangs sans que le pion – Tobin – ne connaisse leur objectif réel et sans que le joueur – Gordon – n’intervienne de quelque façon. En termes de Joute, le défi avait été relevé; plus encore, ils n’avaient eu besoin que d’un très, très court laps de temps pour réussir à la tâche.
Ils avaient trouvé le point de moindre résistance et ils avaient envoyé Tobin qui, en cherchant à régler ses comptes, servait leurs objectifs secrets simultanément. Gordon jugerait si son sacrifice en valait la chandelle; considérant qu’il avait été entraîné lui aussi par Eleftherios Avramopoulos, Espinosa s’attendait à ce qu’il fasse preuve du même… professionnalisme que lui. Un certain détachement qu’il aurait mieux fait d’inculquer à Tricane!
Voilà que Tricane ne respirait plus que par saccades,  au seuil de l’hyperventilation. L’entraînement d’Espinosa lui aurait permis de s’introduire à peu près n’importe où sans qu’on le détecte; il pourrait survivre indéfiniment en territoire hostile; il était passé maître en matière renseignements et de contre-espionnage… mais une fois de plus, il se trouvait complètement démuni devant l’émotivité d’une femme – celle-là en particulier.
Pour l’aider à se calmer, il dit sèchement à Tricane : « Cesse de dire que c’est impossible. Autant t’y faire : il est mort. »
Le commentaire eut l’avantage de faire inspirer profondément Tricane; le désavantage fut que le souffle ressortit en hurlement de douleur. Mauvaise approche. Espinosa toussota.
« Je, hum, me demande ce qu’on aurait pu faire différemment… J’ai vu les rapports de police : il y a quelque chose qui cloche. »
Le commentaire capta l’attention de Tricane. Les larmes roulaient encore sur ses joues; elle s’essuya le nez sur la manche de son chandail. Elle ne semblait pas moins triste, juste un peu plus calme. « Il aurait agi seul… Le problème, c’est qu’après les premiers coups de feu, même ton truc ne pouvait pas réussir à le cacher… »
Les pleurs de Tricane redoublèrent d’intensité, comme si une vague d’émotion l’avait soudainement engloutie. Merde. Elle a pris ça comme un reproche. Il ajouta rapidement : « Évidemment, il le savait… La question est : pourquoi Tobin a-t-il agi comme ça s’il savait qu’il serait exposé? Tobin est à peu près le seul qui ait continué à opérer dans l’ombre de Lytvyn… pendant des années! C’est un survivant, pas un suicidaire. Quelque chose dans son plan a foiré. Mais quoi? »
Tricane répondit à une autre question que celle qu’Espinosa lui avait posée. « C’est impossible parce que c’est lui que je devais trouver…
— Quoi? Trouver où?
— Je le sais parce que… Arrête ton char.
— Hein?
­— ARRÊTE TON CHAR! »
Il se rangea dans le premier espace qu’il put trouver. Tricane n’attendit même pas que le véhicule s’arrête. Elle bondit en-dehors et se mit à courir à toute vitesse.
« Tricane! On nous attend!
— Gordon a fait ce qu’il devait faire! Dis-lui que je… »
Le reste de ses paroles fut noyé par le bruit des klaxons lorsqu’elle entreprit de traverser la rue sans ralentir ni tenir compte des automobiles qui s’y trouvaient. Par quelque miracle, elle se rendit de l’autre côté saine et sauve avant de disparaître au détour d’une ruelle.
Avec un haussement d’épaules, Espinosa décida d’aller rencontrer Gordon sans elle. Tricane était maîtresse de ses propres actions. Ça n’était pas à lui d’encaisser la responsabilité d’une femme aussi inconstante qu’imprévisible! En s’étirant pour refermer la portière laissée béante par Tricane, il remarqua une petite pochette sertie de billes de toutes les couleurs sur le trottoir. Il alla la chercher; elle était pleine d’herbes diverses qu’il huma prudemment. Quoiqu’il n’en connût pas la composition exacte, il reconnut l’arôme du mélange que Gordon avait développé pour traiter le fâcheux état de Tricane. Elle l’avait sans doute échappé, peut-être sciemment jeté par terre avant de prendre la fuite.  
Il l’empocha et se remit en route vers son rendez-vous, la tête pleine de jurons italiens des plus grossiers, plus soucieux que son l’opinion de Gordon à son égard fût entaché que des intentions de Tricane.

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