dimanche 5 juin 2011

Le Noeud Gordien, épisode 173: Le vent semé

Ce que Félicia croyait être l’entièreté de la chambre secrète de Kuhn – déjà impressionnante par son envergure – ne s’avérait qu’une infime section de son domaine scellé.
Après qu’il eut bu son thé, Kuhn amena son invitée voir le jardin potager ainsi que les étables où il élevait une quinzaine de moutons dont une poignée d’agneaux de l’année. Il lui présenta ensuite sa bibliothèque colossale, remplie d’ouvrages souvent centenaires. Kuhn ne semblait manquer de rien; une aile était même aménagée comme un bain turc – son domaine jouissait apparemment de l’apport d’eau de sources thermales.
Le vieil homme était peut-être prisonnier de ses craintes irrationnelles, mais la cage était dorée.
Il présenta à Félicia la pièce la plus impressionnante en dernier. Il la désigna comme la salle des archives, quoique Félicia n’y vit qu’une large grotte en forme de dôme, décorée seulement d’une fontaine en son centre.
« Je ne comprends pas… Pourquoi est-ce la salle des archives?
— Regarde mieux, ma belle enfant… Respire un peu, laisse-toi toucher par le calme de l’endroit… »
Elle fit comme il le suggérait; en quelques instants, elle trouva avec plaisir la sérénité intérieure de l’état d’acuité.
« Regarde encore… »
Elle ouvrit les yeux pour remarquer une série de détails qui, jusque-là, lui avaient échappés. Il s’agissait de marques subtiles éparpillées sur une section du dôme… Ni des dessins, ni des lettres – pas même des symboles à proprement parler. C’était comme si les formes apparemment naturelles de la grotte devenaient… lisibles sous le regard de l’acuité.
Elle tressaillit de surprise en discernant le sens des informations cachées en filigrane de la formation rocheuse. La moitié de la salle des archives était tapissée d’instructions pour des exercices méditatifs ou purificatoires, mais plus important encore, pour une variété de procédés. Félicia en reconnut quelques-uns du premier coup d’œil, éparpillés parmi d’autres beaucoup plus complexes que ceux qu’elle connaissait… Une encyclopédie de leur art se trouvait consignée sur ces murs.
« Mais… Que les écrits ne restent pas… »
Kuhn hocha tristement la tête. « Les principes de la grande trêve ont toujours visé le juste milieu entre préserver nos secrets pour les transmettre, et paradoxalement, interdire une diffusion à grande échelle qui nous affaiblirait tous… Mais au siècle dernier, il s’en est fallu de peu que toutes nos connaissances soient perdues… Combien de temps avant que les hommes reconstruisent la sagesse et les savoirs que nous avons arrachés aux ténèbres de l’ignorance au cours des siècles? Éviter cette triste possibilité : voici l’œuvre de ma vie.
— Mais… Tout le monde dit tout le temps que c’est strictement interdit d’écrire quoi que ce soit, pas même en le codant ou en le dissimulant… Lorsque j’utilise un procédé avec de l’écriture, je prends de la craie, j’efface tout avant de quitter la pièce et je dois recommencer à chaque fois…
— Oui, et il importe que tu continues de le faire.
— Mais… ça? », fit-elle en désignant la chambre.
Kuhn fit un sourire paternaliste. « Toi qui es une praticienne, et de talent si j’en crois ce qu’on me dit, tu n’as pas réussi à voir tout de suite les secrets que j’ai inscrit sur les murs… Que peut en tirer un non-initié? »
Des archives visibles seulement par ceux ayant développé ce qui leur donnait le droit de les consulter. L’idée était géniale : ce système ne présentait aucune des faiblesses de l’écriture normale. Même si un curieux décodait éventuellement le manuscrit de Voynich, sa compréhension de leur langue secrète ne l’aiderait nullement à percer la salle des archives.
Ils observèrent la voûte pendant un long moment silencieux. Un débat rageait toutefois dans la tête de Félicia. Elle agit à la seconde où elle prit sa décision : elle descella sa combinaison Hazmat. Kuhn n’avait pas encore compris sa manœuvre qu’elle avait déjà enlevé son casque.
« Malheureuse! Tu veux donc me condamner!
 — Vous verrez bien que non », dit-elle avec un sourire condescendant.
« Pourquoi as-tu fait cela? » Kuhn était catastrophé, pâle et frissonnant. Il reculait comme s’il se trouvait face à quelque prédateur.
« J’ai l’intention de passer un moment ici », dit-elle simplement. « Et pas question que je reste dans un scaphandre tout ce temps-là! »
Kuhn allait protester, mais elle le coupa. « Je suis consciente que je ne peux pas aller et venir comme ça. Vous aurez bientôt la preuve que je ne suis pas infectée ou contagieuse; tant que je reste de ce côté, les choses ne changeront pas. N’est-ce pas? 
— Quel autre choix ai-je? Tu aurais dû m’en parler plutôt que me confronter au fait accompli… »
Félicia battit des cils d’un air coquin. « J’ai entendu dire qu’il est plus facile d’obtenir le pardon que la permission… »
Kuhn poussa un long soupir. 

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