dimanche 5 août 2012

Le Noeud Gordien, épisode 232 : Concile, 1re partie

C’était une chose rare qu’autant d’initiés se retrouvent ensemble en-dehors de toute fonction cérémoniale. Encore plus rare, alors qu’ils favorisaient les détours, les euphémismes et les allusions pour parler de ce qui les unissait, ils cherchaient aujourd’hui à discuter franchement des étrangetés auxquelles ils avaient été confrontés.
À la suggestion de Gianfranco Espinosa, Gordon avait invité ses pairs et leurs adeptes dans l’ancien quartier général de Lev Lytvyn, où leurs conversations ne risquaient pas de souffrir d’indiscrétions.
Gordon était arrivé le premier, graduellement rejoint par Espinosa, Mandeville, puis Polkinghorne et Lytvyn. Avramopoulos sonna le dernier, deux minutes avant l’heure dite. Pendant qu’il montait, tous prirent place autour de la table. Lorsqu’Avramopoulos entra, il alla s’asseoir comme un patriarche au bout de la table, là où le père de Félicia Lytvyn avait commandé le Conseil Central qui avait à peu de choses près régné sur La Cité.
Dès qu’il eut pris place, il pointa  la jeune femme sans la regarder. « Va nous faire du thé », dit-il avant d’ajouter : « Je déclare ce concile ouvert. »
Lytvyn jeta une œillade indignée à Polkinghorne qui se contenta de faire sèchement oui de la tête, comme pour dire ça n’est pas le moment! Mandeville ne vit rien de tout cela; elle ajouta : « Pour ma part, je vais prendre du café. »
À voir l’expression de Lytvyn, Gordon n’aurait pas été surpris qu’elle se mette à brailler et à taper du pied, mais l’explosion n’eut pas lieu. Elle se rendit plutôt à la cuisine, les lèvres pincées.
Avramopoulos pointa maintenant Gordon. « Veux-tu nous résumer pourquoi nous sommes ici?
— Volontiers. Nous sommes confrontés à un éventail de situations… »
Le signal de l’intercom lui coupa la parole. Espinosa consulta le moniteur qui transmettait des images de l’entrée pendant que les gens autour de la table s’interrogeaient du regard. « C’est Hoshmand », dit-il.
« Qu’est-ce qu’il fait là? » Gordon détecta une pointe d’effroi derrière l’exclamation d’Avramopoulos. Intéressant.
Gordon lui répondit : « Je l’ai invité en tant que principale victime de l’un des phénomènes en question. »
Avramopoulos ne semblait pas enchanté par le prospect, mais il ne s’opposa pas lorsqu’Espinosa lui ouvrit la porte. Hoshmand salua l’assemblée d’un mouvement de la tête. Même s’il restait une place vide à table, il se planta à l’écart, les bras croisés.
« J’en étais à dire que nous devons discuter de plusieurs phénomènes incompris, certains possiblement rattachés à d’autres.  Premièrement, le cas de M. Hoshmand ici présent, qui semble avoir perdu l’accès à l’état d’acuité; deuxièmement, l’élargissement du Cercle de Harré, qui recouvre maintenant la quasi-totalité du Centre-Sud et qui déborde dans le Centre; troisièmement, la mort violente de Traugott Kuhn, à Tanger; quatrièmement, l’affaire de l’hôtel Hilltown et la disparition de Madeleine Paicheler. » 
Avramopoulos laissa tomber : « Étonnant que tu ne mentionnes pas ta chienne enragée.
— Tricane est directement responsable d’au moins un de ces phénomènes, peut-être des quatre. Je ne l’ai pas mentionnée maintenant sachant qu’il était inévitable que je la mentionne plus tard. Je peux continuer? »
Avramopoulos acquiesça. Lytvyn revint alors en portant une théière et des tasses sur un plateau. « Il n’y avait plus de café », dit-elle en le laissant tomber bruyamment au milieu de la table. Elle ne servit qu’elle-même avant de s’écraser sur sa chaise. Avramopoulos et Polkinghorne la dévisagèrent, l’un avec un mélange de surprise et d’indignation, l’autre avec un air presque paniqué.
Lytvyn ne broncha pas; les bras croisés, elle se contenta de dire : « Quoi? »

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