dimanche 29 juillet 2012

Le Noeud Gordien, épisode 231 : Évaluation, 4e partie

Marianne avait compris immédiatement le désarroi de Geneviève lorsqu’elle avait reçu son appel. Au téléphone, elle réussissait à peine à réduire suffisamment son débit pour être intelligible – existe-t-il signe plus clair qu’une personne a besoin de parler?
 Il n’en fallait pas plus pour qu’elle agrippe son sac et aille la rejoindre. Lorsque Geneviève lui ouvrit, Marianne réalisa que le mot désarroi était faible : son amie était carrément paniquée.
« Merci d’être venue », lui dit-elle en l’étreignant. La bise ne dura qu’un instant; Geneviève se mit à tourner en rond dans l’appartement exigu et chargé de vêtements, de jouets et de vaisselle à la traîne.
« C’est rien. La seule chose que j’ai comprise c’est que ta fille ne va pas bien. C’est rien de grave j’espère?
— Je ne le sais pas. Je ne sais juste pas. Maudite marde, où est Édouard quand j’ai besoin de lui? »
Marianne passa à la cuisine. Elle ouvrit l’armoire pour la trouver vide; elle dut se contenter des verres à vin qui s’accumulaient sur le comptoir, une tache sombre et opaque au creux de chacun. Elle en rinça deux en grattant leur fond avec son ongle, puis elle les remplit à même la boîte de trois litres de rouge qui se trouvait sur le comptoir, entre le grille-pain et le four à micro-ondes. Elle amena les verres pleins à rebord sur la table de cuisine. « Viens t’asseoir, tu m’étourdis. »
Geneviève but à moitié le verre sans s’asseoir. À défaut de guérir sa fébrilité, l’alcool parut inspirer Geneviève. « Oh, est-ce que ça te tente de fumer un joint?
— Si ça peut t’aider, pas de problème. » Geneviève disparut un instant et revint avec un coffre à bijoux d’où elle tira tout le nécessaire. Elle s’appliqua à rouler calmement. Marianne pensa que le geste lui faisait déjà du bien. « Où sont les filles?
— Chez maman. Je travaille à minuit.
— Donc, qu’est-ce qui se passe? »  
Geneviève lui raconta les troubles rencontrés par Alice depuis le début de l’été, pour en venir à l’étrange épisode où Docteure Victoria l’avait hypnotisée.
« Elle a dit qu’elle n’était pas elle-même. Jusque là, je ne m’inquiétais pas. C’était de l’hypnose, hein? Mais après elle a dit qu’elle était morte pour Félicia Lytvyn… 
— Hein? Comment est-ce que ta fille sait qui c’est? »
Félicia Lytvyn. Marianne l’avait rencontrée quelques fois, une éternité auparavant… Elle retenait d’elle l’image d’une adolescente arrogante (quoiqu’elle-même ait été à peine majeure à l’époque), la teinture noire de ses cheveux gâchée par une longue repousse blonde, des bottes d’armée, des jeans troués et un t-shirt des Sex Pistols ou quelque autre groupe du genre. Elle visitait fréquemment la maison de Szasz qui la traitait comme une nièce chérie. « C’est la fille de mon patron », lui avait-il dit. « Tu as intérêt à être polie avec elle. » Marianne avait opté pour l’ignorer, tout simplement. Par la suite, chaque fois qu’on parlait de l’un ou l’autre des frères Lytvyn aux nouvelles, Marianne repensait à cette pseudo-rebelle gâtée-pourrie.
Marianne fut un peu surprise d’entendre Geneviève demander : « Et toi, comment tu la connais?
— Félicia Lytvyn. Lytvyn.
— Oui, c’est ça », dit Geneviève sans comprendre où elle voulait en venir.
« La fille de Lev Lytvyn. » Toujours pas de réaction. « Le big boss du crime. » Pour l’ex-femme d’un journaliste, elle s’avérait parfois plutôt mal informée.
Geneviève mordit sa lèvre avant de dire : « C’est elle qui a acheté notre maison. 
— Oh.
— La docteure dit que c’est peut-être une sorte de transfert symbolique, comme si, inconsciemment, Alice pensait qu’elle l’a achetée elle en plus d’acheter sa maison…
— C’est un peu tiré par les cheveux… Avez-vous demandé à Alice ce qu’elle pensait de ça?
— Oui, mais elle ne se souvenait plus de rien. La docteure a dit que ça arrivait parfois. Que c’était l’indice d’un refluement
— Un refoulement?
— Hum. Peut-être. Mais il me semble qu’elle a dit un refluement. En tout cas.
Marianne n’insista pas. « C’est quand même fou, l’hypnose.
— C’est fou, hein? J’y croyais plus ou moins mais maintenant j’ai un peu peur… Ma fille qui dit qu’elle est morte!
— Qu’est-ce que tu vas faire?
— La docteure m’a dit que si je consultais un autre spécialiste, il pourrait prescrire à Alice des médicaments pour l’aider.
— Quel genre de médicaments? »
Geneviève haussa les épaules sans cacher son dégoût. C’était évident que l’idée ne lui plaisait guère. « Elle a aussi dit que si on ne traitait pas la cause profonde du problème, le traumatisme symbolique, comme elle a dit, les médicaments ne seraient qu’une solution temporaire. » Elle poussa un long soupir, puis lécha la colle du papier à rouler pour boucler le joint. « Je ne sais vraiment pas quoi faire. » Elle l’alluma et inhala profondément. Marianne fit non de la tête lorsqu’elle lui tendit.
« Moi, je pensais qu’une évaluation allait pouvoir nous dire c’était quoi le problème de ma fille, qu’on allait pouvoir l’aider. Mais là? Je suis encore plus mêlée qu’avant. Tu es sûre que tu n’en veux pas un peu?
— Non, il va falloir que je te laisse bientôt. Et même à cette heure, le trafic vers l’Ouest est terrible… Il paraît que ça va être comme ça toute la semaine… »
Geneviève la fixa avec la même expression interloquée que lorsqu’elles discutaient de Félicia Lytvyn. Le cannabis n’aidait peut-être pas non plus. Marianne précisa : « La catastrophe du Hilltown? 
— Quelle catastrophe? »
Ce fut au tour de Marianne d’être interloquée. Geneviève devait être la dernière personne à ne pas être au courant de l’effondrement du gratte-ciel… Marianne avait l’impression qu’on ne parlait que de cela autour d’elle, sans compter les journaux, la radio et la télé qui couvraient d’heure en heure chaque nouveau détail touchant de près ou de loin à cette histoire...
Marianne saisit néanmoins l’occasion : elle se lança dans un topo exhaustif de ce qu’elle savait sur le sujet. Parfois, une amie devait être là pour écouter, parfois son rôle était de parler, parler, parler. Toutes ces informations n’aideraient pas Geneviève à décider ce qu’elle ferait à propos de sa fille, mais elles eurent au moins l’avantage de la distraire pendant quelque temps.

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