dimanche 15 juillet 2012

Le Noeud Gordien, épisode 229 : Évaluation, 2e partie

Lorsque la docteure entra dans la salle d’observation, Alice fixait une feuille de papier encore vierge. L’objet de son premier dessin était impossible à discerner : elle l’avait recouvert de ratures du même noir qu’elle avait d’abord utilisé. Le second ne présentait qu’un tracé noir en forme de demi-lune, celui-là raturé de rouge. La seule chose que Victoria pouvait analyser de ces dessins tenait du lieu commun : les traits chaotiques sur le papier n’étaient que le miroir de la confusion intérieure de la fillette. Il fallait dépasser les généralités et comprendre pourquoi il en était ainsi.
Durant ses années en milieu hospitalier, Victoria avait vu son lot d’enfants souffrants. Depuis son passage au privé, elle côtoyait une clientèle différente, provenant des couches plus favorisées de la société. Contrairement à certaines idées reçues, les troubles psychologiques, la violence et la négligence n’étaient pas l’apanage du bas de l’échelle socioéconomique. La différence avec le milieu hospitalier était ce créneau de jeunes qui, sans présenter de troubles cliniquement significatifs, souffraient néanmoins. On aurait pu être tenté de minimiser le mal-être d’un enfant de neuf ou onze ans en l’assimilant aux caprices d’une génération sur-stimulée et habituée à la gratification instantanée. Au-delà de ces cas, cependant, une tendance se dessinait : depuis quinze années consécutives, on voyait augmenter la fréquence et la précocité des suicides, des troubles alimentaires, des dépressions et des troubles anxieux chez les préadolescents. Sans surprise, le nombre de prescriptions d’antidépresseurs et d’anxiolytiques avaient crû en suivant une courbe similaire.
La pratique en pédopsychiatrie privée permettait à Victoria d’aider ses jeunes dans le cadre d’une intervention biopsychosociale plutôt que quasi exclusivement médicale, comme le préféraient ses collègues du système public. Écouter, comprendre, intervenir en fonction des causes sous-jacentes plutôt que chercher à faire disparaître les symptômes : ces facettes cruciales de son travail passaient pour des détours coûteux et inefficaces dans un hôpital.
Victoria tira une chaise pour s’attabler à côté d’Alice qui regardait le papier vierge sans se soucier de son arrivée. Elle regardait la feuille vierge comme si elle attendait que l’inspiration se manifeste. La prochaine étape était de jauger si le malaise de la petite pouvait être relié à l’une des trois étiologies principales pour expliquer un changement drastique dans le comportement de l’enfant. Un : la présence de violence dans son environnement, physique, psychologique ou émotionnel, à son endroit ou envers une tierce personne. Deux : un contact indu et traumatisant avec la sexualité ou le sexuel. Trois : la question du stress, séparément ou en lien avec les deux autres facteurs. La séparation des parents ou le déménagement pouvait sans doute jouer sur ce plan, mais il ne s’agissait peut-être que de la pointe du proverbial iceberg. La petite pouvait avoir vécu quelque chose à l’insu de sa mère; il ne fallait pas non plus écarter trop vite la possibilité que ses parents soient partie prenante de ce qui perturbait la petite.  
Après un moment, Victoria demanda: « Ta mère m'a dit que tu faisais des cauchemars. Est-ce que c'est vrai? » Alice laissa tomber son crayon et regarda, pour la première fois, Victoria dans les yeux. Elle fit oui de la tête; quoique la fillette n’ait encore rien dit, Victoria sentit qu'elle avait piqué son intérêt. 
« C’est quel genre de rêve?
— C’est des rêves de peur. Je suis tout le temps pognée…
— Pognée comment?
— Des fois je suis dans une prison. Des fois je suis attachée. Des fois je suis dans une boîte. Des fois, je suis ailleurs, mais je sais que quelqu’un va venir me chercher et me mettre en prison. »
Pas besoin d’être Freud – ou même freudienne – pour reconnaître un rêve d’anxiété. « Pourquoi es-tu emprisonnée?
—Je ne sais pas. Je sais juste que c’est ma place. Des fois, quand je sais qu’ils vont venir me chercher, j’ai hâte. J’ai super peur, mais j’ai hâte aussi. » Le menton d’Alice s’était mis à trembler; elle se retenait pour ne pas pleurer. « Est-ce que ça va arrêter un jour?
— Je vais faire tout ce que je peux pour t'aider, je te le promets. Mais il va falloir que tu m'aides aussi, d'accord? » Elle fit oui de la tête.
« Parfois, les gens font des rêves épeurants parce qu’ils ont peur lorsqu’ils sont réveillés. Je connais quelqu’un qui a fait des mauvais rêves longtemps parce que quelqu’un lui faisait du mal… » En observant les réactions de la petite, ou plutôt l’absence de réaction, Victoria jugea que ça n’était probablement pas son cas. Elle continua : « Je connais quelqu’un d’autre qui en faisait parce qu’elle était obligée de garder un trop gros secret…
— Je n'ai pas de secret », répondit Alice avec assez d’empressement. Elle en a au moins un. Mais qui n’en a pas? Victoria consigna cette hypothèse en mémoire en décidant de ne pas s’y attarder davantage pour l’instant. 
« Je disais juste que elle, ça la faisait souffrir, et que ça lui a fait du bien de m’en parler. Je veux que tu saches que tu peux me dire n’importe quoi… Plus j’en sais sur ce qui se passe dans ta tête, plus je vais pouvoir t’aider, ok? » Alice acquiesça.
Le reste de l’entrevue fut assez peu fécond, une simple confirmation de ce que la mère avait déjà mis de l’avant. Quelque chose semblait s’être produit au début de l’été, un point tournant à partir duquel les symptômes étaient apparus. Quelque chose de bénin mais hors d’atteinte de sa conscience pouvait être en cause, par exemple la réalisation profonde que son père et sa mère ne reviendraient pas ensemble; il pouvait tout aussi bien s’agir d’un événement-clé (Violence? Sexe? Stress?) qu’il faudrait éventuellement identifier comme tel. Bref, il fallait creuser davantage.
Victoria conclut l'entrevue avec un sourire et un compliment avant d’aller rejoindre la mère. « Il est trop tôt pour me prononcer sur la nature du trouble ou de la solution. Est-ce qu'il serait possible de la rencontrer pour des entrevues plus poussées?
— Combien de séances?
— C’est impossible de le prévoir pour l'instant... »
La mère grimaça : la clinique engageait certains des meilleurs thérapeutes en ville, mais leurs services étaient loin d’être donnés. Victoria ne s'offusquait jamais de ce genre de réactions, l’un des quelques désagréments d’œuvrer au privé : elle savait trop bien comment il était difficile pour une famille d’avoir à chiffrer la valeur du bien-être de leur enfant. Elle réfléchit un moment en mâchouillant sa lèvre, presque exactement comme le faisait sa fille. « D’accord », finit-elle par dire.
« Pour aujourd'hui, je peux quand même fournir à votre fille une aide au sommeil. 
— Des médicaments? » Victoria pouvait presque entendre ma fille? Jamais! en filigrane de sa question. Si Victoria se désolait de voir certains collègues faire de la médication l’alpha et l’oméga de la thérapie, elle se désolait autant du réflexe pavlovien de plusieurs parents à l’encontre des médicaments – pour beaucoup, prendre des pilules équivalait à confirmer la présence d’une vraie-de-vraie maladie mentale.
« Non, je suggère une méthode 100% naturelle... Une induction hypnotique légère. » 
Elle ne semblait pas plus emballée par cette option que par la piste pharmaceutique. « Hypnotiser un enfant, ça n'est pas risqué? »
Victoria lui sourit; elle était habituée à faire face à ce genre d’objections. Le grand public continuait à mieux connaître l’hypnose théâtrale et ses manifestations spectaculaires que les applications thérapeutiques du phénomène… « Ne vous en faites pas, il s'agit surtout d'une technique de relaxation par association avec un objet... L'idée est d'envoyer votre fille vers le sommeil aussi détendue que possible, dans l'espoir qu'elle se repose plus complètement. Je ne peux pas encore me prononcer sur les causes de ses problèmes, mais une chose est sûre: elle ne peut qu'aller mieux si elle dort tranquille. Si vous voulez, nous pouvons l’essayer cette semaine et décider si je continue la prochaine fois? » La mère semblait encore hésitante. « Saviez-vous que l'Université de La Cité est chef de file international dans la recherche sur l'hypnothérapie? Je travaille moi-même activement sur ses applications dans la thérapie enfantine. » 
La mère réfléchit un instant encore, mais elle finit par dire : « Ok. On va essayer. »

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