dimanche 1 septembre 2013

Le Noeud Gordien, épisode 285 : Ménages, 4e partie

James concevait le Centre-Sud comme un environnement hostile, au même titre que la forêt sauvage ou le désert. Il y avait certaines règles à respecter, simplement pour rester en vie, et d’autres pour éviter le trouble. Dans ce milieu sauvage, la règle cardinale était de ne pas attirer l’attention ou la convoitise. En sortant de chez lui, bidon à la main, il prit soin de s’assurer qu’aucune lumière ne filtrait des panneaux placardés au deuxième étage. Il dut prêter attentivement l’oreille pour deviner le ronron de la génératrice. James avait l’avantage de déjà savoir qu’elle était là; un passant ne pourrait pas deviner que quelqu’un s’y trouvait. Dans un fauteuil. À regarder la télévision. Pendant que lui…
Je devrais lui laisser finir le gaz, se dit James. Ne revenir que demain matin. Ah! Non! Demain midi! Il ne comptait pas vraiment le faire, mais l’idée de savoir que Raymonde paniquerait toute la nuit l’amusa assez pour qu’il desserre les dents. De toute manière, il va bien falloir que j’aille chercher plus d’essence tôt ou tard
James s’en alla dans la seule direction où il aurait une chance de remplir son bidon : le nord.
Quoique la pollution lumineuse de La Cité cachât presque toutes les étoiles, une belle demi-lune éclairait le ciel et la ville en-dessous. C’était une bonne chose : James connaissait bien les environs, mais pas assez pour s’orienter dans la noirceur totale.
Il marcha la distance de deux blocs avant d’apercevoir des signes de vie, un petit groupe agglutiné autour d’une poubelle en feu. Étaient-ce des squatters, comme lui? Des junkies? Une gang de rue? Il préférait ne pas le découvrir. Avant qu’on ne l’aperçoive, il s’engagea dans une voie perpendiculaire en prenant bien soin de noter leur position. S’il revenait avec un bidon plein, il risquait de se le faire enlever.
Un peu plus loin, il entendit un râlement alors qu’il passait devant une ruelle. Il en chercha la source par réflexe; une femme aux allures de momie se faisait prendre par derrière par un type au visage tatoué de motifs rendus indistincts par l’éclairage blafard. Le type fit un sourire édenté à James lorsqu’il l’aperçut, content qu’une audience témoigne de ses prouesses. James, quant à lui, découvrit que le bruit qui avait attiré son attention ne provenait ni de l’homme, ni de la femme, mais d’une troisième personne qui se vidait les tripes, à quatre pattes au fond de la ruelle. James s’assura d’être hors de leur champ de vision avant de plisser le nez et d’accélérer le pas.
James s’attendait à ne pas trouver de véhicule au sud du boulevard St-Martin; il fut très surpris de voir au loin une voiture stationnée, aux phares allumés. Et pas n’importe laquelle : il s’agissait d’une voiture de luxe, peut-être une Cadillac, toute noire outre ses parties chromées. James pensa qu’il s’agissait peut-être du véhicule de l’artiste mystérieux – et un peu fou, sans doute – qui, selon les rumeurs, était venu s’installer dans le quartier… Mais à moins que sa mémoire ne lui joue des tours, on le situait un peu plus à l’ouest. Dans tous les cas, il y avait peut-être une occasion à saisir : malgré les phares allumés, personne ne semblait surveiller le véhicule.
Le souffle court, le cœur battant, il rasa les murs jusqu’à l’intersection où la voiture était garée, toujours sans voir quiconque…
Un craquement sec vint rompre le silence. James était si tendu qu’il faillit pousser un cri de surprise et lâcher son bidon. Le son provenait de l’autre côté de la voiture : une planche qui obstruait une fenêtre avait ployé sous l’effet d’un coup asséné de l’intérieur. Elle fut fendue par un deuxième coup, encore plus violent que le premier. Un troisième l’acheva en l’arrachant du cadre où elle était clouée. Quelques secondes après, un homme fut jeté à la rue par l’ouverture béante et se retrouva râlant sur la chaussée. À voir son visage démoli, James supposa que le malheureux avait dû servir de bélier avant sa défenestration.
Deux autres hommes émaciés furent poussés à la rue, par la porte cette fois. L’un d’eux était torse nu; il avait les côtes saillantes du junkie en bout de parcours. Ils se plantèrent bêtement devant leur comparse qui roulait par terre, le visage entre les mains, trop hébétés pour faire quoi que ce soit.
Trois hommes sortirent après eux, ceux-là d’un autre acabit. Deux d’entre eux portaient des vestons sombres; un troisième, en tenue plus décontractée, tenait nonchalamment un bâton de baseball posé sur son épaule.
« C’est un avertissement », dit l’un des hommes en complet. La lumière indirecte chatoyait sur son crâne chauve comme une boule de billard. 
« Si on vous revoit, la prochaine fois, nous ne serons pas si tendres », dit l’homme au bâton avant d’envoyer un grand coup dans les côtes du blessé.
« Le Centre-Sud, c’est chez nous. Faites-le savoir à tout le monde : c’est l’temps du grand ménage. »
James en avait assez vu. Il se tourna pour s’éloigner, mais il se retrouva nez à nez avec un autre gangster en train de remonter sa braguette. « Hé! », lança-t-il à ses collègues. « Y’en a un autre ici! Même pas moyen de pisser sans tomber sur ces damnés parasites de junkies de merde! »
James ouvrit la bouche pour parler, mais l’homme lui coupa le souffle d’un coup de poing au ventre. 

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