dimanche 10 mai 2015

Le Nœud Gordien, épisode 369 : Déboussolé, 1re partie

Sous l’eau. Édouard était sous l’eau! Il se débattit comme un forcené, en proie à une terreur associée aux pires des cauchemars. Il n’avait aucune idée comment il avait abouti dans cette situation, mais une chose était sûre : il ne rêvait pas!
Submergé dans la flotte, bousculé par le courant, incapable de discerner le haut et le bas… Ouvrir ses yeux ne l’aida pas; de un, l’eau était opaque; de deux, elle brûlait autant qu’un mélange de vinaigre et de décapant.
Il aurait voulu crier, mais crier, c’était ouvrir la bouche; ouvrir la bouche, c’était se noyer…
Son épaule frotta du béton; c’était déjà quelque chose, un point de repère. Au prix d’un effort, il fit pivoter son corps et poussa avec ses pieds. Sa tête émergea; ce n’était peut-être pas encore une victoire, mais c’était à tout le moins repousser la défaite.
Il inspira goulument, seulement pour s’étouffer : quelques gouttelettes fétides s’étaient rendues à sa bouche. Il toussa et cracha en luttant pour garder son assise contre le courant.
Il se trouvait dans une sorte d’égout bétonné à ciel ouvert, dont le débit laissait croire qu’il s’agissait aussi d’un ruisseau. Une odeur horrible régnait sur les lieux.
Édouard aperçut une sorte d’échelle métallique encastrée à même le mur un peu plus loin. Il sautilla jusque-là, porté par le flot, jusqu’à ce qu’il puisse l’agripper et enfin se tirer de là. Ses vêtements étaient alourdis par les saletés qu’ils avaient épongées.
Une fois sorti du canal, il se laissa rouler au sol. L’herbe mouillée laissait croire qu’il avait plu tout récemment.  De gros nuages gris roulaient dans le ciel au-dessus, suggérant que l’accalmie n’était que momentanée.
Ce n’est qu’après ce moment de décompression que la question s’imposa enfin : Qu’est-ce que je fous ici?
Il se redressa et inspecta les environs. À sa connaissance, les bourgeons du printemps n’avaient pas encore montré leur verdure, mais la végétation qui l’entourait était luxuriante. Plus encore, elle était composée d’espèces qui n’avaient rien en commun avec celles de La Cité… Chaque détail sur lequel il s’attardait ajoutait une nouvelle incongruité. L’air humide, un brin salin… Des klaxons de voiture retentissaient au loin, trop aigus et trop fréquents…
Il aperçut une page de journal prise dans un buisson quelques pas plus loin. La page détrempée se déchirait au moindre contact, mais il réussit en libérer un pan assez large pour pouvoir en lire quelques mots écrits en espagnol. En espagnol!?
Il resta sur place à dégouliner pendant plusieurs secondes, complètement éberlué.
Sa première pensée cohérente fut de consulter son téléphone pour tenter d’éclaircir une part du mystère, à tout le moins découvrir la date, avec un peu de chance sa localisation.
Sa seconde pensée fut oh non. Son téléphone avait été immergé avec lui. Sans surprise, il en était ressorti bousillé : il ne s’allumait même plus.
« Okay. Okay. Pas de panique », dit-il à voix haute dans l’espoir de juguler la terreur qui menaçait de lui faire perdre la tête. « De quoi tu te souviens? Le grand rituel. Le dôme rouge sur la ville. Le feu bleu et le pied du pauvre Arie. Ensuite… J’ai reconduit Félicia. »
Déclic. Hill. Leur discussion dans le non-espace blanc. Seriez-vous disposé à m’offrir une faveur en échange de considérations futures?
Cette faveur, c’était de lui permettre une nouvelle séance d’écriture automatique de manière à compléter ce qu’il avait commencé : transmettre la marche à suivre pour lui permettre de sortir de son purgatoire.
Édouard avait accepté de lui prêter son bras. Il avait bien compris que les faveurs et les secrets étaient la monnaie d’échange entre initiés; il était bien content de commencer à construire son propre capital.
Une fois le marché conclu, il s’était éveillé dans le grenier. Il était descendu dans l’atelier de Félicia et avait tracé sur son avant-bras le symbole que Hill lui avait enseigné.
C’était son tout dernier souvenir.
Édouard roula sa manche. Le symbole y était encore, quoiqu’à moitié effacé, sans doute lessivé à l’eau d’égout. En l’inspectant de plus près, il réalisa que quelqu’un l’avait retracé après lui.
Une esquisse d’explication prit enfin forme dans son esprit… D’une façon ou d’une autre, Hill ne s’était pas contenté d’habiter la main d’Édouard : il l’avait possédé tout entier, tant que le symbole était demeuré intact.  
Édouard frissonna. Il l’avait échappé belle… Que serait-il devenu si la possession avait duré… Si l’encre du symbole avait été tatouée, par exemple? Aurait-il fini comme Frank dans Alice, un passager impuissant dont on aurait à peine pu dire qu’il existât?
Le frisson se transforma en tremblement nerveux. Il ferma les paupières et se força à respirer profondément pour tenter de retrouver une mesure de calme. Petit à petit, la méditation fit son effet.
Il soupira une dernière fois avant de rouvrir les yeux. Une rangée de poteaux électriques était visible un peu plus loin; jugeant qu’il s’agissait d’un fil d’Ariane vers les habitations les plus proches, Édouard la choisit comme premier objectif. Il ne se trompait pas : un chemin de terre le longeait. Il se mit en marche vers la gauche, en direction du bruit ténu des klaxons, priant pour que la pluie vienne rincer ces immondices dont il était imprégné avant qu’il ne rencontre quiconque.

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