dimanche 21 août 2011

Le Noeud Gordien, épisode 184 : Les disciples, 7e partie

L’événement frappa alors que Grégoire préparait ce philtre qui avait si souvent changé sa vie.
Ses doigts crochus par l’arthrite avaient perdu de leur précision des belles années, lorsqu’il épatait la galerie avec ses trucs de prestidigitateur; pour ce genre d’entreprise cependant, une âme entraînée, disciplinée par des décennies de pratique diligente s’avérait autrement plus précieuse.
Il en était au tiers de sa préparation lorsqu’il perçut que quelque chose avait changé, un changement à la fois subtil mais capital. Il interrompit son travail au premier moment qui ne risquait pas de gâcher le processus. Il fit préparer une voiture pour qu’on l’amène en ville.
Son cocher le conduisit d’abord au bureau du télégraphe. Il rédigea un message encodé à l’intention de ses puissants alliés. On lui rappela inutilement que la Grande Guerre rendait les communications difficiles et Kiev se trouvait loin de toutes les autres capitales d’Europe. Grégoire ne s’attendait pas à ce que tous lui répondent, mais au moins un pourrait lui dire si le phénomène avait pu être ressenti à Paris, Londres ou Moscou.
Il se fit ensuite conduire à la maison de son fils Vasyl. Comme toujours, ses petits-enfants l’accueillirent avec force cris et des étreintes; comme toujours, il fit apparaître des sucreries pour les plus jeunes et des pièces de monnaie aux plus vieux. L’absence de l’aîné – parti combattre sur le front de l’Est – emplissait son cœur de tristesse mais de fierté aussi…
Lorsque Vasyl arriva à son tour, Grégoire comprit immédiatement à son expression qu’il avait lui aussi ressenti le phénomène et qu’il était impatient d’en discuter.
« Tu l’as senti aussi, n’est-ce pas? », demanda Grégoire dès qu’ils se trouvèrent derrière des portes closes.
« Oui… La seule chose qui m’ait empêché d’accourir à votre rencontre était la certitude que vous feriez pareil! »
Grégoire donna une tapa affectueusement l’épaule de son fils avant de l’encourager à poursuivre. « C’était comme si l’éther dans lequel baigne le monde avait frémi un instant…
— Comme si une eau jusque-là stagnante venait d’être dérangée par un corps plongé subitement!
— Je n’aurais pas mieux dit, mon père. Mais quelque chose d’autre s’est produit… 
— Quoi donc? »
Vasyl réfléchit un instant. « Cela fait maintenant quatorze ans que j’ai été introduit aux mystères des Disciples.
— C’est juste.
— Je vous disais qu’il y a cinq ou six mois, j’ai finalement réussi à atteindre cet état particulier que nous cultivons et qui rend possible nos réalisations…
— Oui, oui, tu me l’as dit…
— Il me faut généralement des heures et des heures de préparation et de concentration pour y parvenir; même lorsque j’y parviens, la moindre distraction me le fait perdre… Mais…
— Mais quoi? »
— Depuis cet… événement, je suis constamment dans cet état! », dit Vasyl, radieux.
Il avait fallu à Grégoire trente-cinq ans pour que cet état de grâce lui soit constamment accessible. Que Vasyl ait effectué un impossible bond le même jour où le phénomène étrange s’était fait sentir ne pouvait être une coïncidence.
« Tire ma chaise, veux-tu? Place-la devant la fenêtre, face au sud.
— Avec plaisir, mon père. Que comptez-vous faire?
— Je vais voir si les choses ont changé pour moi aussi… » Il s’assit dans le fauteuil et inspira profondément trois fois. « Ne me dérange sous aucun prétexte. » Il ferma les yeux et plongea en lui-même.
Ce qu’il découvrit lui coupa le souffle. La méditation ne demandait plus aucun effort; il se sentait habité d’une énergie rayonnante, d’une sérénité parfaite… Il portait en son sein l’univers entier; il lui suffisait maintenant de regarder en lui pour tout comprendre, tout réaliser…
Tout.
Il ouvrit les yeux pour découvrir que son fils n’était plus dans la pièce. Sa montre lui dit qu’il était passé neuf heures, mais c’était impossible : la lumière du jour inondait toute la pièce… Sa montre était-elle arrêtée? Il se leva en gémissant. Ses jambes étaient engourdies.
Vasyl ne devait pas se trouver loin, car cette seule activité l’avertit que son père avait fini sa méditation. « Oh, j’ai craint qu’il ne vous soit arrivé quelque chose, mais j’ai respecté votre volonté de ne pas être dérangé…
— Combien de temps ai-je…
— Toute la soirée, toute la nuit, toute la matinée… »
Il disait vrai : la lumière provenait effectivement de l’est. Il n’aurait jamais pensé avoir médité si longtemps. Malgré tout ce temps passé, Grégoire n’avait ni faim ni sommeil.
Il avait cru ne jamais être en mesure d’accomplir le Grand Œuvre. Il savait maintenant que le temps était venu de tenter sa chance. 

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