dimanche 8 mars 2015

Le Nœud Gordien, épisode 360 : Tourment

Certains matins sont plus difficiles que d’autres… Ce fut la première pensée de Félicia en ouvrant les yeux. C’était encore la nuit noire à l’extérieur. Ses calculs lui avaient indiqué que la façon la plus efficace pour procéder était de commencer son procédé au lever du soleil pour le conclure à midi. Allez, tu y es presque, se dit-elle en se tirant du lit avec un grognement.
La nuit était glaciale, mais heureusement, elle portait ses achats de la veille. Elle chargea la voiture et mit le cap sur la base de plein-air où Tobin avait décapité les Sons of a Gun en massacrant tous leurs chefs.
Elle déposa ses affaires sur le traîneau et s’engagea sur le chemin enneigé. À chaque pas, son poids cassait la croûte de glace et elle s’enfonçait jusqu’aux genoux. Elle ne s’était pas prise trop tôt : lorsqu’elle arriva à destination, le noir de la nuit virait déjà à l’indigo. À la minute où le soleil apparut à l’horizon, elle se mit au travail.
La base plein-air de Grandeville était éloignée du Cercle de Harré, de sorte que le procédé serait plus difficile à accomplir que dans La Cité, mais à tout le moins, elle ne risquait pas de se mettre à vomir ou de recevoir une explosion de feu bleu dans la tronche.
Elle se mit en état d’acuité. La silhouette imposante de Karl Tobin apparut là où il était mort, entouré d’une quinzaine d’impressions des motards qu’il avait assassinés.
C’est sous le regard fixe de ces apparitions macabres qu’elle s’activa pendant des heures, chacun de ses gestes mesurés, chaque pensée disciplinée.
Le soleil montant la réchauffa quelque peu en cours de route, lui rappelant que l’équinoxe avait été traversé, que théoriquement, le printemps était arrivé. On aurait pu croire le contraire, avec la neige environnante et les bourrasques froides venant du large…
Comme prévu, elle avait accompli toutes les étapes préalables lorsque le soleil arriva à son zénith. Mettant à profit les pistes découvertes grâce à Narcisse Hill, elle peignit sur l’urne le symbole qui devait lier l’impression de Tobin à son dispositif 2.0. Il était temps : l’encre était presque toute gelée dans son pot. Heureusement, il ne restait plus qu’une étape…
Elle prit l’urne dans ses mains engourdies et l’approcha jusqu’à ce qu’elle touche l’impression de Tobin.
L’impression disparut instantanément.
Le résultat était clair. J’ai réussi. En moins de quarante-huit heures, elle avait relevé le défi de Gordon. Elle avait envie de crier sa joie. Elle sursauta en réalisant que rien ne l’en empêchait : elle se trouvait loin de tout.
Elle hurla donc : « J’ai réussi! Yeah! »
Elle ramena prudemment l’urne à sa station de travail improvisée. Il lui restait encore à vérifier si elle pouvait communiquer avec l’impression. Elle croyait pouvoir le faire, mais il fallait encore que Tobin ait quelque chose à dire. Elle savait déjà – pour l’avoir entendue – quelle avait été sa dernière pensée, un cri du cœur envers le fils qu’il avait eu, et celui qu’il n’aurait jamais voulu avoir. Selon le résultat de ce test, elle pourrait découvrir une information-clé quant à la nature des impressions… Si Tobin se bornait à cette seule idée, ce serait un indice que les impressions n’étaient effectivement rien de plus qu’une empreinte, un écho d’un événement violent. Dans le cas contraire… Elle pourrait toujours lui demander comment il comprenait son état, n’est-ce pas?
Elle peignit sur ses paumes deux autres symboles empruntés à Hill. Elle exhala et posa les mains sur l’urne.
Elle les retira aussitôt, comme si la couche d’argile la recouvrant l’avait brûlée.
Oh non.
Elle ignorait pourquoi, elle ignorait comment, mais l’impression de Tobin souffrait atrocement.
Qu’est-ce que j’ai fait?
Elle ne pouvait pas annuler le procédé en claquant des doigts. Le lien avait été pensé pour se maintenir de lui-même, sans qu’elle n’ait à le renouveler. Même si elle cassait l’urne – pulvérisant en même temps des dizaines d’heures de travail –, elle n’était pas certaine des effets… Est-ce que l’impression de Tobin reviendrait à la normale? Est-ce qu’elle continuerait de souffrir, peut-être indéfiniment?
 Ai-je condamné une âme au tourment éternel?
La question de la nature des impressions lui semblait bien byzantine en ce moment. Elle ne pouvait ignorer que celle-ci souffrait par sa faute, à chaque seconde. Elle avait la responsabilité – l’impératif – de faire quelque chose dès que possible… Mais quoi?
Elle remballa ses affaires à toute vitesse et s’empressa de retourner vers la ville. Elle tenta de rejoindre Gordon, Édouard, Polkinghorne, quelqu’un, quiconque capable de la conseiller, ne serait-ce que pour confesser ce qu’elle venait de faire involontairement.
Personne ne lui répondit.

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