dimanche 29 mars 2015

Le Nœud Gordien, épisode 363 : Trois

Martin Martel avait grandi dans l’Est de La Cité, habitué au pushers de coins de rue, aux filles faisant le trottoir, aux gangsters peu soucieux de leurs balles perdues, aux paumés prêts à tout pour une poignée de dollars…  
Pour Martin, les policiers de quartier représentaient une force positive dont la seule présence suffisait souvent à faire disparaître les fauteurs de trouble. Il avait voulu devenir une telle présence dans son quartier; il était donc entré à l’Académie policière de La Cité.
Martin n’avait pas été le meilleur ni dans les épreuves physiques, ni dans ses examens, mais il avait gagné l’estime de ses formateurs qui voyaient en lui une recrue prête à mettre du cœur à l’ouvrage. On disait de lui qu’il irait loin… Pour peu, ajoutait-on à mots couverts, qu’il reconnaisse sa place. Le jeune Martin avait compris qu’on attendait de lui qu’il se conforme à la culture de la police, qu’il respecte ses supérieurs et tutti quanti… Mais cette recommandation portait sur une toute autre chose.
Une fois sur le terrain, il découvrit que la police de La Cité avait une conception pour le moins variable de la justice. Martin était plus susceptible de coffrer un clochard qui s’improvisait vendeur de drogue par nécessité qu’un soldat des clans criminels pris en flagrant délit. Même s’il persévérait jusqu’à traîner l’un de ces derniers au poste, sauf exception, il était relâché avant même que l’encre sur les papiers d’arrestation n’ait fini de sécher.
Il avait eu raison de croire que les policiers de quartier faisaient respecter l’ordre sur leur territoire. Il n’avait toutefois pas imaginé qu’ils se le partageaient avec les criminels qui y faisaient affaire, maintenant un statu quo qui se voulait profitable de part et d’autre.
En effet, presque tous ses collègues encaissaient des pots-de-vin, pas tous en argent. Martin, pour sa part, tenta tant bien que mal de continuer à personnifier la droiture théorique des forces de l’ordre, mais personne, pas même son partenaire, ne semblait partager ses réserves.
Après deux ans, il avait cessé d’essayer; seul son salaire justifiait qu’il demeure en poste. Maintenant marié, propriétaire, père d’un deuxième enfant, il n’avait plus le luxe de se permettre quelque incertitude professionnelle. Parce qu’il devait continuer à nourrir sa famille, il ravala ses scrupules et se contenta de faire le minimum attendu de lui au jour le jour.
Compte tenu son relatif désengagement, il fut le premier surpris lorsqu’il fut pressenti pour accéder au rang de sergent. L’augmentation de salaire était légère mais significative; il passa les examens à la première occasion et, comme prévu, le poste lui échut.
Il avait espéré que son rôle de superviseur l’éloignerait du sentiment d’impuissance qu’il ressentait au contact de la rue. Sous les ordres d’un lieutenant corrompu jusqu’à la moelle – qui avait recommandé la promotion de Martin justement parce qu’il n’entretenait pas la moindre velléité carriériste –, il se retrouva plutôt à reconduire auprès de ses hommes le genre de directives qu’il lui coûtait tant de suivre.
Martin découvrit qu’à défaut de sa loyauté, son lieutenant s’était assuré de sa docilité : il avait monté un dossier sur Martin – et, il l’avait appris plus tard, sur à peu près tout le monde au poste –, un dossier capable de l’incriminer de quinze façons différentes, certaines inventées d’un bout à l’autre, certaines malheureusement véridiques.
Il avait le doigt, la main, le bras dans l’engrenage : il ne pouvait plus reculer. Il ne voulait plus avancer. Chaque jour était composé d’une litanie de compromissions; ses soirées à la maison l’exaspéraient, alors qu’il se trouvait des heures durant plongés dans les petits malaises de la vie domestique. Sa femme et ses enfants continuaient à le voir comme un fier représentant des forces de l’ordre; cette image renvoyée salait ses plaies en le confrontant à de bien tristes vérités : en se faisant le complice de criminels, il en était devenu un lui-même. 
Son salaire de sergent lui permit d’aller se changer les idées dans les bars du quartier plutôt que vider quelques bouteilles à la maison. Il eut tôt fait de découvrir que cocaïne et vie nocturne allaient main dans la main. À cette époque, la coke était si accessible qu’il pouvait même s’en procurer au travail... Ses collègues n’avaient pas à se faire prier pour partager leurs vices avec celui qui, pendant des années, leur avait donné l’impression qu’il se considérait moralement supérieur. Au final, il n’était pas mieux que les autres…
Lorsqu’il était bien imbibé et high en même temps, il lui arrivait d’oublier le marasme dans lequel il s’était mis. Presque chaque soir, il rentrait en titubant aux premières lueurs du jour, quitte à passer la journée suivante avec la gueule de bois.
L’accoutumance le conduisait à consommer de plus en plus à la recherche de l’état idéal. Il lui arrivait de plus en plus fréquemment de se réveiller tout fripé, à peine capable de reconstruire ses aventures de la veille à partir des bribes floues qui perduraient. Les pires fois, il se réveillait en détectant des volutes résiduelles de parfum de femme, ou un élancement qui lui rappelait qu’il s’était fait griffer le dos pendant une baise survoltée à la poudre blanche. Dans ces moments cuisants de honte, il se disait qu’il devait cesser, qu’il ne devait recommencer sous aucun prétexte… Et pourtant… La dérape reprenait toujours.
Lorsque sa femme lui annonça son intention de divorcer, il ne lui fit aucun obstacle. Il lui laissa la maison, la voiture, la garde des enfants. Martin se trouva un appartement deux pièces quelque part entre le poste et les bars qu’il hantait chaque soir.
La fatigue de ses nuits insomniaques, couplée à la nervosité de cette transition l’avait usé au point d’inquiéter ses collègues. Lorsque son lieutenant le lui mentionna, Martin explosa en une violente tirade où il exposa, avec un degré de cohérence variable, tout ce qui ne tournait pas rond dans sa vie, dans la ville, au poste, dans le monde entier. Le lieutenant l’écouta patiemment avant de lui donner son congé, soulignant qu’il comprenait mieux ce que Martin vivait, et qu’il agirait en tenant compte de cette nouvelle compréhension.
Le lendemain matin, à 6 heures précises, on frappait à sa porte pour le mettre en état d’arrestation. L’accusation était liée à un crime bidon; le fait qu’on ait découvert une petite quantité de cocaïne sur lui fournissait toutefois un levier de plus pour l’incriminer.
Le juge lui donna six mois de prison. Son casier judiciaire signifiait qu’il ne travaillerait plus jamais pour la police; la pire conséquence fut toutefois que son ex-femme profita de l’occasion pour demander la révocation de son droit de visiter ses enfants.
Il s’était attendu à être mal reçu par les criminels qu’il devait côtoyer en taule, mais les résidents étaient loin des durs-à-cuire qui peuplaient les pénitenciers à sécurité maximum. Fraudeurs, récidivistes, vendeurs de drogue à la petite semaine… Ils n’avaient cure de savoir que Martin portait jadis l’uniforme. Après tout, la police n’était, à leurs yeux, qu’un autre gang régnant sur la ville; un vernis de légitimité était la seule chose qui les distinguait.  
Sa première semaine d’incarcération fut la plus difficile de toute sa vie. Il était aux prises sans cesse avec des sentiments confus – honte, injustice, colère, désespoir; le jour, il se sentait chargé comme une bouteille de nitroglycérine, prêt à exploser au moindre choc; la nuit, il fixait le plafond, à la fois en sueur et frissonnant, incapable de soulager son malaise à coups de bouteilles et de lignes de poudres.
Après une période de déni, pendant laquelle il croyait que les choses finiraient par mieux aller, il dut se rendre à l’évidence : il avait besoin d’aide. À la suggestion de l’aumônier du centre de détention, Martin assista à une réunion du groupe Anonymes. Il passa les premières rencontres les bras croisés, sans rien dire. À force d’entendre parler les autres, il découvrit une vérité stupéfiante : il n’était pas le seul à étouffer ses malaises par des bonheurs contrefaits.
Lorsque vint le moment de sa libération conditionnelle, Martin avait compris qu’il lui était toujours possible d’aider les autres, mieux encore que lorsqu’il portait l’uniforme.
Martin réussit à subvenir à ses besoins en travaillant ici et là, en gagnant assez pour se nourrir et se loger – le plus souvent dans des squats plutôt que dans des chambres. Mais surtout, dans ses temps libres, il se mit à porter l’œuvre des Anonymes dans La Cité. Il avait tout perdu; c’était le prix à payer pour ses écarts passés. Son chemin de croix lui avait montré la voie vers une raison d’être. C’était une vie de moine, difficile mais satisfaisante. Une seule chose continuait à peser sur son âme : ses enfants qui grandissaient dans cette ville pourrie, qui ne le connaissaient pas autrement que par ce que leur mère leur avait raconté… Qu’il n’avait jamais revus.
Quinze ans plus tard, plusieurs groupes d’Anonymes de La Cité le voyaient comme un pilier, animant des rencontres depuis… Toujours, apparemment. Dans les squats du Centre-Sud, on le considérait comme un ange, une présence bienveillante dans un monde malade.
Lorsque Martin avait aperçu cette femme affolée claudiquer dans les rues du Centre-Sud, il avait voulu lui venir en aide, tout naturellement. Il l’avait approchée avec un sourire… Un sourire qui, à lui seul, l’avait calmée.  
Après un moment de silence interloqué, où elle semblait perdue dans ses pensées, cette femme lui avait parlé. Loin d’être incohérente, elle lui avait dit des vérités qu’il n’avait jamais soupçonnées…
Ce jour-là, Martin était devenu le premier fidèle de Madame.

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