dimanche 22 août 2010

Le Noeud Gordien, épisode 134 : Conseil de guerre

Alexandre arriva le dernier. Le nouvel appartement de son oncle Édouard avait bien peu en commun avec son ancienne maison de la rue Hill. Il avait choisi un appartement de cinq pièces au rez-de-chaussée de la dixième avenue, juste au-delà de la frontière invisible où le Centre devenait le Nord. Le gris médical des murs rendait l’endroit rébarbatif; de grandes plaques pelaient en révélant les couleurs préférées par les locataires précédents. Le plancher paraissait immaculé par contraste : on devait l’avoir retapé récemment. Des piles de boîtes couvraient tous les coins. Son oncle et son beau-père buvaient une bière accoudés à une table ronde du même gris que les murs. En entrant, Alexandre faillit faire tomber les pièces démontées d’un lit superposé alignées derrière la porte d’entrée. Il eut une pensée fugace pour ses cousines… Comment s’adaptaient-elles au divorce de leurs parents? Il devrait peut-être leur rendre visite. Il était passé par là : il pourrait peut-être leur donner l’aide qu’il n’avait jamais reçue – mais dont il aurait bien eu besoin.
Édouard l’accueillit jovialement. « Alex! Tu veux une bière? » Alex regarda sa montre. Dix-neuf heure trente. Dans son quotidien décalé de travailleur nocturne, c’était encore le matin. Avec un haussement d’épaules, il dit : « Pourquoi pas? » Il ne travaillait pas ce soir…
Il s’assit avec les deux autres. Le téléphone d’Édouard, son ordinateur portable et une chemise de carton jaune reposaient sur la table. « Alors, quoi de neuf? 
— Pas grand-chose… Ça va bien à la job, mais je me demande si je ne devrais pas retourner aux études l’automne prochain.
— C’est encore loin… C’est certain que tu ne peux pas faire ça toute ta vie!
— Au moins c’est relativement payant. Et vous autres? Comment ça va?
— Comme d’habitude. Tu sais comment c’est », répondit Claude Sutton d’une voix lasse.
« Moi, j’ai du nouveau », enchaîna Édouard.
Claude dit : « Il n’a pas voulu m’en parler avant que tu arrives! 
— Vous allez comprendre pourquoi… Écoutez bien ça. »
Édouard leur raconta comment, après être passé en mode proactif, il s’était réveillé le lendemain sans souvenir de la veille. Il tourna l’ordinateur vers les deux autres avant de double-cliquer un ficher sonore.
« Écoutez ça… »
Claude et Alex écoutèrent attentivement Édouard… qui semblait parler tout seul. À l’entendre, il semblait s’adresser à M. Hoshmand. Alex demanda : « Qu’est-ce qu’on est supposé entendre, au juste? 
— Ce que tu entends : je converse avec quelqu’un qu’on n’entend pas. Première étrangeté : j’ai fait une analyse de l’enregistrement; au meilleur de mes connaissances, je peux dire qu’il n’a pas été retouché.
— Mais encore?
— La seule chose dont je me souviens de cette soirée, c’est ma conversation avec lui… Même si je ne me souviens plus des détails. Ça ne devait pas être important. Merde!
— Quoi?
— Vous allez comprendre plus tard… Écoutez ici : ma respiration s’accélère… Le tissu frotte contre mon téléphone… Comme si nous marchons vite…
— Pour aller où?
— Probablement dans un hôtel du Centre. Pour l’instant, écoutez ça… Après la marche, après l’hôtel, j’ai eu une conversation avec quelqu’un d’autre. Celui-là, on peut l’entendre.
— Qui?
— Vous allez voir. C’est sur l’autre fichier. Mais tout indique que j’ai effectivement parlé à Hoshmand et qu’il m’a conduit à un l’autre… » Un double clic et le second enregistrement commença. On entendit : « Par ici, M. Gauss! Approchez! »
Alexandre reconnut immédiatement la voix. « Aleksi… », mais Édouard lui signala de garder le silence. Les trois écoutèrent cet étrange échange où un Aleksi ricanant priait Édouard de l’appeler Eleftherios Avramopoulos avant de discuter de Gordon, de Dieu et de superpouvoirs.
 « Mais c’est n’importe quoi!
— Alex, ce serait n’importe quoi s’il n’avait pas réussi à effacer mes souvenirs. Mais je me suis réveillé exactement comme il l’a dit… Lorsque j’ai dit merde tantôt, c’est parce que je venais de dire que Hoshmand n’était pas important… Je pensais exactement avec les mots qu’Aleksi a mis dans ma tête… »
Après un moment de silence, Claude demanda : « Pourquoi ne nous en as-tu pas parlé avant?
— J’avais besoin de décanter tout ça… On a joué avec mon cerveau à mon insu. Il ne passe pas un jour sans que je me demande si je ne suis pas fou… Il fallait que je réfléchisse à tout ça.
— Et? »
Édouard ouvrit la filière. Il en sortit une photo noir et blanc; la pixellisation laissait penser qu’elle avait été imprimée par un ordinateur. Elle montrait deux rangées d’hommes barbus et moustachus; l’un d’eux, plein centre, portait des épaulettes, des médailles et des rubans qui indiquaient son rang supérieur. Édouard le pointa en disant : « Ça, c’est le roi Georges I de Grèce ». Il pointa ensuite un vieil homme aux cheveux blancs qui se tenait à la droite du roi. « Les archives identifient celui-ci comme Eleftherios Avramopoulos… »
Pendant un moment, ni Claude ni Alex ne sut quoi dire. Pendant qu’ils examinaient la photo de plus près, Édouard sortit des découpures de presse où Aleksi avait été photographié avec Derek Virkkunen. Alex remarqua immédiatement le parallèle qu’Édouard avait vu : « Ils ont le même regard … 
— C’est ce que je pensais aussi. Il ne faut pas voir ceci comme une preuve de quoi que ce soit, peut-être juste un indice de prendre toute cette histoire au sérieux… »
Nouveau silence.
Claude demanda : « Qu’est-ce qu’on fait avec ça? 
— J’ai quelques idées… Premièrement, penses-tu que nous pourrions trouver des caméras de surveillance pour voir si j’ai vraiment parlé à Hoshmand ou si je me parlais tout seul?
— Je peux toujours voir… As-tu considéré que tu l’entendais peut-être via un casque d’écoute ou quelque chose comme ça, pas assez fort pour être enregistré par ton téléphone?
— C’est une possibilité réconfortante! Je n’y avais pas pensé; dans tous les cas, si on a des images de la scène, nous pourrons le savoir.
— Ensuite?
— J’ai gardé le meilleur pour la fin… » Il fit jouer la conversation qu’il avait eue avec Gordon devant chez lui. Il dit ensuite : « Nous avons un levier dont nous pourrions peut-être jouer. Ils ne peuvent pas savoir que j’ai conservé toutes ces conversations même si je ne m’en rappelle pas. Et mieux encore : Gordon pense qu’Aleksi m’a initié… À quoi? Je ne sais pas trop. Mais vous avez vu comment son ton a changé du tout au tout lorsqu’il s’est mis à le croire… Ça aussi, ça peut servir…
— Pour faire quoi?
— Pour en venir à en savoir plus, évidemment… Alex, tu vas nous faire signe dès que tu verras Aleksi sur la liste des invités du Den… » Édouard leva sa bière comme pour un toast. « Qui qu’ils soient, quoi qu’ils veuillent… Nous allons essayer de les infiltrer! » 

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