dimanche 20 octobre 2013

Le Noeud Gordien, épisode 292 : Séance, 2e partie

Édouard s’attendait à ce qu’ils s’attablent tous les deux et qu’ils commencent la séance. Mais Félicia posa plutôt sur la table un carton sur lequel elle traça un grand cercle au pinceau. Elle se mit ensuite à l’enluminer d’une série de caractères, les mêmes que dans le manuscrit de Voynich. Pour Édouard, il s’agissait d’un charabia, mais les gestes précis de Félicia montraient plutôt qu’elle savait exactement ce qu’elle faisait. « Je commence à comprendre pourquoi le Ouija n’a jamais marché pour moi », lança-t-il à la blague après un long moment de silence. Félicia continua sans répondre, sans même donner de signe qu’elle avait entendu. Édouard décida d’aller s’asseoir au salon et d’éviter de la déranger davantage. Il fallut encore plusieurs minutes avant qu’elle ne dépose son pinceau et déclare : « C’est prêt! »
« Je n’arrive pas à croire que ça puisse marcher vraiment », dit-il alors qu’elle posait le plateau de Ouija au centre du cercle.
« Je ne sais pas encore si ça va fonctionner…
— Ah non?
— Non. C’est mon idée : mon procédé a besoin d’un dispositif pour faciliter la communication avec Hill. Quoi de mieux qu’un jeu de Ouija, conçu spécifiquement pour cela?
— Ton procédé? 
— Tout ce qui touche à l’au-delà, c’est moi la spécialiste… Je suis responsable des plus grandes avancées dans le domaine depuis… Depuis toujours, en fait.
— Impressionnant », dit Édouard, sans trop savoir quoi penser de ces révélations.
Félicia, pour sa part, ne cachait pas sa fierté. « Plutôt, oui. En fait, je suis en train de me faire une réputation : celle qui fait reculer les limites de l’impossible. Je ne sais pas si ça va fonctionner… mais j’ai confiance. Let’s go. » Elle s’assit à table et invita Édouard à faire pareil. « Essaie d’entrer en état d’acuité autant que tu peux », ordonna-t-elle en fermant les yeux.
Malgré tout son temps à méditer comme un forcené, Édouard n’avait atteint ce qu’il présumait être cet état qu’à deux reprises. La première fois, c’était le jour où il avait trouvé Ozzy au milieu de la forêt; la seconde fois, lorsqu’il avait médité sans le savoir dans la zone radiesthésique… Après quoi il s’était réveillé à l’hôpital. Il ferma les yeux à son tour et tenta de retrouver la voie.
La voix de Félicia le tira de son effort. « Édouard? Je suis prête.
— Qu’est-ce que je dois faire?
— Pose les deux mains sur la flèche… Merci. Allons-y. Narcisse Hill. Narcisse Hill. M’entends-tu, Narcisse? »
Édouard était aux prises avec un double sentiment… D’une part, il ressentait la même excitation que lorsqu’il avait tenté le coup, encore adolescent; d’autre part, il était effrayé à l’idée d’invoquer l’entité qui avait brièvement possédé sa fille… « Narcisse Hill. Es-tu là? Narcisse Hill », scandait Félicia en boucle.
Édouard sursauta lorsque la flèche qu’ils tenaient à quatre mains darda soudainement vers le Oui de la planche. « Qui est là? », demanda Félicia avec un aplomb impressionnant. La flèche se mit à dériver vers le H, puis le I et le L. La flèche frémit ensuite, comme pour signaler le second L.
« Narcisse Hill… Es-tu mort? »
Édouard trouva la question pour le moins étrange. La flèche se dirigea très lentement vers le haut du plateau, à mi-chemin entre le Oui et le Non. « Peut-être?
— Chut », dit Félicia. « Tu connais Harré », continua-t-elle. C’était plus une affirmation qu’une question, mais la flèche glissa néanmoins vers le Oui. « Quel est son prénom? »
La flèche dériva vers le R à une vitesse d’escargot. Le visage de Félicia était si tendu qu’Édouard doutait qu’elle respirât. La flèche se dirigea ensuite vers le O, puis s’arrêta au M. Félicia ne posa pas d’autre question, attendant peut-être que la présence continue à épeler. Elle avait mentionné ce Harré lorsque Hill s’était exprimé pour la première fois à travers Alice… Elle l’avait qualifié de meurtrier. Édouard se demandait si ROM correspondait bel et bien à la réponse attendue. Elle demanda ensuite : « Quel est ton rapport avec Harré? »
La flèche se remit en mouvement à l’instant où elle finit sa phrase. Cette fois, elle alla sur P, puis E avant de s’arrêter sur N. La réponse la confondit. « PEN? 
— Peut-être qu’il veut une plume?
— Attendons… » Ils laissèrent les minutes passer, mais la flèche demeura immobile. « Hill, préférerais-tu écrire? » La flèche ne bougea pas plus. « J’ai une idée », dit Félicia. Elle remonta une manche et trempa son pinceau dans l’encre. Elle traça quelques caractères au niveau de son coude et un autre sur sa main. Celui-là, Édouard le reconnut : c’était le même qu’elle avait peint sur la joue d’Alice lorsqu’elle tentait de contacter Frank. Félicia déplaça le plateau de Ouija pour positionner son bras à sa place, au centre du Cercle, stylo en main.
Instantanément, la main de Félicia se mit à écrire à toute vitesse. En trois minutes la moitié du cercle était noirci de lettres serrées et stylisées. « Va chercher d’autres cartons dans la chambre des maîtres, vite! », s’écria-t-elle lorsque les écritures dépassèrent les trois quarts du cercle sans que le débit n’ait ralenti.
Édouard obéit sans hésiter. Une séance spirite et de l’écriture automatique? À ce rythme, il allait avoir personnellement expérimenté la totalité de son encyclopédie Les mystères de l’inexpliqué avant la fin de l’année…

dimanche 13 octobre 2013

Le Noeud Gordien, épisode 291 : Séance, 1re partie

À près d’un mois du temps des fêtes, Félicia ne s’attendait pas à pareille cohue au centre commercial. Le simple fait de stationner sa voiture lui coûta presque quinze minutes à errer dans des stationnements souterrains. Après quelques arrêts infructueux ici et là, elle trouva ce qu’elle était venue chercher – qui l’eut cru? – dans un magasin à grande surface.
Une file interminable l’attendait à la sortie. Seulement deux des dix caisses étaient ouvertes, l’une d’elles opérée par une femme qui croyait avoir tout le temps du monde. C’est elle qui traita l’achat de Félicia, non sans lui offrir un sourire moqueur. « C’est pour un cadeau », s’empressa-t-elle de préciser, sans trop comprendre pourquoi elle ressentait le besoin de se justifier auprès de cette inconnue.
En retournant à sa voiture, elle se dit qu’elle avait déjà atteint son quota de musique et de décorations de Noël pour l’année.
Elle arriva chez elle en catastrophe : un coup d’œil à l’horloge lui indiqua que, si son invité arrivait à l’heure, elle n’avait plus qu’une quinzaine de minutes devant elle. Elle déposa son achat sur la table de la cuisine et courut à l’étage. Elle se dénuda complètement, se sentit ici et là et jugea la situation acceptable. Elle enfila des sous-vêtements assortis puis une robe moulante bleue et noire. Elle grimaça en se regardant dans le grand miroir qui couvrait la porte intérieur de son walk-in. C’était… trop. En une seconde, la robe se retrouva par terre avec ses vêtements du jour. Elle regarda son inventaire, désespérée… Toutes ces guenilles, et rien à se mettre! Elle enfila à toute vitesse un ensemble pantalon-veston avec une blouse blanche. Encore insatisfaite, elle raccrocha le veston sur le cintre. Elle n’y était pas encore, mais presque. Elle déboutonna le haut de sa blouse et tenta de se convaincre que ça irait.
Elle redescendit plus vite encore qu’elle n’était montée. Elle rafraichit son maquillage devant le miroir de la salle de bain; après un moment d’hésitation, elle rajouta une touche de fard sur ses pommettes.
Elle sursauta en entendant la sonnette de l’entrée. Juste à temps! Elle prit deux profondes inspirations et se rendit au hall d’un pas calme.
« Bonsoir, M. Gauss », dit-elle.
« J’ai droit au monsieur, maintenant? », répondit-il pendant qu’elle lui faisait la bise. « Je n’ai rien amené, je ne savais pas trop… C’est nouveau pour moi, ces affaires-là…
— C’est parfait : j’ai déjà tout ce qu’il faut. Est-ce que je te sers un verre de vin?
— Ah? Euh, oui, pourquoi pas?
— Tu peux aller au salon. Je te rejoins dans un instant. »
Il le retrouva au fond de la pièce, détourné vers les grandes fenêtres qui donnaient sur la cour arrière. Était-il nostalgique de cette propriété qui, il y a peu, était encore la sienne? Il accepta le verre de rouge qu’elle lui tendit. « J’ai entendu dire que le déménagement au Maroc est remis?
— Oui », répondit Édouard. « Polkinghorne me l’a annoncé avant-hier. Je ne te cacherai pas que ça me soulage.
— A-t-il dit pourquoi? »
Édouard haussa les épaules. « Personne ne me dit jamais rien. Qui sait ce qui se trame au sommet du totem? » Ils échangèrent un sourire. « Alors? Est-ce qu’on s’y met? Comment on fait?
— Je viens justement de trouver un accessoire sur mesure », dit-elle en passant à la cuisine. Elle offrit le sac à Édouard. Il en sortit une boîte encore scellée.
« Un plateau de Ouija? Neuf? Je ne pensais même pas que ça se vendait encore! » Félicia ressentit à nouveau l’embarras qu’elle avait eu au passage à la caisse, bien qu’Édouard, lui, ne l’ait pas jugée… En fait, il semblait plutôt excité. « J’en avais un quand j’étais petit », continua-t-il. « Mes amis et moi, on essayait souvent. Mon frère nous traitait d’imbéciles. Ça n’a jamais fonctionné. Tu penses que ce jeu va nous permettre de contacter Hill?
— Ce que je sais, c’est que nous avons réussi à le faire une fois sans même essayer…
— À propos… Comment être certains qu’il ne nous possédera pas, comme il l’a fait avec Alice? Si tu te trouvais prise comme elle, je ne saurais pas quoi faire…
— Ne t’inquiète pas : je pense avoir trouvé comment nous protéger.
— Tu penses? » Édouard eut un petit rire nerveux.
« Je sais que si nous nous protégeons, tout en lui ouvrant la voie vers le plateau de Ouija, il pourra communiquer avec nous sans que nous ne soyons en danger. Es-tu toujours partant?
— Pourquoi moi? Tu ne serais pas mieux avec quelqu’un de plus… expérimenté?
— J’ai demandé ton assistance parce que tu étais là au premier contact. Peut-être que ta connexion avec la maison y est pour quelque chose? Mais si tu préfères que je trouve quelqu’un d’autre…
— En fait, je ne voudrais pas passer à côté de l’opportunité d’assister à une vraie de vraie séance spirite… », dit-il, ses beaux yeux pétillants d’intensité. « Je suis prêt n’importe quand! »
Et moi donc, pensa Félicia.

dimanche 6 octobre 2013

Le Noeud Gordien, épisode 290 : Ménages, 9e partie

Un flash de lumière apparut au moment précis où les deux détonations retentirent. Un point derrière James rayonnait assez intensément pour éclairer la rue comme en plein jour. Tobin tenta d’en discerner la source sans succès : en la fixant, il ne réussit qu’à s’éblouir davantage.
L’intensité diminua toutefois pour révéler la forme accroupie d’une jeune femme, les bras autour de la tête en un geste instinctif de protection. Elle était encore entourée de pans de lumière chatoyante qui ondulaient comme autant d’aurores boréales miniatures. Lorsqu’elle baissa les bras, à voir son expression, elle était la première surprise de ce qui venait de se produire. Tobin la reconnut : c’était une habituée du Terminus, une jolie asiatique dont il ignorait cependant le nom.
La surprise générale dura une seconde pendant laquelle les gens du Terminus autant que les gangsters qui les avaient menacés fixèrent la fille qui peinait à se relever sans trop savoir comment réagir. Puis, la seconde passa : le gangster qui avait tiré leva à nouveau son arme, la panique dans le visage. Cette fois, il visa la fille plutôt que James.
Avant qu’il n’ait tiré, la lumière dans laquelle la fille baignait déferla sur la rue comme une onde de choc. Les quatre gangsters furent soufflés plusieurs mètres plus loin, comme si un ouragan les avait pris à partie. La fille se mit alors à trembler, puis à vomir. Le spasme fut assez violent pour la faire tomber à genoux; le pauvre James reçut la majeure partie du premier jet. Chaque spasme qui la secoua par la suite créa une autre vague de lumière qui poussa les gangsters plus loin, tant et si bien qu’ils se retrouvèrent vite au-delà de leur voiture. À la première accalmie, ils se précipitèrent dans leur véhicule et s’enfuirent à toute vitesse.
La voiture disparut au détour du bloc avec un crissement de pneus. C’est à ce moment que le halo entourant la fille s’éteignit. Le retour au faible éclairage des feux après toute cette incandescence donnait l’impression qu’aucune nuit n’avait jamais été si noire.
La fille tenta de se relever une fois de plus, mais une nouvelle attaque de nausée la cloua au sol. Cette fois, elle vomit un torrent d’écume jaunâtre. « Venez m’aider! », ordonna Timothée. « Nous devons l’amener voir Madame au plus vite. »
Les gens du Terminus soulevèrent la fille comme un seul homme. La plupart des fidèle suivirent les porteurs jusqu’à l’intérieur. Tobin réalisa que ses mains tremblaient. Il se trouvait dans un drôle d’état. Ses oreilles bourdonnaient, son champ de vision était encore plein de points clignotants là où il avait fixé la fille pendant qu’elle rayonnait. Malgré cela, il se sentait calme, serein, comme si toute cette scène surréelle n’avait été qu’un rêve.
Rem et Djo s’approchèrent. « C’était quoi, c’t’affaire-là? », demanda Rem.
« De la magie », répondit Tobin, le plus sérieusement du monde. Rem ne sourcilla pas; Djo fit comme s’il s’attendait à ce qu’un punch line confirme que son boss blaguait. « La connaissez-vous, cette fille-là?
— Non », répondit Rem, « mais je me dis que je devrais.
— Elle est bad ass », dit Djo.
« Ouais. Mais surtout : y’a une méchante paire de totons après ça », dit Rem.
« Restez ici. Surveillez les accès à la place, au cas où ils reviendraient.
— Ah! », s’exclama Djo. « Les as-tu vu se sauver? Je ne pense pas qu’ils vont revenir!
— On ne sait jamais. Gardez les yeux ouverts! »
Tobin entra dans le Terminus à son tour. Il y régnait une atmosphère… sacrée. Les fidèles discutaient entre eux à voix basse; il n’était pas trop difficile de deviner de quoi ils parlaient… Vivre dans le Centre-Sud, impliquait de côtoyer le bizarre et l’inhabituel à tous les jours. Mais là, c’était à un tout autre niveau… On disait que Madame avait déjà fait trembler la terre, mais même cette fable n’avait aucune commune mesure avec le feu d’artifice dont ils avaient tous été témoins…
Martin montait la garde devant la porte arrière. Il s’écarta pour laisser Mike passer.
Chose rare, Tricane avait quitté son dais. Elle était penchée au-dessus du corps de la petite asiatique. Ses convulsions avaient cessé; elle semblait dormir paisiblement à même le sol. Timothée et Tricane souriaient de toutes leurs dents.
« C’est une naturelle », dit Timothée.
« Une naturelle de quoi? Qu’est-ce qu’elle a fait? » À voir sa réaction, Tim l’ignorait. Il tourna son regard vers Tricane.
« Elle a réussi à faire par elle-même ce que je veux que Timothée et toi deviennent capables d’accomplir : manipuler l’énergie radiesthésique du Cercle que nous raffinons à chaque oraison… 
— Ben bravo, je comprends mieux maintenant », ironisa Tobin. « Au moins c’est une bonne chose?
— Très bonne », répondit Tricane. « Très, très bonne… Et attend de voir la suite! » Elle éclata d’un rire caquetant.
« C’est quoi son p’tit nom, à elle?
— Au début, elle disait qu’elle s’appelait Megan », dit Tim. « Mais elle nous a dit son vrai nom. C’est, heu, Azal… Non, Aizna… En fait, je ne suis pas trop certain. Je ne l’avais jamais entendu ce nom-là avant…
— Mettons Megan », conclut Tobin.

dimanche 29 septembre 2013

Le Noeud Gordien, épisode 289 : Ménages, 8e partie

Mike Tobin était à peine sorti de la chambre de Tricane que Timothée prenait la parole : « Tout le monde! Votre attention, je vous prie! » Les gens du Terminus étaient avides d’en savoir plus; des chut! provenant de l’assistance firent taire les derniers murmures.
« Des gens sillonnent le quartier en disant qu’ils font le ménage », dit Tim. Il pointa James, encore couvert d’immondices. « Ils ont failli attraper James, l’un des nôtres. Il les a vu battre des habitants du quartier, pas loin d’ici. Il a été plus chanceux : il s’est enfui. Il a eu la gentillesse de venir nous avertir. »
Une vague de chuchotements se fit entendre : une bonne proportion d’entre eux squattait dans les environs, la plupart autour du Terminus. Timothée leva la main et attendit que le calme revienne. « J’ai consulté Madame pour savoir quoi faire. Nous allons leur montrer qu’ici, c’est chez nous. Que personne ne peut nous dire quoi faire sur notre territoire. »
Ah, l’enfant de chienne, pensa Tobin. Tricane lui avait dit de faire comme il voulait, voilà qu’il présentait son vœu à lui comme si c’était sa décision à elle. Dans l’assemblée, beaucoup semblaient terrorisés par la proposition de Tim. Ces gens-là n’avaient rien de soldats. Ils étaient d’abord et avant tout des survivants, et pour survivre dans les environs, éviter les problèmes et se tenir loin du trouble demeuraient les stratégies les plus efficaces.
D’un autre côté, ceux qui n’affichaient pas la peur semblaient au contraire galvanisés par l’idée…
La brusque ouverture de la porte d’entrée en fit sursauter plus d’un. C’était Djo. « Il y a un char plus loin dans la rue. Il avance lentement. Je pense qu’il y a du monde qui marche à pied autour.
— Ça doit être eux », dit l’un des fidèles, un homme dans la cinquantaine, proche de Martin. Évidemment, pensa Tobin. Qui d’autre? « Qu’est-ce qu’on va faire? »
Timothée exhala bruyamment. « Tout le monde dehors. Maintenant. »
D’ordinaire, Mike était bien content de laisser Tim le soin de gérer les affaires de la communauté pendant que lui s’occupait des siennes – c’est-à-dire la sécurité du Terminus, en plus de participer aux oraisons d’arrière-scène. Mais là… « Es-tu fou? », cracha-t-il entre ses dents serrées, espérant n’être entendu que par Tim. Celui-ci fit comme si rien n’était. Il ouvrit la porte et signala aux gens de sortir. Martin traversa le seuil le premier; une fois la glace cassée, presque tout le monde le suivit. « Qu’est-ce que tu penses que ça va donner? », chuchota Mike à la première occasion, pendant que les derniers passaient devant eux.
« Fais-moi confiance », dit Tim, comme s’il s’agissait d’un argument.
« C’est quoi ton plan, hein?
— D’abord la glace, ensuite le feu, après la glace…
— Calvaire! Ça ne veut rien dire! T’es rendu aussi pire que Tricane! » Timothée sourit à Tobin avant de s’éloigner à son tour. Il ne restait plus qu’une poignée de fidèles qui préféraient encore la sûreté du Terminus – et peut-être la proximité de leur Madame bien-aimée – aux assurances de Timothée. Jurant intérieurement contre Tim, Tobin sortit à son tour.
Comme la plupart des soirs à cette heure, des feux brûlaient ici et là sur la place, chacun entouré de ces individus qui gravitaient autour de la communauté mais qui ne prenaient pas part aux oraisons pour une raison ou une autre. Il y avait aussi ceux, moins nombreux, qui s’étaient présentés à l’oraison trop tard, après que les chaînes aient été posées sur la porte. La majeure partie des badauds s’étaient massés du côté ouest de la place, là où on pouvait voir la voiture s’approcher. Une automobile si loin dans le Centre-Sud était une rareté; la lumière des phares avait le même effet sur eux qu’une flamme pour un papillon de nuit. Timothée dirigea les fidèles dans cette direction; il leur fit signe de s’avancer jusqu’à ce que la rue entière soit bloquée. Mike rejoignit Timothée au centre en signalant à ses gars de prendre position de part et d’autre de la rue.
La voiture continua sa lente avancée vers le Terminus. Des hommes la flanquaient, comme Djo l’avait soupçonné; les silhouettes de deux d’entre eux se profilaient dans l’éclairage de la voiture. L’un d’eux avait un bâton de baseball posé sur l’épaule. Sans qu’il n’en ait vraiment conscience, Mike posa la main dans sa poche, sur la crosse de son pistolet.
Une troisième silhouette s’ajouta aux deux premières lorsque la voiture arriva à une quinzaine de mètres du barrage humain. La voiture s’immobilisa, puis le conducteur rejoignit ses collègues. L’un des quatre s’avança d’un pas lent qui laissait deviner une paire de couilles en acier trempé.
« Beau petit groupe », dit l’homme qui s’était avancé. Les yeux de Mike s’habituaient graduellement à l’éclairage; il pouvait maintenant distinguer que l’homme avait la tête entièrement rasée. « C’est gentil de votre part d’être venu pour m’écouter », dit-il. Ses mots étaient affables en apparence, mais son ton dégoulinait de mépris. « Ça va être plus facile de passer notre message…
— Nous avons un message pour vous », coupa Timothée. « Nous sommes ici chez nous. Nous…
— Mitch Tobin! », coupa le chauve à son tour. Mike tressaillit en entendant son nom. « Qu’est-ce que t’es venu foutre ici! Ton oncle avait compris, lui, que c’était mieux de se concentrer sur ses petites affaires sans venir mettre des bâtons dans les roues des grands… »
Mike ne savait pas trop qui était cet homme, mais ses mots ne piquèrent pas moins son orgueil.
Le chauve allait reprendre sa diatribe lorsque celui qui conduisait la voiture pointa James en disant : « C’est lui! C’est le connard qui s’est sauvé tantôt! »
Le sang de Tobin ne fit qu’un tour lorsqu’il vit le type dégainer. Tobin fit pareil sans hésiter. Les réflexes de survie des fidèles s’enclenchèrent à l’instant même : certains se jetèrent par terre, d’autres s’enfuirent en bousculant ceux qui se trouvaient sur leur chemin.
« Non! », cria Tim. Il claqua le bras de Mike juste au moment où il appuyait sur la gâchette. Deux coups de feu retentirent à une fraction de seconde d’intervalle dans un fracas assourdissant.
Mike s’attendait à voir la situation s’envenimer, qu’elle dégénère en fusillade à quatre contre trois au beau milieu de dizaines d’innocents… Mais quelque chose se produisit qui laissa les deux camps paralysés de surprise.