dimanche 14 avril 2013

Le Noeud Gordien, épisode 265 : Kaerimasu

Quelqu’un frappa à la porte de l’appartement.
Alice sursauta lorsqu’elle entendit le bruit soudain. Elle sursautait beaucoup ces temps-ci, peu importe la raison. Son père avait les deux mains dans l’eau de vaisselle et elle n’avait pas envie d’aller répondre; c’est donc Jessica qui trotta jusqu’à la porte pour ouvrir. C’était leur cousin Alexandre, jovial, qui amenait avec lui une sorte de panier en plastique. Alice était toujours contente de le voir, quoique pas assez pour qu’elle sourie. Elle s’ennuyait du temps où il lui était plus facile de sourire que de sursauter.
« Alex vient nous garder? », demanda Jessica.
« Non, en fait, c’est toi qui va devoir me garder », répondit-il avec un clin d’œil.  
Jessica ricana avant de demander : « Qu’est-ce qu’il y dans la boîte? » Il la lui tendit; elle en tira une poignée de boitiers en plastique « Des jeux vidéos?
— Un instant, mademoiselle! Pas juste des jeux! Les meilleurs jeux de l’histoire! »
Jessica inspecta les cartouches, dubitative. « ‘sont super vieux!
— Pas si vieux que ça! C’est à ça que je jouais quand j’avais ton âge. Ou, l’âge d’Alice. À peu près. »
Jessica fit la grimace, mais lorsqu’Alexandre lui demanda si elle voulait essayer, elle acquiesça. Ils entreprirent de connecter la console au poste de télé. Alice, pour sa part n’avait pas trop envie de jouer à des jeux plus vieux qu’elle. Elle n’était pas moins irritée qu’Alex semble s’adresser seulement à sa sœur, et pas à elle…
« Va t’habiller », lui dit son père en essuyant ses mains, une fois la vaisselle faite.  
— On va où?
— Tu vas voir. » Voilà pourquoi Alex s’intéressait plus à sa sœur : il savait déjà que c’était d’elle seule dont il allait s’occuper.
Alice s’assit dans la voiture, les bras croisés et la tête enfoncée dans les épaules. « Tu boudes? », demanda Édouard en démarrant. Elle choisit de ne pas répondre, ce qui était une réponse en soi. Tout ceci l’énervait. « Tu veux savoir où on va? » Elle s’en foutait bien, où ils allaient. Elle continua à faire comme si elle ne l’avait pas entendu. Il n’insista pas davantage.
Une dizaine de minutes plus tard, il lui demanda : « Comment ça va avec docteure Victoria?
— Ça va », dit-elle avant de retomber dans le mutisme. Ne pouvait-il pas la laisser tranquille?
Alice continua à ruminer son malaise jusqu’à ce que des détails familiers attirent son attention et la sortent de sa mélancolie… Elle connaissait très bien les environs. Elle se redressa sur son siège, le cœur battant. Tout portait à croire qu’ils se dirigeaient vers leur ancienne maison.
« Est-ce qu’il y a quelque chose qui ne va pas?
— Non, non…
— Ça doit faire longtemps que tu n’es pas venue dans le coin, hein? As-tu revu la maison depuis notre déménagement? », demanda-t-il en lui jetant un regard scrutateur.
« Non », répondit-elle. « Pourquoi j’irais là, hein? » Elle força un rire. « Je n’y suis pas retournée. Je le jure. » Son père hocha la tête avant de rediriger son regard vers la route.
Elle aurait du se sentir soulagée qu’il ait avalé son mensonge si facilement, mais sa panique continua de croître… Elle ne voulait pas retourner dans cette maison maudite… Elle ne savait pas comment, elle ignorait pourquoi, mais c’est là que les choses avaient commencé à aller mal pour elle.
« Je ne veux pas y aller », susurra-t-elle d’une voix plaintive lorsqu’ils arrivèrent au pied de la côte qui devenait la rue Hill. « S’il te plaît… »
Édouard ralentit. « Pourquoi? »
Alice haussa les épaules, mâchant sa lèvre inférieure pour ravaler les pleurs qui ne demandaient qu’à jaillir. Elle était coincée. Elle ne voulait pas aller de l’avant… Mais elle ne pouvait pas avouer son mensonge non plus.
Lorsqu’ils arrivèrent en vue de la maison, tout son corps se mit à trembler, comme si elle avait été plongée dans de l’eau glacée. Ses mains étaient froides et moites. Les larmes qu’elle avait si bravement retenues jusque-là se faufilèrent au-delà de sa résolution pour venir mouiller ses joues. Elle voulut répéter « Je ne veux pas y aller », mais les mots furent étouffés par l’émotion pour ne devenir qu’un gémissement désarticulé.
« Qu’est-ce qui ne va pas, ma belle? », dit Édouard après avoir stationné la voiture devant la porte.
Alice essuya son nez sur le revers de sa manche. « J’ai peur », réussit-elle à dire entre deux secousses nerveuses. Son père contourna la voiture, ouvrit la portière et l’enserra dans une étreinte. Sa proximité la soulagea, mais le soulagement ne fit que finir d’ouvrir les vannes aux pleurs. « Ça va aller », dit-il encore et encore en la berçant doucement. « Je sais ce que c’est difficile. Mais on est ici pour t’aider. » Lorsque les sanglots se calmèrent, il la prit par la main en disant : « Viens. »
Il alla sonner à la porte. Que venaient-ils faire ici? Savait-il qu’elle lui avait menti? Étaient-ils ici pour s’excuser au nouveau propriétaire de son incursion chez lui?
Une dame aux cheveux blonds vint lui ouvrir la porte. Alice l’avait déjà vue quelque part… Mais où? Puis, elle se souvint. « C’est elle! », cria-t-elle en se cachant derrière son père. « C’est elle qui me tue dans mes cauchemars! » Elle avait fait un rêve différent avec elle cette semaine, un rêve qu’elle avait oublié jusqu’à maintenant. Elle était avec son père, dans leur appartement… La femme l’avait appelée Frank, un nom qui n’était pas le sien, mais pourtant… Presque.
Alice ressentit un vertige en comprenant qu’elle n’avait pas rêvé cet épisode. Son père connaissait cette femme. Il la connaissait! Voulait-il qu’elle la tue comme elle l’avait si souvent tuée dans ses rêves? Était-elle en train de rêver? Elle voulut crier, mais aucun son ne sortit; elle voulut fuir, mais son corps lui était maintenant étranger. Elle se sentit choir dans un gouffre où tout était noir. 

dimanche 7 avril 2013

Le Noeud Gordien, épisode 264: Filles

« Par l’esprit d’un mort? », dit Édouard une fois la stupéfaction passée. « Et quoi encore?
— Je ne sais pas si c’est…
— SI L’UN DE VOUS A FAIT MAL À MA FILLE », dit-il si brusquement que Félicia eut un mouvement de recul, « JE JURE QUE… »
— Chuuut! Tu vas la réveiller! »
Il inspira profondément une fois, deux fois, trois fois. « Qu’est-ce que vous lui avez fait? », demanda-t-il sans desserrer les dents.
« Je n’ai rien fait, je te jure. »
Le visage rouge, il fit le tour de la cuisine, frotta son visage à deux main en gémissant… Il lui fallut un instant, mais il finit contenir l’explosion qui grondait en lui. « Parle », dit-il à Félicia, le visage dur, les bras croisés.
À quelques reprises, elle ouvrit la bouche, mais chaque fois elle s’arrêta avant de dire quoi que ce soit, comme si elle ne réussissait pas à trouver le mot juste, ou peut-être par où commencer. Après une longue réflexion, elle finit par lancer : « J’ai mis au point un dispositif capable, dans certaines circonstances, de contenir l’essence d’un mort.
— Qu’est-ce que ça veut dire? Tu communiques avec l’au-delà? » Le ton était caustique.
— Non, et ça n’est pas faute d’avoir essayé », répondit-elle avec un sourire mystérieux. « Le fait est que même les Maîtres ne comprennent exactement ce que j’ai accompli. Je veux dire, tout ça a découlé d’une intuition que j’ai eue. Je ne m’attendais jamais à avoir des résultats si probants. C’est compliqué…
— La complexité ne m’a jamais fait peur. Explique.
— Félicia grimaça. « Je ne sais pas par où commencer. Il doit être trop tôt pour que tu aies appris notre langage secret, n’est-ce pas? C’est un problème…
— Pourquoi?
— Parce que la réalisation des procédés passe souvent par le langage écrit. Le nôtre est basé sur des particules structurales qui permettent des configurations sémantiques qui ne sont pas possibles dans les langues naturelles… C’est compliqué, comme je disais. Bref, si tu connaissais le langage, la logique du procédé serait plus simple à expliquer.
— Peu importe comment tu as-fait, alors. Parle-moi du reste.
— Donc : j’avais l’essence d’un mort dans une cloche de verre.
— Et ma fille? Que vient-elle faire là-dedans?
— Quelqu’un s’est introduit dans ma maison durant mon absence, il y a quelques mois de cela. Il n’y avait rien à voler, seulement quelques trucs. Et ma cloche de verre. À mon retour, le dispositif était cassé.
— Tu n’accuses quand même pas une petite fille d’avoir cambriolé ta maison toute seule!
— Je n’accuse personne, moi », répondit-elle d’un ton posé. « Il reste que ça n’est pas une maison comme les autres. C’était sa maison, avant votre départ. Tu savais que c’est dans cette maison que j’ai grandi, moi aussi? 
— Non. Mais ça ne prouve rien…
— Attends », dit Félicia. Elle pianota sur son téléphone avant de le passer à Édouard. Son expression perplexe fut remplacée par une surprise de plus en plus intense. « C’est la voix d’Alice », dit-il en blêmissant.
Félicia acquiesça. « Alice. C’est en retraçant cet appel que je suis tombé sur ton ex. 
— Qu’est-ce qui lui est arrivé? » Il s’appuya sur la table, en proie à un vertige, avant de se laisser tomber sur une chaise.
« Je l’ignore. Mais les mots qu’elle utilise sont les mêmes que ceux que mon… sujet utilisait de son vivant.
Sale petite bête?
— Ouais… Nous avions une relation un peu particulière. Il faudrait que j’examine Alice. Est-ce que je peux la voir? »
Édouard hésita. « Je ne sais pas : il est tard… elle a de l’école demain. » Voyant l’expression amusée de Félicia, il ajouta : « Quoi?
— Rien… Ça ne sera pas long, je te le promets. 
— D’accord. » Pendant qu’il allait la chercher, Félicia le suivit des yeux avec un sourire tendre. Édouard revient avec la petite pendue à son cou. « Je pense qu’elle dort encore. 
— C’est parfait comme ça. » Elle s’approcha à pas de loup. « Frank? Est-ce que tu m’entends?
Frank? » Félicia fit taire Édouard d’un mouvement. La petite remua. « Frank?
— Maman? », dit Alice, toute endormie.
« Non chérie, c’est Papa.
— C’est qui, elle? Qu’est-ce qui se passe? »
Édouard échangea un regard avec Félicia. « Rien, rien. Tu peux dormir. » Elle blottit son visage contre la poitrine de son père pendant qu’il la ramenait au lit.
« Dans le message, Frank disait qu’il s’était réveillé dans le corps de ta fille », dit Félicia au retour d’Édouard. « Je pensais qu’en l’appelant par son nom…
— C’est ce qui allait se produire, ouais. Est-ce que c’est possible que tu te sois trompée?
— Je ne sais pas. Il va falloir faire des tests… » Édouard pinça les lèvres. « Est-ce que ton ex t’a déjà parlé de quelque chose, quoi que ce soit qui puisse nous aider? Lorsque je l’ai vue tout à l’heure, elle n’était pas très réceptive. Je pense qu’elle ne m’aime pas beaucoup. »
Édouard demeura pensif un instant avant de dire : « Elle ne m’a rien mentionné de précis. On sait qu’Alice ne va pas bien depuis un certain temps, qu’elle est morose, qu’elle dort mal. Elle se fait suivre par une psy. Peut-être qu’elle peut nous aider…
— C’est possible que sa psy ait vu ou entendu des indices qu’elle n’a pas pu reconnaître comme tels. » Félicia se leva. « Je vais continuer à réfléchir. S’il y a un moyen de réparer tout ça, je vais le trouver. Qu’est-ce que tu dirais que je revienne disons samedi prochain? Si nous pourrions être seuls avec Alice, ce serait parfait. » Édouard acquiesça. « En attendant, appelle-moi si tu apprends quelque chose, ok? » Elle lui offrit l’une de ses cartes d’affaire.
« Et les autres? Ils ne peuvent pas t’aider? Avramopoulos, par exemple? »
Félicia ricana. « Ça paraît que tu ne le connais pas encore : même si je lui offrais une faveur, il se contenterait de rire de moi.
— Il doit bien y avoir quelqu’un… 
— Je vais y penser. On va trouver quelque chose, ne t’inquiète pas », dit-elle en marchant vers la porte. Édouard, derrière elle, grogna en signe d’assentiment. Félicia lui planta un baiser inattendu sur la joue puis s’en alla dans la nuit.
Gordon essuya son sang du miroir. La vision de l’appartement d’Édouard disparut aussitôt. De toutes les fois où il l’avait observé, il n’avait jamais encore eu la main si heureuse. C’était bien triste pour la petite, mais cette histoire donnait à Gordon le droit d’espérer… Il avait mal raisonné en croyant que le procédé par lequel Avramopoulos était passé dans un corps plus jeune serait nécessaire à son plan. Le cas de Frank démontrait qu’une autre solution existait.
La tête pleine de machinations, il coupa une longueur de ficelle qu’il alla attacher au clou de son Nœud qui représentait Édouard, pour le relier à celui de Félicia. Était-ce une coïncidence que les deux éléments principaux de son projet se soient rencontrés sans son intervention? Était-ce une coïncidence qu’il y assiste, par miroirs interposés?
« Non », dit-il à voix haute, bien qu’il fût seul. « Ça ne peut être que le destin. » 

dimanche 31 mars 2013

Les fées de Cottingley

Encore une fois, l'épisode de cette semaine fait référence à un phénomène qui a été longtemps jugé inexpliqué:  les photographies des Fées de Cottingley.


La page Wikipédia sur le sujet m'apparaît assez complète, au cas où vous voudriez en apprendre davantage sur cette histoire.

   

Étrangement, l'article ne présente pas les cinq photos en question. 



C'est pourquoi je les ai incluses dans ce message!


(elles sont toutes accessibles via la version anglaise de l'article Wikipédia).




Le Noeud Gordien, épisode 263 : Le visage de la silhouette

Après toutes ces semaines  englouties à enquêter, spéculer, comploter, à s’entraîner jusqu’à frôler la folie, passer du temps avec Alice et Jessica offrait un moment de pure allégresse, un véritable répit dans la mouvance de la dernière année. Dès qu’il avait pris leur main dans les siennes, elles l’avaient forcé à revenir sur terre et abandonner cette mission qui l’obsédait. Des activités aussi simples qu’aller jusqu’à chez lui, partager un repas ou les faire rire lui donnait une satisfaction qui dépassait tout ce qu’il avait vécu récemment.
Elles prirent grand soin de lui raconter tous les détails de leur nouvelle année scolaire. Une fois adultes, elles ne conserveraient qu’un souvenir diffus de leur enseignante ou de leur classe, mais présentement, c’était l’un des pivots autour duquel leur petit monde tournait. Après la collation et le bain, Édouard offrit de leur lire une histoire; Alice refusa, soutenant qu’elle était trop vieille pour ça. Cependant, lorsqu’Édouard se mit à leur raconter l’histoire des fées de Cottingley qui se trouvait dans Les mystères de l’inexpliqué, Alice fut aussi captivée que sa petite sœur.
Il s’agissait d’une série de cinq photos prises par deux jeunes filles au début des années 1900. Elles avaient créé un certain engouement à l’époque; Arthur Conan Doyle, le célèbre auteur des histoires de Sherlock Holmes, les avait même déclarées authentiques. De l’aveu tardif des protagonistes de cette affaire – plusieurs années après la parution du volume – les photos étaient des trucages, mais Édouard se garda de le mentionner à ses filles, content de les voir si émerveillées.
Lorsqu’il les envoya au lit, dans le silence de son appartement crade, Édouard se débattit avec deux pensées. La première était que s’il s’était ennuyé à ce point de ses filles, elles ressentaient sans doute la même chose, probablement avec encore plus d’intensité. La séparation de leurs parents et le déménagement avait dû être difficiles pour elles… Et lui, que faisait-il pendant ce temps? Il filait des gens louches, il sortait dans des clubs, il passait des semaines entières au chalet… Bon, tout cela n’était peut-être pas une partie de plaisir, mais pendant tout ce temps, ses filles grandissaient sans leur père… Alice glissait vers la préadolescence… Jessica suivrait peu après…
La seconde pensée était la conséquence douloureuse de la première. Je suis un mauvais père. Comme le sien l’avait été pour lui. Pourtant, il s’était juré…
Après une bonne heure à ressasser ces deux idées, Édouard commença à pressentir la fin des effets de la poudre que Gordon lui avait prescrite. Il avait considéré laisser ses effets disparaître pour travailler quelques heures. Il décida plutôt d’en reprendre immédiatement, se coucher tôt et dormir tranquille. Il allait pouvoir ainsi offrir à ses filles une présence de qualité le lendemain matin et jusqu’à ce qu’elles soient rendues à l’école.
Il finissait à peine de tousser – la poudre était libératrice, mais combien irritante – lorsqu’on sonna à sa porte.
C’était en soi une surprise : les gens de son entourage tendaient à s’annoncer avant chaque visite. Il supposa que c’était Geneviève – après tout, elle travaillait non loin – mais un coup d’œil à travers le judas démentit son hypothèse : c’était plutôt une femme inconnue. Il ouvrit la porte, sans toutefois détacher une chaînette de sûreté.
« Oui? », fit-il, faute de meilleure entrée en matière. À travers l’entrebâillement, il put mieux la détailler : mi-vingtaine, blonde, manteau blanc à la mode… Elle se tenait devant la porte, les pieds joints et les mains derrière le dos avec un grand sourire d’écolière malicieuse.
« Édouard Gauss?
— On se connaît?
— Nous avons des amis communs. Est-ce que je peux entrer?
— Quels amis?
— J’arrive de chez Geneviève », dit-elle en souriant toujours un peu trop. « Moi, c’est Félicia. 
— Je ne me souviens pas qu’elle m’ait parlé d’une Félicia. Vous vous êtes connues comment?
— C’est moi qui ai acheté votre maison sur la rue Hill. Je l’ai rencontrée quelques fois, mais c’est mon notaire qui s’est occupé de la paperasse. En fait, avant ce soir, je n’avais pas compris que elle et toi, vous… » Elle fit un mouvement des mains pour compenser le mot qu’elle ne trouvait pas – à moins qu’elle ne veuille le prononcer – sans doute une variation sur étiez ensemble.
Édouard hésita un peu, mais il jugea que la visiteuse ne devait pas être trop dangereuse. Il fit glisser la chaînette et la laissa entrer. « Il ne faut pas parler trop fort : mes enfants dorment dans la pièce d’à côté et l’isolation est très mauvaise. » Il lui montra la table, mais elle ne s’assit pas. Elle prit plutôt le volume des Mystères de l’inexpliqué qui traînait là et le feuilleta sans le regarder.
« En fait, lorsque je parlais d’amis communs », chuchota-t-elle, « je ne parlais pas de Geneviève.
— Qui, alors?
— Des gens… spéciaux. Par exemple, à qui tu dois la faveur d’être en vie ». Édouard se raidit; elle continua à sourire. « Je suis initiée, moi aussi.
— Étais-tu là durant mon initiation?
— Oui. Belle cérémonie. À la mienne, ça n’était que mon maître et moi. »
Je le savais que l’initié-mystère avait une silhouette de femme! « Tu as dit que tu t’appelais comment?
— Félicia. Lytvyn. »
La fille de l’ex-caïd de La Cité était donc une sorcière… Claude n’allait pas y croire. Et si son père l’avait été aussi? Sa domination sans précédent sur la ville prenait alors un tout autre sens. « Enchanté », dit-il en lui tendant la main. Elle la lui serra avant de lui toucher le bras d’un geste à mi-chemin entre la familiarité et la caresse. Édouard tressaillit malgré lui.
« Tu ne m’as pas encore dit pourquoi tu étais allée voir Geneviève… »
Félicia soupira. « Elle n’était pas très réceptive, mais au moins, elle a mentionné ton nom, alors… Il n’y a pas de façon facile de le dire, mais au moins le fait que tu sois un initié facilite de beaucoup les choses. Allons-y sans détour. Ta fille…
— Quoi, ma fille? Qu’est-ce qu’elle a?
— Pas de panique… Je pense que je sais ce qui ne va pas avec elle.
— Pour commencer, qui t’a dit que…
— Je pense qu’elle est possédée par l’esprit d’un mort. Voilà. »
Édouard n’avait jamais eu le bec si bien cloué de toute sa vie.