Bonjour tout le monde! Comme vous le savez, j’ai créé ce blog pour publier le Nœud Gordien, le roman-feuilleton que vous avez suivi pendant dix ans et 500 épisodes (!!!).
Qu'en est-il de votre écrivain du dimanche favori maintenant que ce projet est bouclé? Ces jours-ci, je suis un écrivain... Sept jours sur sept. Je travaille sur une trilogie de romans, qui explorent les écueils de la masculinité d'aujourd’hui à travers le regard de trois amis que j’appelle «mes trois tarés».
J'ai déjà complété Misogyne, le premier volet, que je m'apprête à soumettre à des éditeurs. Cet été, je planche sur le deuxième : Obsédé. Si l'écriture est un plaisir plutôt solitaire, j’ai décidé de partager avec vous des bribes de mon travail sur ma page Facebook au cours des prochaines semaines.
Je vous invite à m'y retrouver!
vendredi 8 mai 2020
dimanche 10 décembre 2017
La fin d'une époque!
Il y a plus de dix ans, l'idée d'écrire un roman-feuilleton m'a pris, des publications en petites bouchées, faciles à écrire en marge de mon doctorat, faciles à lire pour quiconque le souhaitait. À l'origine, je disais à moitié à la blague que ce serait amusant de me rendre à 500 épisodes...
Dix ans plus tard, j'y suis parvenu. Beau temps mauvais temps, que je sois en vacances ou dans un "rush", chaque dimanche, j'étais là pour partager le chapitre suivant. Une à trois pages dans mon document Word. Jamais une ligne de plus, jamais une ligne de moins.
À l'origine, j'avais quelques idées floues et distantes de destinations éventuelles pour le récit. C'est toutefois dans le feu de l'action, en me basant sur ce qui avait déjà été posé, que j'ai décidé - la plupart du temps la semaine même - ce qui suivrait. Cet été, pour la première fois, j'ai foncé en avant: je ne pouvais plus me permettre d'inventer à mesure, il fallait que je donne à l'histoire un fin à la hauteur de ce qui avait été installé. J'ai été délicieusement obsédé par tout cela pendant des semaines, mais je pense avoir livré une finale qui laissera croire à ceux qui n'ont pas lu ce paragraphe que tout était planifié depuis le jour 1.
Ces "petites bouchées" se sont accumulées: l'histoire complète fait 435486 mots, plus de deux millions de caractères... Une bonne brique!
La prochaine étape sera de réviser le texte afin de le faire publier. Vu que dix ans se sont écoulées entre le début et la fin, j'ai gagné en expérience, de sorte que, même si je veux garder l'histoire intacte, je sais qu'il y a place à l'amélioration, surtout pour le premier tiers... Alors si vous hésitez encore à vous lancer dans une longue lecture à l'écran, restez à l'écoute! Je m'efforcerai de conquérir la publication papier.
Est-ce que d'autres projets suivront celui-ci? C'est absolument certain que oui. Mais les prochains ne se feront pas en mode feuilleton.
😉
L'écrivain du dimanche vous souhaite une excellente journée... La mienne s'annonce déjà bien!
Le Nœud Gordien, Épisode 500 : Le prochain chapitre
On aurait pu croire que La magie révélée allait annoncer le
début d’une période de lumières pour l’humanité, la rencontre longtemps attendue
entre la science et le surnaturel. Malheureusement, on observa, dans un premier
temps du moins, l’effet contraire.
Sollicités de toute part,
les Maîtres de l’Agora refusèrent d’abord de partager à tout vent leur savoir
ancestral. Ils firent toutefois volte-face après avoir appris que le clan du
Terminus, qui ne partageait pas leurs scrupules, enseignait à quiconque
jurait d’obéir aux règles de leur communauté. L’application de ce critère était
facilitée par le fait que les Quatre pouvaient vérifier à même l’esprit des
candidats leur sincérité réelle…
Les Seize de l’Agora
répliquèrent en publiant Magie 101, le
tout premier traité de magie authentique, cosigné par Édouard Gauss et
Alexandre Legrand. Même si l’accès à la magie s’avérait d’une facilité
déconcertante – surtout en comparaison avec ce que les vétérans avaient
toujours connus –, la discipline requise pour atteindre l’acuité découragea
tout de même la majeure partie des autodidactes, et une proportion importante
des novices.
Simultanément, on assista à
la montée en flèche de l’obscurantisme et du charlatanisme. La révélation de la
magie fit croire à certains, par amalgame, que tout le reste devait forcément
être vrai aussi : les OVNIs, le Yéti et les Illuminatis, autant que le
monstre du Loch Ness. On disait : si
une conspiration de magiciens a pu exister pendant toutes ces années, qui sait
ce qu’on nous cache encore? Les astrologues et les cartomanciens s’enrichirent
comme jamais aux dépends des plus crédules.
Pire encore, de véritables
initiés choisirent éventuellement d’appliquer leurs connaissances pour assouvir
leurs bas instincts. Est-ce surprenant qu’on ait nommé les premières années
post-révélation la décennie parano?
Le risque de tomber sous le joug d’un magicien mal intentionné étant bien réel,
en qui pouvait-t-on avoir confiance? La question était d’autant plus pressante
que personne ne pouvait plus être entièrement certain de l’authenticité de ses
propres pensées…
Le vent tourna après la
commercialisation de l’invention la plus célèbre d’Alice Gauss : le kit de
détection de la magie. Aussi facile d’usage qu’un papier tournesol, il pouvait détecter
si quelqu’un avait été l’objet d’un procédé, allant jusqu’à révéler la
signature du praticien responsable, aussi unique qu’une empreinte digitale. Commercialisé
par le géant LCA – Legrand Chimie et
Alchimie –, le kit contribua à dissiper la méfiance envers les magiciens.
La transition ne se fit pas
sans heurts. C’est grâce à ce kit que l’influence envahissante des Cinq du
Terminus fut mise au jour – le cinquième étant le fils d’Aizalyasni Tam, cet
étrange enfant qui n’avait jamais développé de conscience propre, habité par
celle qu’il partageait avec ses quatre parents… Leur communauté, qu’on
qualifiait de culte depuis longtemps, s’était infiltrée partout dans la
société, jusqu’aux échelons les plus élevés du pouvoir politique, du crime organisé,
des médias… Forcés de répondre aux accusations fusant de toute part, les
fidèles des Cinq furent l’objet d’une chasse aux sorcières – la première de
l’histoire à reposer sur des assises objectives. Cette révélation ébranla
profondément le tissu social et inspira une série d’ajustement aux codes civils
et criminels. Une fois la poussière retombée, sécurisée par sa capacité à mieux
baliser l’usage de la magie, l’humanité fut fin prête à explorer son potentiel.
Depuis toujours, la
recherche théorique dans le domaine avait été limitée par le nombre d’initiés capables
d’y contribuer. La communauté grandissante des praticiens acquit vite la masse
critique pour établir la radiesthésie comme champ de recherche scientifique en
bonne et due forme. Au carrefour de la physique, de la biologie et de la
psychologie, il avait pour objet la capacité de l’esprit humain à agir sur le
monde matériel, via l’usage de connexions symboliques. La nouvelle discipline
fut consacrée lorsque Félicia Lytvyn reçut le prix Nobel de physique pour ses
travaux démontrant expérimentalement l’existence de champs, analogues à ceux
décrits par la thermodynamique quantique, réagissant à certaines formes
d’activité mentale.
Malgré la controverse qu’ils suscitèrent – notamment en
raison des allégations, jamais démontrées, que ses recherches avaient été
financées par plus de cent millions de dollars issus de l’organisation criminelle de son père –, les
travaux de Lytvyn s’avérèrent d’une importance capitale. Ils confirmaient, hors
de tout doute, que la vie humaine était plus qu’un épiphénomène, une simple
évolution aléatoire dans un cosmos indifférent. Qu’on l’appelle esprit,
conscience ou âme, l’essence de l’humanité avait une existence réelle, au même
titre que la matière ou l’énergie.
Les futurologues du début
du XXIe siècle avaient annoncé l’avènement inévitable de la
singularité, le point tournant qui changerait à jamais la nature même de la race
humaine. On avait présumé qu’elle arriverait par l’entremise de l’intelligence
artificielle et de la nanotechnologie… Personne n’avait pu prévoir que la magie
allait en devenir partie prenante. En brouillant les frontières entre la vie et
la mort, entre l’humain et l’Univers, entre soi et l’autre, elle propulsa l’espèce
vers la prochaine étape de son évolution.
Un mystère fascinant de
cette période-pivot ne fut toutefois jamais complètement résolu… Qu’est-ce qui
avait conduit Romuald Harré, un fils de paysan guatémaltèque, à entreprendre,
par des moyens discutables, le grand projet qui avait tout changé?
Le fait que les humains
aient pu découvrir par eux-mêmes les symboles et les connexions permettant les
procédés magiques, laissait croire que le chemin vers l’Œuvre suprême se
trouvait depuis toujours caché dans la nature même du réel, attendant un initié
assez génial – ou assez fou – pour le suivre jusqu'au bout.
C’était une hypothèse tenable;
au fond, comme se plaisait à souligner l’une des pionnières qui avait pavé la
voie à cette révolution : tout est
tout.
FIN
dimanche 3 décembre 2017
Le Nœud Gordien, épisode 499 : Dénouement
« Je ne suis toujours
pas certain que ce soit une bonne idée », dit Édouard à Félicia pendant
qu’elle verrouillait la porte de sa maison.
« Les funérailles, ce
n’est pas seulement pour honorer la mémoire d’un disparu, rétorqua-t-elle.
C’est surtout pour permettre aux survivants de se retrouver entre eux.
— Félicia… C’est ma faute.
C’est moi qui ai pressé sur la gâchette. C’est ridicule!
— C’était un cas de
légitime défense. Après tout, ils t’ont tué juste après. Littéralement tué! N’importe qui à ta place aurait fait
pareil. »
Il espérait que la
commission d’enquête mise sur pied par la mairesse, prévue pour la
mi-septembre, reconnaisse elle aussi cette interprétation. Il se comptait
chanceux d’avoir pour témoin Claude Sutton, dont la parole risquait de peser
encore plus que la sienne. Il soupira et embrassa la joue de Félicia. « Tu
as raison. Comme toujours. Allons-y… »
Le service avait lieu dans
une maison funéraire cossue de l’Ouest. Par on ne sait quel moyen, les médias
avaient eu vent que quelque chose s’y passait. Tout le monde connaissait
maintenant l’existence des initiés; l’opinion publique jugeait qu’ils incarnaient
une menace souterraine, bien pire que les changements climatiques ou
l’immigration. Même les franges plus pondérées de la population exigeaient des
réponses. Les Seize n’étaient pas naïfs : de la même manière que tirer sur
un fil peut défaire un tricot, en répondant aux questions de la populace,
d’autres questions seraient soulevées en cascade, jusqu’à mettre au jour les
crimes que certains avaient commis, et toutes ces irrégularités dont aucun
initié n’était innocent.
Tendu comme la corde d’un
arc, Édouard traversa la haie des journalistes, Félicia à son bras. Beaucoup de
visages connus, certains anciens collègues… La plupart des questions lui étaient
destinées, à propos de la magie révélée,
de l’irruption de Gordon, du fait de mieux en mieux établi que tous ceux qui
lui avaient obéi avaient été consommateurs d’Orgasmik. Et ils n’avaient pas
oublié que son frère Philippe était le créateur présumé de l’O, ce qui donnait
au tout des airs de conspiration… Il fit la sourde oreille : la vraie
source de sa nervosité se trouvait à l’intérieur.
Pendant qu’il préparait
l’émission, il avait souvent craint les représailles de ceux qu’il devait
trahir. La révélation de son lien surnaturel avec Ozzy avait toutefois pris des
allures de peccadille, éclipsée par l’intervention spectaculaire de Gordon et
l’Œuvre de Harré. Il fut soulagé, à son entrée, de lire dans le visage des
autres qu’on l’accueillait encore comme un pair.
Félicia et Édouard
saluèrent Arie Van Haecht, dont le fauteuil roulant avait été positionné non
loin de l’entrée. Il avait repris du mieux depuis qu’on l’avait libéré de sa
compulsion pour s’occuper de ses deux frères. Ceux-ci devenaient de plus en
plus fonctionnels, mais leur mémoire demeurait désespérément embrouillée. « Nous
allons bientôt retourner à Rotterdam et aménager dans la maison de notre père,
annonça-t-il d’entrée de jeu. Avec un peu de chance, l’environnement familier
va accélérer leur récupération. À propos, j’ai reçu des nouvelles d’Adam…
— Ah oui?, dit Félicia,
plus par politesse que par intérêt réel.
— Il dit qu’il aura
complété le Grand Œuvre d’ici Noël… Il est le premier surpris d’avoir autant
avancé…
— Tu lui transmettras nos
félicitations », conclut Édouard.
Le couple rejoignit ensuite
Olson, Stengers et Polkinghorne. Les trois hommes se trouvaient au milieu d’une
conversation animée. Olson les accueillit avec une question : « Avez-vous
vécu des manifestations synchrones depuis ce
jour-là? »
Ce jour-là… Le jour où tout avait changé, ce moment-pivot marqueur
d’un avant et d’un après incommensurables. Ce jour où
Édouard avait péri, et était revenu à la vie; ce jour où Olson était sorti de
sa catatonie, non seulement en bonne santé, mais libéré de cet engrenage cassé
qui lui avait empoisonné l’existence.
« Non, pas de manifestation,
dit Félicia. Et vous?
— C’est ce dont nous
discutions, répondit Polkinghorne. On dirait qu’elles ont cessé. Comme si le
destin avait atteint son aboutissement. Comme si l’Univers nous avait guidés
jusqu’à ce jour-là. Et maintenant que
nous sommes arrivés à destination, il n’a plus besoin de nous envoyer de signaux. »
Stengers se lança dans une
description des changements qu’il avait perçus dans sa pratique depuis ce jour-là. Il avait l’impression que le
monde ne résistait presque plus aux effets de ses procédés, rendant caduques
certaines complexités. « Je vous prédis que, d’ici quelques années, notre
pratique se résumera à de simples trucs. Les rituels longs et laborieux seront
bientôt une affaire du passé! »
Pénélope se joignit à leur
petit groupe en roulant des yeux. « Je ne sais pas quelle mouche a piqué
Avramopoulos », chuchota-t-elle en arrivant. Elle réussissait à rendre glamour sa robe noire, pourtant des plus
modestes. « Avant, c’est à peine s’il reconnaissait mon existence; maintenant,
il ne me lâche plus. » Elle lança un regard à la sauvette dans sa
direction. Il avait acculé Mandeville dans un coin, et, à en juger par son
expression, il s’était mis en mode charme. « Je crois que le départ de
Derek l’a affecté plus qu’il ne veut l’admettre.
— Bien fait pour lui, dit
Félicia. Je n’ai jamais compris ce que Derek lui trouvait en premier
lieu. » Personne ne connaissait les détails de leur rupture. Les spéculations
allaient de bon train; Avramopoulos, fidèle à son habitude, esquivait les
questions et déniait l’existence du moindre problème.
Édouard laissa les autres papoter
pour s’approcher du cercueil où reposait Gordon, l’air paisible, les mains
croisées sur le ventre, l’anneau de sa panoplie brillant à son doigt. Le
thanatologue avait recomposé son visage troué par le feu de Saint-Elme.
Édouard avait côtoyé cet
homme, mais l’avait-il vraiment connu? En raison de son apparition dans le
cadre de La magie révélée, tout le
monde présumait qu’il s’était retrouvé sous le joug de Harré. L’opinion unanime
le dépeignait comme une victime, et non comme un collabo. Mais Édouard ne
pouvait négliger à quel point son attitude avait changé, bien avant la petite
Joute fatidique… Il ne connaîtrait sans doute jamais le fond de cette histoire.
Il se recueillit en
silence. Légitime défense ou pas, Édouard se sentait profondément coupable de
sa mort.
Le cercueil fut fermé et
amené au cimetière adjacent. Latour s’était fait inhumer à Paris, comme il
l’avait indiqué dans son testament; les frères Van Haecht parlaient quant à eux
de faire construire un monument à leur père, à défaut de pouvoir lui offrir une
sépulture. Gordon, dont on ne connaissait pas les dernières volontés, allait
être mis en terre dans sa ville d’adoption, le dernier repos d’un homme sans
racines.
La procession funèbre se
fit sous un ciel gris qui promettait une averse. Le groupe avait décliné les
services d’un aumônier pour cette partie du cérémonial; chacun se replia sur
ses propres pensées pendant la mise en terre. Ozzy en profita pour venir se
poser l’épaule d’Édouard sans crailler, contrairement à son habitude. Avait-il
compris la solennité du moment?
Le silence introspectif fut
brisé par Avramopoulos. Une fois le cercueil abaissé, il sortit une flasque de
la poche de son veston. « Gordon aimait humer l’odeur du scotch, plus
encore que le boire », dit-il en levant le contenant vers le ciel.
« À ta santé, vieux frère. » Il la vida ensuite dans la fosse.
Au même moment, une goutte
tomba sur la joue d’Édouard. Puis une autre, et une autre encore, jusqu’à ce
que le doux bruissement de l’averse sur l’herbe se fasse entendre dans toutes
les directions.
« Non, non, non, dit
Félicia. Ça ne convient pas du tout. Gordon mérite mieux. » Devant le
regard interloqué des autres, elle s’accroupit et étala un peu de la terre qui
allait bientôt combler la fosse. Du bout du doigt, elle traça quatre symboles,
puis elle pointa le dernier. « Visualisez celui-là », dit-elle. Elle
retourna aux côtés d’Édouard et glissa une main un peu sablonneuse dans la
sienne. Elle prit celle de Polkinghorne, à sa gauche, qui prit celle
d’Avramopoulos, qui prit celle d’Arie… Édouard tendit à sienne à Olson, et
ainsi de suite, jusqu’à ce que le cercle soit complété. Les yeux fermés, ils se
concentrèrent sur le symbole tracé par Félicia…
…jusqu’à ce qu’ils
ressentent sur leur peau la douce chaleur du soleil. Ils ouvrirent les
yeux : un arc-en-ciel décorait la grisaille de l’horizon.dimanche 26 novembre 2017
Le Nœud Gordien, épisode 498 : Changer le monde
Le coup ne vint jamais. Plutôt : un frisson. Une bourrasque. Le bruit de talons hauts sur l’asphalte. Félicia rouvrit les yeux. Aizalyasni se trouvait derrière Harré. Elle fit un mouvement dans sa direction, et la lumière dont il était nimbé pâlit.
Le maître fou se retourna. « Comment… » Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Martin apparut à son tour, comme s’il avait franchi d’un pas le seuil d’un portail invisible. Karl Tobin se matérialisa ensuite à côté de Félicia, et Rem à sa droite. L’aura de Harré s’atténua un peu plus à chaque nouvelle arrivée, jusqu’à disparaître complètement. Pendant un instant, ils demeurèrent tous immobiles, les traits tendus par l’effort d’un combat invisible. La panique croissante affichée par Harré fut le premier indice que les quatre prenaient le dessus. Il poussa ensuite un grognement de rage, de haine, de frustration, puis sa chair se désintégra plus vite qu’il l’avait construite. Les quatre continuèrent à se concentrer sur l’impression laissée derrière; elle devint translucide, ses lignes se brouillèrent, puis elle disparut complètement.
Le maître fou se retourna. « Comment… » Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Martin apparut à son tour, comme s’il avait franchi d’un pas le seuil d’un portail invisible. Karl Tobin se matérialisa ensuite à côté de Félicia, et Rem à sa droite. L’aura de Harré s’atténua un peu plus à chaque nouvelle arrivée, jusqu’à disparaître complètement. Pendant un instant, ils demeurèrent tous immobiles, les traits tendus par l’effort d’un combat invisible. La panique croissante affichée par Harré fut le premier indice que les quatre prenaient le dessus. Il poussa ensuite un grognement de rage, de haine, de frustration, puis sa chair se désintégra plus vite qu’il l’avait construite. Les quatre continuèrent à se concentrer sur l’impression laissée derrière; elle devint translucide, ses lignes se brouillèrent, puis elle disparut complètement.
Les quatre baissèrent les bras en soupirant à l’unisson. Ce répit ne dura qu’un instant : chacun partit dans une direction différente. Aizalyasni se précipita vers la femme qui avait porté Hill; Martin vers Gordon; Rem – qui ne pouvait en fait qu’être Timothée ressuscité – se pencha quant à lui sur le cadavre d’Édouard. Tobin offrit d’aider Félicia à se relever.
« On ne peut plus rien pour lui », dit Martin à propos de Gordon.
Félicia refusa la main tendue et accourut auprès d’Édouard et Tim. « Et lui? Fais quelque chose! »
Timothée ausculta Édouard une longue minute, pendant laquelle Félicia retint son souffle. Lorsqu’il se redressa, son cœur se serra. L’avait-elle perdu pour toujours?
Le corps d’Édouard tressaillit, puis sa bouche s’ouvrit pour happer une grande bouffée.
Félicia avait su garder une mesure de sang-froid face à la découverte de son cadavre, face à des menaces mortelles, face à la possibilité de la fin du monde. Mais voir son amoureux revenir à la vie brisa toute sa contenance. Elle fondit en larmes en l’étreignant.
Édouard avait l’air ébaubi de quelqu’un qu’on réveille au beau milieu d’un rêve. Le sentir retourner son étreinte fut pour Félicia la plus belle sensation du monde. Ozzy vint se poser à côté d’eux; l’oiseau croassa à répétition, jaloux de l’attention d’Édouard. Celui-ci l’accueillit avec un rire tendre et une caresse, puis il se releva avec la prudence d’un nonagénaire.
Il sursauta en apercevant l’homme pétrifié qui se tenait un peu plus loin sur le boulevard. Félicia l’avait à peine remarqué. « Claude!
— Pas d’inquiétude, dit Timothée. Encore quelques minutes, et il sera libre de ses mouvements.
— Megan? », dit une voix féminine derrière eux. Puis : « Édouard?! » Geneviève venait de reprendre conscience. « Qu’est-ce que je fais ici?
— C’est compliqué, répondit-il d’une voix rauque. J’en ai manqué un bout, moi aussi…
— Je veux comprendre, dit Félicia à Timothée. Que s’est-il passé avec Harré? Il a dit qu’il avait réussi… Réussi quoi?
— L’Œuvre suprême, dit Martin.
— La fin d’un monde, dit Aizalyasni.
— Le début d’un nouveau, conclut Tobin.
— Je n’y comprends rien, lança Geneviève, dépassée.
— Expliquez-nous », exigea Édouard.
Timothée acquiesça. « Harré était convaincu que la magie n’avait pas toujours été aussi rare que de nos jours. Il était obsédé par l’idée de la ramener sur Terre. C’est pour y parvenir qu’il s’est mis à ouvrir des Cercles… Chacun nécessitait le sacrifice d’un initié, qui devenait en quelque sorte le conduit entre la magie et le monde.
— Tu parles de sacrifices… Il les a assassinés, rappela Félicia.
— Son intention était noble…
— Noble? Comment peux-tu dire une chose pareille?
— Il croyait surtout qu’aucune vie humaine n’avait d’importance face à la réalisation de son Œuvre, continua Timothée posément. Pas même la sienne, en fait. Il croyait devoir mourir pour atteindre son objectif… »
Cela n’excuse pas ses crimes, pensa Félicia. À tout le moins, cela expliquait son moment d’incrédulité. « Il s’est accroché à son filet in extremis, c’est ça? Et avec toute la magie dans l’air, il a pu reconstruire son corps… » Mais quelque chose clochait dans ce scénario. « En théorie, même trois Cercles ne suffiraient pas pour transformer le monde entier... Comment a-t-il fait?
— C’est simple : il a mobilisé tous les Cercles…
— Voyons donc! Personne n’aurait pu supporter toute cette énergie sans être détruit! Même avec l’aide de Hill et Gordon… Sans même parler du problème de la distance… » Elle détecta un subtil changement dans l’attitude des Quatre. Jusqu’ici, elle avait présumé qu’ils avaient découvert le plan de Harré en lisant ses pensées, comme ils faisaient avec tout le monde. Se pouvait-il que… « Vous l’avez aidé!?
— Nous avons pu voir l’esprit de Harré, sans fard, sans filtre, admit Tobin. Tricane disait sans cesse : apprend d’abord à te changer, à changer les autres, puis à changer le monde. Au final, c’était ça, son plan… Et c’est ce que Madame aurait voulu que nous fassions.
— Quand même », intervint Édouard, qui recouvrait sa forme un peu plus à chaque seconde, « même en vous y prenant à sept plutôt qu’à trois, ça ne doit pas avoir fait une grande différence…
— Tu as raison, répondit Timothée. Mais à cent? À mille? À cent mille?
— Vous parlez des mouvements ordonnés par Gordon, proposa Édouard. Ce sont ces gens vous ont aidés à supporter l’énergie…
— La plus grande oraison de l’histoire », confirma Aizalyasni.
Félicia bouillait de plus en plus. En s’alliant avec ce fou dangereux, les Quatre étaient coupables par association de la mort de Gordon. Le fait qu’ils aient ressuscité Édouard était loin de les absoudre du reste. « Si Harré était votre allié, pourquoi diable l’avoir attaqué?, demanda-t-elle.
« Il croyait accomplir la volonté de l’Univers, continua la jeune femme. Même s’il était préparé à y rester, il espérait secrètement que l’Univers le récompenserait à la hauteur de son service… S’il survivait, il se disait que le monde lui reviendrait de droit. Maya nous avait avertis : il fallait lui couper l’herbe sous le pied sans tarder.
—C’est qui, Maya? »
Timothée poursuivit en ignorant la question de Félicia. « Notre seule chance, poursuivit-il, c’était d’y aller à quatre contre un, immédiatement après qu’il ait complété le Grand Œuvre, avant qu’il ait eu le temps d’apprivoiser son apothéose…
— Tu n’as pas tort lorsque tu le traites de fou dangereux, concéda Martin. Nous ne pouvions pas le laisser en liberté…
— Quelle grandeur d’âme, ironisa-t-elle. Ça n’aurait rien à voir avec le risque qu’il brime votre liberté, par hasard? »
Les Quatre lui servirent un sourire narquois. « Parlant de liberté, enchaîna Tobin, l’obligation de rester cachés ne tient plus à rien. À partir de maintenant, nous allons nous afficher au grand jour, peu importe ce que les Seize en disent. Je vous rappelle que nous n’avons jamais voulu la guerre… Simplement vivre en paix, en veillant au bien de notre communauté.
— Vous avez essayé de faire de moi une marionnette! Vous avez travaillé de concert avec Harré! Si vous pensez que je vais vous croire un instant… »
D’un mouvement sec, Tobin désigna Édouard du menton. « Nous l’avons ramené à la vie en signe de bonne foi. Pour la dernière fois : nous ne voulons pas la guerre, mais nous ne tolérerons plus d’opposition de votre part. Le Centre-Sud, c’est chez nous. Tenez-vous-le pour dit. »
Les Quatre disparurent comme ils étaient arrivés, entre deux battements de paupière.
« Je dois être en train de rêver », dit Geneviève. Elle s’était éloignée de la conversation, à laquelle elle ne comprenait rien, pour examiner Claude, encore pétrifié. « Je vais me réveiller. C’est la seule explication. »
Les téléphones d’Édouard, de Félicia, de Geneviève, de Claude – même celui dans la poche de Gordon – se mirent à vibrer et à sonner au même moment. La panne du réseau cellulaire enfin finie, les textos et les notifications entraient en rafale. Le monde avait peut-être irrémédiablement changé, mais ces alertes donnaient l’impression d’un retour à une certaine forme de normalité.dimanche 19 novembre 2017
Le Nœud Gordien, épisode 497 : Deux temps, trois mouvements
Depuis qu’elle avait
pénétré dans l’intersection des trois Cercles, une idée s’imposait sans cesse à
Félicia : ici, tout est possible.
La façon dont elle avait commandé au vent, dont elle communiait avec les
impressions… Elle pouvait se permettre de voir grand.
Aidez-moi, répéta-t-elle. Comme une fillette devant ses bougies
d’anniversaire, elle fit un vœu. Je vous
en prie. Aidez-moi. J’ai besoin de vous tous. Tous, sauf Édouard. Elle ne
voulait surtout pas penser à Édouard. Elle ne pouvait pas penser à lui. La douleur crue menaçait d’anéantir
l’aplomb qu’elle venait à peine de reconquérir.
Et les morts répondirent à
son appel. Elle les sentit remuer, abandonner leur passivité coutumière pour se
mettre en mouvement. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, ils étaient des
dizaines, massés devant elle en demi-cercle. Parmi eux se trouvaient Espinosa,
Hoshmand, Gordon… Mais aussi Mélanie Tremblay et Éric Henriquez. Et son père,
décédé dans son quartier général du Centre, recouvert par le Cercle numéro
deux. Dans ce moment décisif, voir son père qui, de son vivant, avait plutôt brillé
par son absence, faillit faire jaillir les larmes qu’elle avait réussi à refréner
jusqu’ici.
Les impressions
s’avancèrent en s’interpénétrant de plus en plus, formant autour d’elle une
bulle radiant d’une énergie distincte de celle qui saturait déjà les environs.
Instinctivement, elle leva les mains devant son cœur, à la manière des Trois.
Une étincelle apparut entre ses paumes, brillante comme le soleil, happant les
impressions dans sa blancheur éblouissante.
Harré était déjà l’initié
le plus puissant que le monde ait connu. À l’intersection des Cercles, il
devait frôler l’omnipotence. Pour le vaincre, Félicia devait agir, vite et décidément.
Dans un premier temps, il
fallait priver le camp ennemi de ses atouts : soustraire Hill de
l’équation, et couper Harré de sa magie – si possible, en se l’arrogeant. Dans
un deuxième temps, il fallait frapper fort – lui balancer tout ce qu’elle
avait, avant qu’il ne se ressaisisse. S’il reprenait le dessus, c’en était fait
d’elle – peut-être du monde entier. Deux temps, trois mouvements. À toute
vitesse.
Une nouvelle secousse la
fit chanceler. Un bruit de verre cassé se fit entendre au loin. Un corbeau
croassa au-dessus d’elle. En levant la tête, elle vit que trois points lumineux
croissaient dans les nuages; des rayons colorés s’étendaient dans toutes les
directions, donnant aux nuages noirs l’apparence de méduses titanesques.
Elle ne pouvait plus
attendre : c’était le moment ou jamais.
Elle sortit de sa cachette,
et poussa avec ses deux paumes l’étincelle allumée par l’essence des morts. Un
rayon blanc en sortit et trancha net le cordon rattachant Hill à sa maison. Le
halo de sa présence s’évanouit d’un coup; la femme qui l’avait portée poussa un
petit cri éraillé et tomba sur le sol, inconsciente.
« Non! », cria
Harré paniqué, sa posture ployant sous un poids invisible. Il leva les mains
vers le ciel à la manière d’un Atlas supportant la voûte céleste.
« Oh oui »,
répondit Félicia. Profitant du désarroi de son ennemi, elle tenta de détourner
à son profit le pilier de lumière.
Elle réalisa avec effroi
l’ampleur de son erreur. Sa tentative équivalait à vouloir écoper des rapides à
la louche. À endiguer une cataracte à mains nues.
Harré saisit à son tour
l’occasion : il arracha à Félicia son étincelle. Elle eut l’impression que
son âme se déchirait; la violence de la sensation lui fit perdre pied. Elle se
retrouva à nouveau étalée sur l’asphalte, coupée de l’acuité, impuissante.
Le pilier de lumière
absorba l’étincelle. La pression que Harré avait subie après la défaite de Hill
s’évanouit d’un coup. En se redressant, il déclama : « Oui. Oui! Enfin!
L’ŒUVRE SUPRÊME!
Ses pieds quittèrent le
sol, comme si le pilier n’était plus fait de lumière, mais d’un fluide au
courant capable de l’emporter. Il leva le menton, les bras en croix. Le pilier
devint incandescent; à ce moment précis, le sourire aux lèvres, Harré explosa
en une bruine rougeâtre.
Son impression demeura
toutefois, suspendue entre ciel et terre. Après un instant de surprise
manifeste, le fantôme de Harré retrouva son rictus détestable. Il fit un geste,
et sous les yeux de Félicia, il se constitua en quelques secondes un nouveau
corps de chair et d’os – cette fois, avec ses propres traits, plutôt que ceux
de Van Haecht.
Un silence lourd s’était
emparé du boulevard. Le vent avait tombé; les nuages se dispersaient déjà,
laissant filtrer des pieds-de-vent.
« Je suis
vivant », dit-il, la voix pleine d’incrédulité. Félicia, balayée par la
chair de poule, voulut faire surgir l’étincelle blanche à nouveau, mais rien ne
se produisit. « Je suis vivant! », répéta-t-il avant d’éclater d’un
rire à glacer le sang, les mains levées vers le ciel comme un défi lancé à
Dieu. « J’ai accompli mon devoir. Il ne me reste maintenant qu’à jouir de
ma récompense! » L’éclat sinistre de ses yeux ne disait rien qui vaille.
Jusqu’au dernier moment,
Félicia avait cru pouvoir empêcher Harré d’accomplir son dessein funeste.
Toute sa vie semblait faite
d’une longue série de causes et d’effets l’ayant conduite à ce moment précis.
Espinosa s’était d’abord allié
avec son père avant de la choisir comme apprentie. Il lui avait ordonné de
séduire Frank Batakovic, qui lui avait voué son âme jusque dans la mort…
Lorsqu’elle avait lié son essence à la cloche de verre, toutes les impressions
s’étaient tournées vers elle. En les mobilisant à sa cause, en leur empruntant
leur puissance pour contrecarrer Harré, elle avait sincèrement cru qu’elle pouvait
gagner.
Harré pouffa de rire en
lisant ses pensées. « Tu n’as rien compris. En fait, c’est tout le
contraire! » Sa silhouette brillait d’une aura bleutée, la même teinte que
le feu de Saint-Elme. Tout son être semblait chargé d’une énergie qui ne
demandait qu’à être déchaînée. « Oh, tu étais là où il fallait. Ta
destinée n’était toutefois pas de me vaincre, mais de paver la voie vers mon
retour. Et mon triomphe! Et maintenant que tu as joué ton rôle jusqu’au bout… »
Il leva la main. La lumière qu’il exsudait de partout
s’accentua au bout de ses doigts en un point aveuglant, forçant Félicia à fermer
les yeux.
Derrière ses paupières
closes, le point clignotait encore, imprimé sur sa rétine, comme un signal
annonçant le coup fatidique.dimanche 12 novembre 2017
Le Nœud Gordien, épisode 496 : L’œuvre suprême, 4e partie
La chaleur de ses tatouages
s’accentua au point de lui faire craindre qu’elle devienne intolérable. Félicia
s’arrêta le temps d’examiner celui sur son épaule gauche. Chacun des traits
brillait de la douce lumière du fer chauffé; la peau alentour était rougie et
boursouflée, comme des suites d’un violent coup de soleil.
Une série de coups de feu
la fit sursauter. Avançant à pas de loup jusqu’au coin du boulevard St-Martin, elle
risqua un coup d’œil de l’autre côté. Harré riait à gorge déployée, au beau
milieu du pilier aux mille couleurs. La scène baignait dans une bruine translucide,
un brouillard scintillant qui ressemblait aux mirages qui agitent l’air au-dessus
de l’asphalte brûlant. Cette substance arrivait du sud comme une crue éthérée,
avant d’être happée en tourbillon par le pilier incandescent, et pompée
jusqu’aux nuages.
Harré n’était pas seul. Une
femme l’accompagnait, sa silhouette entièrement recouverte par celle, à moitié
translucide, de Narcisse Hill. Un cordon argenté rattachait le fantôme à un
point lointain, à l’ouest – sans doute sa maison. Ce curieux amalgame tournait
autour de Harré en l’accompagnant dans ses gestes incantatoires.
Félicia fut surprise
d’apercevoir Édouard à quelques pas du pilier, les yeux rivés sur elle,
immobile, impassible. Il lui fallut une seconde pour comprendre que ce n’était
pas son amoureux qui la scrutait ainsi, mais son impression : son cadavre
gisait sur le sol, la bouche ouverte, les yeux exorbités, un pistolet tordu à
côté de sa main.
L’impression de Gordon se
tenait un peu plus loin, lui aussi à côté de sa dépouille.
Félicia se sentit
défaillir. Sa main chercha la brique solide du mur derrière elle comme une
bouée, sans laquelle elle risquait de sombrer. Dès que son étourdissement le
lui permit, elle tourna les talons et s’enfuit aussi vite qu’elle le put.
Elle n’eut pas eu le temps
de se rendre bien loin qu’un craquement tonitruant se fit entendre. La terre trembla;
saisie, elle fit un pas de travers et chuta. La douleur de son genou éraflé
cassa l’emprise de la panique aveugle. Il n’en fallait pas moins pour que la
voix de la raison s’insinue dans la brèche et reprenne le volant.
Il fallait qu’elle retrouve son sang-froid. Le salut du monde en
dépendait.
Elle ferma les yeux et
inspira profondément en pensant à Gianfranco Espinosa, le plus stoïque des
hommes, aux côtés de qui elle avait appris à juguler ses émotions – son
impatience autant que son amour, mais surtout sa crainte de ne pas être à la
hauteur. Elle sentit sa présence bienveillante, qui perdurait au Terminus
malgré sa mort… Elle lui demanda : aide-moi.
Elle inspira à nouveau en se
concentrant sur Gordon, qui la poussait sans cesse à se dépasser, à ne jamais
être moins qu’excellente. Elle avait tant appris depuis qu’il l’avait prise
sous son aile… Elle refusait de croire qu’il avait rejoint le camp de Harré. Il
était bien plus plausible de croire que comme Van Haecht, comme la femme au
corps usurpé par l’esprit de Hill, Gordon n’était plus maître de ses actions. Une
fois de plus, elle sentit une connexion se nouer entre elle et lui. L’élève et
le maître. Aide-moi.
Elle inspira une troisième
fois, cette fois pour elle-même. Je. Me.
Moi.
Depuis qu’elle l’avait
découvert, son mantra avait le double effet de la détacher d’elle-même, tout en
affirmant ce qu’elle avait d’essentiel.
Dans l’espace creusé par
l’acuité, baignant dans le potentiel immense de la magie brute, elle perçut la
présence de tous ceux qui avaient péri dans les trois Cercles – toutes ces
impressions qui, depuis longtemps, étaient tournées vers elle, comme s’ils
attendaient un signe de sa part, ou peut-être une parole…
Aidez-moi.dimanche 5 novembre 2017
Le Nœud Gordien, épisode 495 : L’œuvre suprême, 3e partie
La fin d’un monde, avait dit Hill. Ces paroles dans la bouche d’un
illuminé étaient les plus effrayantes que Félicia ait jamais entendues. Elle se
répétait qu’elles ne devaient pas être prises littéralement, qu’aucun procédé
ne pouvait avoir cette envergure, mais en levant les yeux au ciel, les nuages
qui paraissaient engloutir le soleil lui rappelaient que c’était de Harré dont
il s’agissait. Harré qui, à lui seul, avait vaincu presque tous les Maîtres de
son époque. Qui avait su tromper la mort…
Pouvait-elle l’empêcher
d’exécuter son plan? Elle en doutait. Pouvait-elle prendre le risque de ne rien
faire? Absolument pas.
Elle avait retenu de sa
course-poursuite avec Tobin que la plupart des accès au quartier étaient
condamnés, obstrués par des blocs de béton. Elle espérait pouvoir se faufiler
aussi près que possible du boulevard St-Martin avant de devoir laisser sa
voiture derrière.
Elle ressentait l’énergie
radiesthésique se concentrer à mesure qu’elle s’approchait du centre de
l’orage, une intensité qui dépassait de loin celle du Terminus, qui avait
pourtant failli lui coûter la vie. Cette fois, la sensation était différente,
moins oppressante, peut-être parce qu’elle portait maintenant son procédé encré
à même sa chair, plutôt que peint sur six plaquettes de bois. Harré avait évoqué
l’intersection de trois Cercles... Du
jamais-vu. Personne ne pouvait prédire comment la magie fonctionnerait dans
pareil contexte. Il lui restait à espérer que la protection offerte par ses
tatouages tienne bon.
Elle se retrouva dans un
cul-de-sac, confrontée à un dilemme : faire marche arrière, chercher un
chemin pénétrant plus loin dans le quartier, et perdre de précieuses minutes sans
garantie d’y parvenir; ou laisser sa voiture et avancer à pied, lentement mais
sûrement. Comme la tempête semblait tournoyer autour d’un point qui ne se
trouvait plus bien loin, elle choisit la deuxième option.
Jusque-là, les rues étaient
demeurées à peu près désertes : les gens du coin s’étaient mis à l’abri de
ce ciel qui semblait sur le point de leur tomber sur la tête. Un attroupement,
d’autant plus manifeste par contraste, bloquait cependant le chemin que Félicia
avait choisi. Ses membres se firent menaçants dès qu’ils la virent s’approcher,
certains, armés, allant jusqu’à la mettre en joue. Étaient-ils à la solde de
Harré? Étaient-ils contrôlés par Gordon, comme les auditeurs de l’émission?
Elle préféra battre en retraite sans leur poser la question.
Elle voulut les contourner,
mais les autres voies d’accès étaient pareillement occupées. Adossée contre la
brique d’une maison placardée, elle réfléchit à ses options.
Le procédé de Hoshmand
s’imposait, mais elle n’avait pas une heure à lui consacrer. Si seulement elle
avait pu faire comme Gianfranco l’été dernier, qui l’avait rendue invisible en
quelques coups de eye liner sur sa
cuisse…
L’été dernier. Difficile de croire qu’une année seulement s’était
écoulée depuis la catastrophe du Hilltown. Depuis, elle avait travaillé
d’arrache-pied, gagné son bâton et son anneau. Elle avait inventé des procédés
capables d’impressionner les Seize.
Et si j’en étais maintenant capable?
Elle entra en acuité avec
une facilité inédite. Ses tatouages se mirent à picoter, mais elle ne sentit
pas la menace d’un contrecoup.
Elle trouva son crayon
feutre dans son sac et traça les caractères du procédé à même son avant-bras.
Espinosa avait caché les siens sous sa robe, mais l’impératif de garder secrète
l’existence de la magie ne tenait plus à rien.
Lorsqu’elle boucla le
procédé, ses tatouages se mirent à chauffer. Elle demeura sur le qui-vive un
instant, mais la sensation s’estompa rapidement. So far, so good, pensa-t-elle. Elle s’approcha prudemment de l’un
des barrages en frôlant les murs, sans que quiconque ne réagisse à sa présence.
Elle se faufila de l’autre côté puis accéléra le pas. Un vent agressif, armé de
poussière et de saleté, l’accueillit dans le Centre-Sud.
L’intensité radiesthésique
s’accrut encore. Elle devina qu’elle se trouvait désormais à l’intersection des
trois Cercles. Une douce chaleur l’enveloppa, concentrée sur ses tatouages, qui
pulsaient au rythme de son cœur. L’incertitude et l’effroi de la dernière heure
laissaient place à une sorte d’allégresse, au sentiment que tout était
possible. Chaque élément de son environnement suggérait qu’il se trouvait là en
vue d’une finalité, comme si elle entrevoyait pour la première fois un ordre
profond caché derrière la réalité usuelle. Elle vivait l’émoi d’une
manifestation synchrone, mais au carré : le monde entier était en phase,
et elle avec lui. C’est un signe,
pensa-t-elle. Moi aussi, je suis là où il
faut.
Elle eut une pensée pour Rory
qui, durant leur aventure en Thaïlande, lui avait parlé de l’ivresse des
profondeurs. Cette altération de la chimie des gaz agissait sur la biologie des
plongeurs en causant chez eux des effets psychotropes inattendus – incluant
l’euphorie. Elle se demanda si l’énergie combinée de trois Cercles pouvaient
avoir le même effet.
Une bourrasque la força à
s’accroupir par crainte d’être emportée. Sans réfléchir, naturellement, elle
tourna son acuité vers le vent, vers l’air, vers les turbulences. Elle imposa à
l’atmosphère chaotique la tranquillité de son esprit discipliné; immédiatement,
le vent cessa ses ruades. Elle éclata de rire. Elle se sentait forte.
Puissante. Inarrêtable.
Un pilier de lumière
chatoyante apparut entre ciel et terre, une lumière d’autant plus crue qu’elle
détonnait avec la pénombre. Il semblait toucher le sol deux coins de rue plus
loin. Elle y était presque…
Elle se remit en marche,
plus déterminée que jamais.dimanche 29 octobre 2017
Le Nœud Gordien, épisode 494 : L’œuvre suprême, 2e partie
Claude était devenu pâle
comme un drap; Édouard, carrément livide.
Harré, Gordon et Geneviève
formaient un triangle, chacun à deux mètres des autres; ils déclamaient des
incantations inintelligibles au milieu du vent grondant, les bras tendus vers
le ciel, pendant qu’au-dessus de leurs têtes, les nuages noirs tourbillonnaient.
Par moments, on pouvait reconnaître dans leurs mouvements ceux qu’avaient
répétés les malheureux spectateurs du complexe Les Muses. De solides bourrasques
soulevaient la poussière et les détritus avec un hululement sinistre, ponctué
de coups de tonnerre assourdissants.
Ils avaient retrouvé
Gordon. Ils avaient la confirmation qu’il avait rejoint le camp de Harré. Que
sa manœuvre durant l’émission n’était qu’un prélude à… ceci. Mais la surprise absolue de découvrir Geneviève mêlée à tout
cela avait scié les jambes d’Édouard.
Il fallut l’appel répété de
Claude pour le sortir de son ahurissement. Son allié avait dégainé son arme,
qu’il tenait à deux mains, pointée vers le sol. « Qu’est-ce qu’ils sont en
train de fabriquer?
— Je ne sais pas », répondit-il.
« Ça n’a pas l’air
très catholique. Il faut faire quelque chose!
— Mais quoi? »
Pragmatique, Claude
interpréta la question comme une invitation à prendre l’initiative. Il braqua
son arme et avança vers le trio. Édouard n’était guère convaincu qu’il s’agisse
de la meilleure approche, mais il n’avait rien de mieux à proposer. Il lui
emboîta le pas.
« Police! Que personne
ne bouge! », hurla Claude à mi-chemin. Les trois ne montrèrent aucun signe
de l’avoir entendu, ou même remarqué. Il tira un coup en l’air en s’approchant
davantage. Cette fois, il réussit à attirer leur attention. « Police! Les
mains en l’air! Cessez immédiatement!
— Non », dit Harré. Malgré
le vent, Édouard entendit le mot résonner comme s’il avait été prononcé dans
une cathédrale silencieuse. D’un mouvement de la tête, Harré signala à Gordon
de s’occuper des importuns.
Harré et Geneviève se
tendirent au même moment, comme s’ils prenaient sur leurs épaules la charge
dont Gordon devait se délester afin d’obéir à la consigne. « Statue »,
dit-il simplement. Un craquement électrique se fit entendre; une lueur rouge
les enveloppa. Claude et Édouard se retrouvèrent pétrifiés, incapables de
bouger le moindre muscle. Gordon les scruta un instant, le visage déformé par
le même rictus que Harré – et, plus inquiétant encore, Geneviève – avant de
retourner à ses incantations.
Piaffant d’impuissance dans
son cachot de chair, Édouard vit des points lumineux apparaître au cœur des
nuages. Cette lumière, tantôt jaune, angélique, apaisante, tantôt rouge,
infernale, terrifiante, donnait à la voute céleste des airs de jugement
dernier.
Il ne lui restait qu’à
accepter la défaite. Je suis cuit, mais
j’aurais dû m’y attendre, pensa-t-il plein d’amertume. Qu’est-ce que j’espérais accomplir en me mesurant aux plus grands
magiciens du monde, avec un grand total d’un procédé à mon répertoire?
Un instant.
Un seul procédé, peut-être…
Mais qui lui avait tout de
même permis de se libérer de la censure posée par Avramopoulos. Grâce auquel il
avait déjoué les défenses du repère de Gordon.
Pouvait-il espérer vaincre
cette nouvelle contrainte?
L’image du procédé
émergeant apparut dans son esprit, aussi claire que jamais. Il inspira à la
recherche de l’acuité; alors que, d’ordinaire, il lui fallait de longues minutes,
cette fois, l’état second lui rentra dedans. La magie qui saturait l’air
ambiant, loin de le rendre malade, envahit chaque cellule de son corps. Il lui
suffit de la faire passer par le
symbole dans sa tête – une procédure indescriptible, naturelle, instinctive –
pour lui permettre de libérer un doigt, un pied… Puis, de fil en aiguille, son
corps au complet. Pendant qu’il se concentrait, les nuages avaient grandi jusqu’à
éclipser le soleil, plongeant le boulevard dans une nuit précoce.
Même libéré, il se garda
bien de bouger. Laisser croire aux magiciens qu’il demeurait hors-jeu était son
seul atout. Il ne voyait qu’une issue : prendre l’arme de Claude et tuer
Harré, en espérant que le trou de la balle soit le point final de sa sinistre
entreprise – et de son joug sur Gordon et Geneviève.
Toucher une cible à vingt
mètres aurait été difficile même si le vent n’avait pas brouillé les cartes.
Tirer dans ces conditions serait pour le moins hasardeux, compte tenu que son
ex-femme, la mère de ses enfants, se trouvait tout à côté de la cible. Il
n’aurait sans doute pas de deuxième chance; il allait saisir l’arme, courir
autant que possible, et vider son chargeur à la seconde où son assaut serait
détecté. Il avait ainsi meilleur espoir de faire mouche… Et d’éviter les balles
perdues.
Il exhala et s’exécuta.
Il arracha le pistolet de
la main de Claude. Geneviève le remarqua en premier. Alors qu’il s’apprêtait à
tirer, elle fit un large mouvement du revers de la main. Une force invisible le
renversa. Il perdit pied et échappa son arme.
Il avait raté Harré… Mais
Gordon avait cessé ses incantations. Il regardait, incrédule, deux taches de
sang s’agrandir sur sa chemise fripée. Il voulut parler, mais il s’écroula sur
l’asphalte.
Les traits crispés, le
visage luisant de sueur, Harré semblait secoué. « Débarrrasse-nous de
lui », dit-il à Geneviève sans desserrer les dents. « Je peux tenir
quelque temps, nous finirons à deux. »
Édouard tendit la main vers
le pistolet, mais d’un nouveau mouvement de la main, Geneviève chiffonna
l’arme, comme si elle avait été faite de papier plutôt que de métal.
« Imbécile », cracha-t-elle en s’approchant, le visage tordu par la
haine. « Je comprends que ta femme ait été furieuse contre toi. Elle
craignait que ton projet égoïste d’émission mette en péril la vie de vos
enfants… Elle ne pensait qu’à cela, lorsque je l’ai possédée. Ironique,
n’est-ce pas? C’est elle qui nous a montré comment Gordon pourrait s’adresser à
La Cité entière… La pièce manquante pour nous permettre de réaliser notre
Œuvre. Oh, nous aurions bien trouvé une occasion de le faire, même sans toi… Mais
tu nous l’as servie sur un plateau d’argent.
— Hill! », s’exclama
Harré, confirmant à qui Édouard avait réellement affaire. « J’ai besoin de
ton aide! Presse-toi!
— Nous devons
malheureusement mettre fin à notre conversation. Votre corps m’a bien servi
dans le passé; j’en reprendrai volontiers possession. Après que vous l’ayez
quitté pour toujours, bien entendu, ajouta-t-il avec un sourire rogue. Quoiqu’à
bien y penser, j’aurais intérêt à conserver celui de cette femme pour user
selon mon bon plaisir, une fois notre Œuvre complétée…
— Hill!, répéta Harré,
l’urgence dans la voix.
— Adieu, M. Gauss. »
Hill serra le poing;
Édouard se mit à suffoquer, écrasé par la même force qui avait détruit son
arme, incapable de se détourner du spectacle atroce d’une ‘Geneviève’ amusée de
le voir périr.dimanche 22 octobre 2017
Le Nœud Gordien, épisode 493 : L’œuvre suprême, 1re partie
Dès que Gordon disparut, le
technicien qui bloquait à voie à Édouard s’en désintéressa pour se mettre à
gesticuler à son tour.
Alexandre, Claude et les
deux agents en civil accoururent. L’un d’eux, un vétéran moustachu, demanda à
Claude : « Boss… Veux-tu bien me dire qu’est-ce qui vient de se
passer, là?
— Je sais que ce ne sera
pas facile à croire, mais cet homme est un puissant magicien. Un vrai de vrai. »
Le moustachu jeta un regard
vers la salle chaotique. « Ouais, ok, répondit-il avec un sang-froid
étonnant. Ça explique bien des choses. »
Les pensées d’Édouard
défilaient à une vitesse folle. Gordon, l’un des Seize, avait fait son coming out occulte en direct à la télé.
D’une manière ou d’une autre, il avait réussi à hypnotiser une bonne partie de
la foule… Mais pourquoi? « Tout ça… Ce n’est pas un objectif en soi. Ce
n’est qu’un moyen.
— Qu’est-ce que ça peut
être?, demanda Alex.
— Je ne sais pas. Mais il
avait les yeux fous de Harré. Il faut craindre le pire… Peu importe ce qu’il
tente d’accomplir, il faut l’arrêter. »
Alexandre allait rétorquer,
mais Claude déclara, d’un ton sans appel : « Avant toute chose, on
sort d’ici. »
L’évacuation de la salle
s’était mise en branle, entravée par ceux qui continuaient d’obéir aux
instructions de Gordon. « Suivez-moi, dit Édouard. On passe par les coulisses. »
Il attrapa la cage d’Ozzy qui crailla, indigné d’encore s’y trouver, puis il
guida ses alliés jusqu’à une sortie de secours.
La lourde porte se referma
derrière eux. À l’extérieur, ceux qui n’avaient pas été admis à l’émission
étaient en proie à la même compulsion que les autres spectateurs. « What the fuck?, lança Alexandre. Comment
Gordon a pu affecter tout ce monde-là en même temps?
— Je ne pensais pas que
c’était possible, répondit Édouard.
— Alors, va falloir lui
demander, dit le moustachu. Comment on le retrouve, votre magicien? »
Édouard avait une petite
idée. Il posa un genou par terre et libéra Ozzy. L’oiseau prit son envol et
décrivit un cercle au-dessus de leurs têtes avant de revenir se poser sur le
poing d’Édouard. « Peux-tu retrouver Gordon, mon trésor? » La
corneille croassa quatre fois et s’envola de nouveau – direction sud.
« Let’s go!, dit Alexandre.
— Non, pas toi, réagit
Édouard.
— Hein? Pourquoi?
— Parce que Gordon a menacé
ma famille. Peut-être qu’il ne travaille pas seul. Peut-être que Geneviève et
les filles sont en danger. Je ne peux pas prendre ce risque. Je veux que tu te
rendes chez elle, que tu les amènes toutes les trois dans un endroit sûr, et
que tu ne les perdes pas de vue tant que tout cela n’est pas réglé, ok?
— J’appelle des
renforts », dit l’autre agent. C’était un homme à la carrure solide, poilu
comme un ours à l’exception du crâne, lisse comme une boule de quille.
« Pas de réception. Tous les réseaux sont kaput – même les services
d’urgence.
— Va falloir qu’on se
démerde seuls, dit Claude. En passant, je vous présente le lieutenant Caron et
le sergent Thibeault. » Édouard et Alex leur serrèrent la main.
« Thibeault, tu vas avec Alex. Toi, Jean-Marie, tu viens avec nous.
— Bonne chance, dit Alex.
Faites attention à vous.
— Toi aussi. » Édouard
et ses deux alliés s’engagèrent sur la piste qu’Ozzy leur indiquait.
Une grappe de gens
occupaient un carrefour plus loin sur leur chemin. « Eux autres, ils ne
sont pas là par hasard », déclara le lieutenant Caron. En effet, si les
flâneurs étaient légion dans la zone-tampon entre le Centre et le Centre-Sud,
ceux-ci montaient ostensiblement la garde, plusieurs avec une arme à la main.
Ozzy les avait déjà dépassés; il attendait patiemment son maître, perché sur un
fil électrique.
« Va falloir créer une
diversion si on veut continuer. Jean-Marie, tu vas aller te positionner à
l’est. Dans cinq minutes, tu vas crier Police! Jetez
vos armes!, tout en gardant tes distances. Surtout, reste à couvert. Nous,
continua-t-il en s’adressant à Édouard, nous allons approcher par l’ouest. En
passant par la ruelle, là-bas, on va pouvoir ressortir derrière eux. Avec un
peu de chance, personne ne nous verra.
— Je vais m’assurer que
tout le monde regarde de mon mon bord », dit Caron. Il ne semblait pas fâché
de se frotter à un peu d’action. « Puis après?
— Après, tu te rends au
poste le plus près et tu vas chercher des renforts. »
Il acquiesça, résolu. « Let’s
go. »
Le plan fonctionna à
merveille. Lorsque le cri se fit entendre, les soldats de fortune se
planquèrent, craignant une fusillade. Deux d’entre eux détalèrent carrément.
Édouard et Claude se faufilèrent sans être inquiétés, pendant que Caron
continuaient à leur crier des ordres d’une voix autoritaire, mais sans jamais
se montrer. À la sortie de la ruelle, ils durent prendre un détour pour éviter
de s’exposer aux vigiles. Ozzy les rejoint en croassant, comme pour leur dire
qu’ils se trompaient de chemin. Ils aperçurent au loin que d’autres carrefours
étaient barrés, mais tout indiquait qu’ils avaient traversé le blocus. Ils
redoublèrent de vigilance en continuant d’avancer.
Chaque pas qui le
rapprochait du Centre-Sud accentuait chez Édouard une sensation analogue à
celle du plongeur qui descend trop vite dans les profondeurs… La sensation lui
rappelait celle qu’il avait ressentie lorsqu’il avait fait l’erreur de méditer
dans la maison d’Avramopoulos et de Virkkunen, dans le Centre-Sud. Ce jour-là,
il avait failli y rester, démoli par l’énergie radiesthésique trop concentrée…
Cette fois était pire encore. L’air en était saturé au point qu’il la goûtait
presque sur sa langue, une viscosité écœurante qui se ressentait par l’âme
plutôt que par les sens usuels…
Ozzy tourna à droite sur
une artère familière : le boulevard St-Martin. Ils suivirent l’oiseau…
…et ils aperçurent,
deux-cent mètres plus loin, trois figures nimbées d’un halo chatoyant, au beau
milieu de la rue déserte. Édouard reconnut Harré, Gordon, et…
« Geneviève? »dimanche 15 octobre 2017
Le Nœud Gordien, épisode 492 : La magie révélée, 6e partie
Félicia reçut deux textos
d’Édouard à dix-huit heures cinquante. Le premier disait : Dans dix minutes, écoute CitéMédia. Le
second ajoutait : Je préfère que tu
l’apprennes de moi.
Intriguée, elle s’était
installée devant la télé avec une coupe de blanc. Elle savait qu’Édouard
planchait dur sur un projet financé par la station, mais elle en ignorait la
nature précise. Avec ses propres chats à fouetter, elle ne s’était pas trop
souciée des siens. Pour tout dire, avec Harré en liberté, elle n’était pas fâchée
qu’il se soit tenu loin de l’Agora au cours des dernières semaines.
Dix-neuf heures. Une
musique mystérieuse accompagna l’apparition du titre de l’émission : La magie révélée. Elle avait bien vu les
publicités qui l’annonçaient ces derniers jours, affichées un peu partout dans
La Cité, sans toutefois y porter attention. La télé n’avait jamais été son
truc.
Elle se prêta quand même au
jeu, curieuse de découvrir ce qu’Édouard voulait qu’elle y voie. Les surprises
s’enfilèrent en crescendo, la première étant la présence de Ben parmi les
panélistes. Il eut la présence d’esprit de ne pas la nommer durant son récit de
la catastrophe du Hilltown, mais le soulagement de Félicia fut de courte durée
– jusqu’à la présentation du deuxième extrait vidéo.
Sa réaction fut
viscérale : elle se retrouva debout sur le divan, les deux mains sur la
tête, à gueuler « Non! Non, non, non, non! FUCK! » Elle venait de se
voir – et toute La Cité avec elle –, planquée derrière la voiture de Tobin,
pendant qu’il se débarrassait par des moyens clairement surnaturels du tueur à
ses trousses.
Le cœur battant, elle
poursuivit son écoute sans se rasseoir. Elle comprit peu après le sens réel du
titre : La magie révélée… Par
Édouard Gauss et Ozzy-la-corneille. Comment avait-il pu en venir à cette idée
saugrenue? Pensait-il que les Maîtres le laisseraient faire impunément? Oh, Édouard…
Ces émotions n’étaient que
le prélude au vrai coup de théâtre : l’entrée en scène de Gordon. Heureuse
de le voir en vie, étonnée qu’il apparaisse dans cette émission, elle le vit
ordonner au public de répéter sa série de mouvements… Contre toute attente, le
public se prêta au jeu avec une précision et une énergie inattendues. Surnaturelles.
Elle n’en croyait pas ses
yeux. Gordon contrevenait aux cinq principes de la façon la plus vulgaire – en
direct à la télévision! Son expression finale la renversa encore plus que tout
le reste. Elle ne put l’apercevoir qu’un instant, moins d’une seconde avant que
l’émission soit remplacée par un écran noir où flottaient les lettres No signal. Son regard, son sourire… Elle
ne pouvait voir que deux possibilités. Soit Gordon avait été possédé par Harré…
Soit il l’avait rejoint dans la folie.
Il y avait anguille sous
roche. Une anguille monstrueuse… La trahison d’Édouard était une peccadille
comparée au coup d’éclat de Gordon. À quoi pouvaient rimer ces mouvements? Le
seul indice clair dont elle disposait, c’était le symbole qu’il avait montré à
la caméra. Il figurait parmi ceux qui avaient été mobilisés durant le grand
rituel, afin de canaliser le trop-plein d’énergie émis par le deuxième cercle.
Mais encore?
Elle voulut contacter ses
collègues de l’Agora, mais son téléphone ne détectait aucun réseau. À défaut de
les appeler, elle pouvait toujours se rendre à eux. Elle attrapa son sac et
sortit.
Ce qu’elle vit dans le ciel
ajouta une nouvelle surprise à la séquence.
La rue Hill offrait une vue
imprenable sur La Cité. Jusqu’ici, la journée avait été splendide, sans un
nuage d’un horizon à l’autre. Une cellule orageuse était toutefois apparue
au-dessus du centre-ville, une tache qui n’aurait pas dû noircir ce fond bleu.
Elle grandissait à vue d’œil. La manœuvre de Gordon était sans doute reliée à
ce phénomène inquiétant… Qui sait quelle en serait la conclusion? Une chose
était claire dans son esprit : elle ne pouvait pas rester là, les bras
croisés, et attendre de la découvrir.
Réfléchis, fille : tu ne peux pas te lancer tête baissée dans la
mêlée. Qu’il s’agisse de Gordon ou de Harré, son adversaire avait accès à
la metascharfsinn. Elle ne pourrait
guère espérer faire mieux qu’Olson et Vasquez. À moins que…
Si Hill avait la solution
contre la divination, peut-être qu’il pourrait l’outiller contre la metascharfsinn. Elle se précipita au
grenier en se maudissant de ne pas y avoir pensé plus tôt.
En touchant le symbole,
elle s’attendait à retourner dans le purgatoire où Hill demeurait prisonnier;
une toute autre expérience l’attendait, aussi déroutante qu’inattendue.
Elle marchait dans la rue, à la lisière du Centre-Sud. Elle voyait à
travers les yeux d’une autre personne… Celle-ci jeta un coup d’œil en direction
du ciel grondant, juste au-dessus de sa tête. « Nous y sommes », dit-elle d’une voix féminine, vaguement
familière. Elle regarda ensuite une bâtisse dont Félicia reconnut la façade
décrépite. Un modeste carton collé sur la vitrine, à l’intérieur, indiquait
Centre communautaire St-Martin, surplombé par le logo de Cité Solidaire. Un
graffiti jaune et blanc recouvrait une bonne partie de la vitre grillagée. Sainte-Trinité,
priez pour nous.
Elle tourna la tête vers son compagnon. Harré. « L’intersection
des trois Cercles, dit le Maître fou. Après tout ce temps passé à attendre,
plus morts que vifs… Enfin.
— Il ne manque plus que Gordon…
— Et ce sera la fin d’un monde. Le… » Harré s’arrêta net. Il la
dévisagea. Félicia sut que c’était elle qu’il scrutait, et non pas ce corps
qu’il habitait. « Il y a une intruse dans ta tête »,
dit-il.
Félicia fut éjectée de la
vision sans autre forme de procès. Elle ouvrit les yeux, couchée sur le sol du
grenier, sonnée. Elle se releva et toucha le symbole à nouveau : rien ne
se produisit. Elle tituba jusqu’à sa voiture. La fin d’un monde, avait dit Harré. Il était fou, mais pourquoi
Hill – et peut-être Gordon – s’étaient-ils joints à lui, si ses visées
s’avéraient nihilistes? Quel sot pouvait vouloir scier la branche sur laquelle
il était assis? Où ils étaient tous assis!
Elle mit le cap vers l’est
sans se préoccuper du code de la route. Au-dessus de sa tête, les nuages noirs
s’étendaient comme une tache d’huile. dimanche 8 octobre 2017
Le Nœud Gordien, épisode 491 : La magie révélée, 5e partie
Le Maître sortit de sa
poche un papier qu’il déplia soigneusement. Il le tourna ensuite vers la caméra
pour révéler un symbole cabalistique. « Imprimez ce symbole dans votre
esprit. Concentrez-vous sur lui. Je vais maintenant réaliser une série de
mouvements. Vous allez les mémoriser parfaitement du premier coup. Une fois que
j’aurai complété ma routine, vous la ferez à votre tour. Vous »,
dit-il en désignant les gardes du corps et le technicien, « faites en
sorte que personne ne puisse m’interrompre.
— Ne l’écoutez pas! »
dit Édouard à la salle. Il voulut se lever, mais le technicien s’interposa,
menaçant.
« Au contraire,
rétorqua Gordon. Assurez-vous que tout le monde puisse m’entendre. Levez le
volume de votre télévision. Dites à votre entourage de venir voir. Écoutez-moi…
Et faites ce que je vous dis. Un », dit-il en prenant une posture.
« Deux… » Il effectua ainsi une séquence rapide de neuf mouvements
complexes. À la grande surprise d’Édouard, une bonne proportion de l’auditoire
se leva dès qu’il eut fini. Tous répétaient précisément le moindre geste montré
par Gordon…
« Ça ressemble à
l’espèce de messe que j’ai vue au Terminus… », dit Maude, abasourdie.
« Qu’est-ce qu’on fait avec ça, Jean? Jean? » Maude tourna la tête pour
voir son patron debout, lui-même en train de répéter les mouvements avec une expression
stupéfaite, comme s’il était le premier surpris par ses actions.
Raymonde était avachie sur
son fauteuil, les jambes appuyées sur les épaules de Maurice, qui s’en donnait
à cœur joie à grands coups de langue et de doigts. Maintenant que son mari
James travaillait au Terminus, elle avait le champ libre pour recevoir son
amant à volonté… Insatiable, il se pointait trois ou quatre fois par semaine
avec une bouteille de fort et une poignée de pilules jaunes, et elle le
laissait s’amuser avec sa chair abondante. Sentant poindre un orgasme – naturel
celui-là, par-dessus l’autre, chimique, qui rayonnait encore dans son
bas-ventre –, elle ne prêtait qu’une attention distraite à la télévision
allumée un peu plus loin… Jusqu’à ce qu’une voix irrésistible lui dise Écoutez-moi bien.
« Maurice… Faut que
t’écoutes », dit-elle en écho aux instructions de l’homme à la télé. Mais
son amant, entièrement dévoué à sa tâche, n’entendait rien d’autre que le
frottement de ses grosses cuisses contre ses oreilles. Elle n’avait guère
l’habitude de se lever de son fauteuil sans aide, mais lorsque l’homme lui commanda
de mimer ses gestes, elle dut obéir. Elle posa un pied sur le sol, puis un
autre. Croyant peut-être qu’elle se dégourdissait, Maurice ne ralentit pas la
cadence d’un iota, se contentant d’ajuster sa position pour continuer de plus
belle. Elle se redressa en geignant, puis, au prix d’un effort dont elle ne se
croyait plus capable, elle se hissa sur ses pieds.
« Que c’est qu’tu fais
là? », demanda Maurice. C’était au tour de Raymonde de l’ignorer,
concentrée sur la télévision, sur la tâche à accomplir. Chaque mouvement
effectué par l’homme était buriné dans son esprit, tout comme le symbole qu’il
avait montré à l’écran. Elle entreprit la séquence, mais le deuxième mouvement
la déséquilibra : elle bascula vers l’avant pour s’affaler sur son amant.
Elle ne s’appartenait plus; debout ou couchée, elle n’avait d’autre choix que
continuer, ignorant les poussées désespérées du pauvre Maurice coincé sous elle.
Lorsqu’elle entendit l’homme de la télé dire « Répétez la séquence.
Continuez. Coûte que coûte », elle éclata en sanglots d’impuissance.
Éventuellement, Maurice cessa
de se débattre.
Le technicien qui barrait
le chemin d’Édouard avait une expression sans équivoque : il n’attendait
qu’un faux mouvement pour devenir violent. Il aperçut toutefois que Claude et
ses hommes s’apprêtaient à passer à l’action, leur arme déjà dégainée.
« Gordon! », cria Édouard. Le Maître se tourna vers lui. « C’est
fini. Rends-toi.
— Oh, au contraire, ça ne
fait que commencer… » Son expression se décomposa. Son visage s’éclaira d’un
sourire fou; ses yeux s’écarquillèrent… Ce changement, Édouard ne l’aperçut
qu’une fraction de seconde : l’instant d’après, Gordon s’était volatilisé.
Au même moment, un
bourdonnement électrique tonna dans les écouteurs, si puissant que tous ceux
qui en portaient – dans la régie et sur le plateau – durent se les arracher
d’urgence. L’éclairage clignota, puis flancha; le chaos s’empara de la salle.
Les lumières d’urgence qui prirent le relais éclairèrent un tableau chaotique,
où ceux qui tentaient de quitter leur siège étaient bloqués par d’autres qui
continuaient la boucle des mouvements de Gordon.dimanche 1 octobre 2017
Le Nœud Gordien, Épisode 490 : La magie révélée, 4e partie
Édouard se doutait que les
Maîtres allaient vite réagir… Il ne s’était toutefois pas attendu à ce que ce
soit avant même la fin de l’émission. « Je vais le prendre », dit-il
à Maude.
Il décrocha le téléphone.
Sa main tremblait légèrement. Le déclic du transfert d’appel se fit entendre.
« Intéressant, ton
petit projet… » C’était bien la voix de Gordon. « À propos :
j’ai ton oiseau…
— Si jamais tu lui fais du
mal…
— Fais ce que je te
dis, et il ne lui arrivera rien de fâcheux, répondit Gordon.
— Qu’est-ce que tu
veux?
— Tu veux révéler la magie?
Je vais t’aider, parole d’honneur. Je veux accéder au plateau de tournage. Je
veux m’adresser à la caméra. Surtout, n’alerte personne. Si je détecte la
moindre faille dans ta coopération, je tords le cou de ton animal. Puis, ce
sera le tour de tes petites filles. Compris? » La gorge serrée, le souffle
court… Même s’il avait su quoi dire, Édouard n’aurait pas pu l’articuler. Gordon
interpréta son silence comme une réponse positive. « Bien.
J’arrive… »
Édouard raccrocha,
abasourdi. Il a menacé mes filles.
Cela ne ressemblait en rien au Gordon qu’il avait cru connaître – même tenant
compte de la détérioration de leur relation. N’alerte personne : je le saurai. Il y avait de quoi être perplexe.
Gordon disposait-il d’un informateur dans son entourage? Le cas échéant,
pourquoi n’était-il pas intervenu avant?
« Édouard, deux
minutes, dit Maude.
— Bonne nouvelle, répondit
Édouard en feignant l’enthousiasme, Ozzy a été retrouvé… Le type est en route,
peux-tu t’assurer qu’on le laisse passer?
— Oh! Super! Tu peux y
aller, je m’occupe de tout! »
Il entra en scène la mort dans
l’âme, les tripes nouées. Le tonnerre d’applaudissement qui l’accueillit parut
irréel. Il força un sourire, fit la bise à Jasmine et prit place dans le panel,
tiraillé entre l’impératif de suivre le script comme si de rien n’était, et la
tentation de lancer l’alerte. Lorsque Jasmine posa sa première question, il
détecta la présence d’Ozzy à l’entrée du complexe Les Muses… Et, il le savait
maintenant, Gordon avec lui.
« Édouard?
— Pardon, j’ai été distrait
un instant. C’est un moment chargé d’émotion, pour moi, de pouvoir enfin vous
parler de mon expérience.
— Et nous, nous voulons
tout savoir! » Des applaudissements et quelques cris d’encouragement
s’élevèrent de la salle. « D’abord, comment as-tu rencontré ta corneille?
— Je l’ai recueillie alors
qu’elle était encore toute petite. Je me promenais dans la forêt; elle avait
une aile blessée. Je l’ai ramenée avec moi.
— À quel moment as-tu
découvert votre lien particulier?
— Pour être honnête, j’ai
l’impression que nous avions une connexion avant même que je la trouve. J’ai
ressenti une sorte d’appel… C’est en le suivant que je me suis rendu jusqu’à
elle.
— Oui, M. Stenbeck?, dit
Jasmine après qu’il ait levé le doigt comme un écolier.
— Je veux rappeler, une
fois de plus, que cet appel, ces intuitions, ce n’est pas ce qui a été testé
par la Fondation.
— Ouais, coupa Fillion,
agressif. T’es sceptique. On a compris. » La saillie fit rire une partie
du public.
« C’est quand même
ainsi que ça s’est passé », rétorqua Édouard.
Jasmine toucha son
oreillette. « On m’annonce d’ailleurs l’arrivée de la star du jour.
Mesdames et messieurs, une bonne main d’applaudissement pour Ozzy! »
Un technicien de plateau
s’avança sur scène. Il tenait une grande cage à bout de bras, un micro sur
trépied dans l’autre main. Ozzy crailla en battant des ailes dès qu’il aperçut
Édouard.
Un plateau de télévision
est toujours une machine réglée au quart de tour, particulièrement durant une
émission en direct. L’apparition soudaine de Gordon, débraillé, le visage
troué, marchant à la suite du technicien vers le centre du plateau, créa un
effet de surprise totale. « Micro », dit le nouveau venu en pointant
le centre de la scène. Le technicien y déposa la cage et le trépied, activa le
micro et laissa la place à Gordon.
Jasmine, incertaine quant à
comment réagir, chercha le regard de Nico, puis d’Édouard, qui se demandait
lui-même quoi faire. Une évidence prit le dessus : si Gordon était arrêté,
il ne serait plus un danger pour quiconque. Il s’exclama : « Cet
homme est recherché par la police de La Cité! Il a menacé de tuer ma famille
pour accéder au plateau! »
Trois gardes de sécurité
convergeaient déjà vers la scène pour intervenir, mais Gordon leur fit signe de
s’arrêter. « Stop. Laissez-moi vous expliquer. Sans interruption. »
Deux des trois s’arrêtèrent net; le troisième, interloqué, voulut continuer,
mais il fut retenu par les autres. S’agissait-il d’hommes à la solde de Gordon?
« Vous voulez des
preuves incontestables de l’existence de la magie, n’est-ce pas? Je vais vous
en offrir une, bien meilleure que cette vulgaire corneille. Écoutez-moi bien… »dimanche 24 septembre 2017
Le Nœud Gordien, épisode 489 : La magie révélée, 3e partie
« Cela signifie
d’abord de s’entendre sur une méthode capable de tester l’affirmation du
candidat, continua Matthew. Déjà, cela pose parfois problème, vu que certaines
sont impossibles à démontrer de façon claire.
— Par exemple?
— Oh, un candidat qui
prétendrait pouvoir porter chance aux gens qu’il touche, ou les protéger du
cancer. Il n’y a pas de façon claire de mesurer la validité de ses
affirmations.
— Avez-vous des exemples de
protocoles valides?
— Oui, bien
entendu. Dans une série de tests très médiatisés, nous avons évalué la
capacité de sourciers à trouver de l’eau grâce à leur bâton. Après avoir défini
le degré de précisions attendu…
— C’est-à-dire?,
interrompit Jasmine.
— La distance maximale
entre le point désigné par le sourcier et la présence réelle d’eau. Évidemment,
à cinq kilomètres près, ça ne prouverait rien! Mais avec une marge d’erreur de
deux mètres, et un taux de succès de neuf sur dix, il s’agirait, à nos yeux,
d’une démonstration significative. Mais ce n’est pas tout : nous devons
éliminer toutes les sources d’interférence… Incluant nos propres attentes,
conscientes ou inconscientes.
— Vos attentes?
— C’est bien connu que
les attentes d’un chercheur peuvent influencer les résultats d’une
expérimentation.
— Même celles d’un
sceptique? »
Matthiew s’esclaffa. « Vous
savez, un bon sceptique doute de tout… Même de lui-même! C’est pour cela que
nous favorisons des protocoles double-blind…
— Double aveugle?
— Oui. Pour reprendre
l’exemple des sourciers, les candidats ignorent où se trouve l’eau, mais les
superviseurs du test aussi. On peut donc être certains que leur attitude ne
change pas lorsque le candidat s’approche d’un point d’eau – ce qui pourrait
lui donner un indice subtil, mais réel.
— Et depuis la mise sur
pied du défi à un million, combien de candidatures avez-vous reçues?
— Des milliers. Beaucoup se
retirent au moment de définir les détails du protocole. Au final, ce n’est
qu’une minorité qui se rend jusqu’au véritable test.
— Et combien l’ont réussi à
ce jour?
— Avant cette année… Aucun.
— Ce qui nous amène au
communiqué de la Fondation, émis plus tôt cette semaine, affirmant que le défi
avait été relevé.
— C’est juste.
— Nous serions donc confrontés
à la première confirmation expérimentale de l’existence du surnaturel?
— La première que je juge
crédible, oui. D’ailleurs, à ce sujet, j’ai le devoir de souligner que le titre
de cette émission est quelque peu trompeur. Assimiler cette confirmation à de
la magie, c’est une grave erreur logique qui fait bondir le sceptique en moi…
Je ne voudrais surtout pas que les fans du site de M. Fillion y voient
nécessairement la preuve d’autre chose…
— Merci, M. Stenbeck. Nous
voici donc arrivés au cœur de cette émission spéciale. Sur quoi portait le test
en question? Comment a-t-il été relevé? Nous en discutons après la
pause. »
Édouard avait à peine
cligné des yeux durant le premier segment. Jean Vallée retira son casque d’écoute
en soupirant. « So far so good. As-tu
des nouvelles de ta corneille? »
Il sentait qu’Ozzy s’était quelque
peu rapprochée du complexe Les Muses depuis le début de l’émission, mais
quelque chose clochait… Elle aurait dû accourir en ligne droite, littéralement
à vol d’oiseau, laissant Gordon derrière lui… Pourquoi, alors, progressait-elle
si lentement? « Elle s’en vient, je le sens.
— J’espère! Tu te rends
compte que, si elle n’est pas là après le documentaire, ça va miner notre crédibilité?
— On va quand même pouvoir
continuer les tests et les démonstrations plus tard…
— Si ton but est de
convaincre le public, tu te tires dans le pied. On a un oiseau magique, j’vous jure! Mais on ne peut pas vous le
montrer… Parce que. C’est louche!
— Je t’assure que je comprends
tout ça. Ozzy est en route. Il va être là à temps. » Il aurait aimé y
croire aussi fermement qu’il l’affirmait. Il aurait dû le rappeler bien avant…
Mais il avait trop craint l’ingérence de Gordon pour le laisser sans
surveillance.
La pause s’achevait déjà; Jean
grogna et retourna à son poste. Jasmine enchaîna une nouvelle ronde de discussions
qui pavait la voie à la diffusion du documentaire tourné pendant qu’Édouard
relevait le défi à un million. Elle invita ensuite les téléspectateurs à partager
leurs impressions et leurs réflexions en composant le numéro à l’écran.
Édouard exhala, plus tendu
que jamais. Le chat s’apprêtait à sortir du sac. L’émotion ressemblait à ce
qu’il avait ressenti juste avant la diffusion du reportage qui allait conduire à
la déchéance du maire Lacenaire. Cette fois, l’enjeu dépassait de loin la
politique municipale : il incarnerait désormais, aux yeux du monde, la
confirmation de l’existence du surnaturel.
L’équipe de tournage avait
travaillé de façon exemplaire. Édouard demeurait impressionné par ce genre tout
particulier de magie dont les artisans de la télévision se montraient capables…
Cette capacité à transformer des événements en histoire, des gens en personnages,
la vie en récit. Le travail de Stéphane fut une agréable surprise; ses manières
d’énergumène cachaient une vision artistique et une maîtrise de la caméra
qu’Édouard n’avait guère soupçonnées.
Édouard vit pour la
première fois les détails du test qu’il avait subi. Vêtu seulement de boxers
fournis par la Fondation, les yeux bandés, dans un caisson insonorisé, chaque
fois qu’il entendait un signal sonore, il devait pointer dans la direction
d’Ozzy. Des petites caméras installées par l’équipe de Randall James avaient
saisi les images dans le caisson. En post-production, CitéMédia avait ajouté
une carte de la ville montrant la position précise d’Ozzy, toujours précisément
sur la ligne indiquée par Édouard. Il n’avait pas vu l’incrédulité croissante
de Bernard Simmons à mesure que ses succès s’accumulaient; personne ne lui
avait dit que le test où il avait (correctement) identifié qu’Ozzy se trouvait
au-dessus du caisson avait été improvisé par Simmons après la fin du protocole formel.
Maude avait eu raison de vanter
son interview avec Randall James. Malgré son âge avancé, il demeurait charismatique,
à l’aise devant la caméra, généreux de ses commentaires. L’intervieweuse avait
choisi de mettre l’accent sur le caractère inattendu de la démonstration
d’Édouard. James se montrait bon joueur; il présentait les sceptiques comme des
gens qui, au final, ne demandaient qu’à croire, mais incapables de se contenter
de raisons boiteuses. Après avoir admis qu’il ne s’attendait pas à ce qu’on
relève le défi de son vivant, il concluait avec une formule-choc. If we consider ‘natural’ that which can be
explained, then the ‘supernatural’ can
only be a temporary state. Autrement dit : la découverte d’un
phénomène inexpliqué représentait, au final, une invitation à l’étudier jusqu’à
ce qu’on l’explique… Et, conséquemment, qu’on lui trouve une place auprès des
autres phénomènes naturels.
Ce serait bientôt au tour
d’Édouard d’entrer en scène… Il allait interagir quelque temps avec le panel
avant de répondre aux interventions du public. Il s’attendait à ce qu’on
débatte de la véracité de ses affirmations – peu importe que des sceptiques
aient officiellement été confondus…
Alors qu’il se levait pour
préparer son entrée en scène, Maude se retourna vers lui avec une expression
équivoque.
« Qu’est-ce qui
arrive?, demanda Édouard, craignant le pire.
— Katie vient de m’appeler…
— C’est qui, Katie?
— L’opératrice de la
console pour le vox pop. Elle a sur la ligne un type qui veut te parler
immédiatement. Qui dit que c’est une question de vie ou de mort. Un certain
Gordon… Édouard? Est-ce que ça va? »jeudi 14 septembre 2017
Le Nœud Gordien, épisode 488 : La magie révélée, 2e partie
Édouard avait voulu qu’on
parle de son émission spéciale; il l’avait rendue victime de son succès. Les
spectateurs à la recherche d’une place en salle furent refoulés par centaines.
La directrice du complexe Les Muses proposa toutefois, pour pallier, de mettre
à la disposition de CitéMédia les projecteurs déjà installés tout autour du
complexe pour relayer l’émission à ceux qui étaient restés dehors.
Édouard assistait aux
derniers instants du branle-bas de combat à partir de la régie. Afin de
maintenir le contenu de l’émission aussi confidentiel que possible, toutes les
tâches-clé avaient été prises en charge par ses alliés. Jean Vallée assurait la
réalisation; vétéran d’une vingtaine d’années à couvrir l’actualité politique,
il était rompu aux codes et aux exigences du direct. Maude Dansokho était
installée juste à côté de lui, à la coordination. Nico Ioannis n’était pas avec
eux; il se trouvait de l’autre côté, en tant que régisseur de plateau. « Trente
secondes! »
Le brouhaha dans la salle
se tut et le rideau se leva sur Jasmine Beausoleil. « Surnaturel, occulte,
magie. Depuis toujours, l’être humain s’interroge sur l’existence de forces
mystérieuses, cachées au commun des mortels, réservées à de rares initiés,
mages ou grands prêtres. La progression des sciences et des technologies a
permis d’atteindre une compréhension de l’univers que nos ancêtres n’auraient
même pas été capables d’imaginer… Pourtant, elle n’a pas empêché les gens de
croire en la magie. Ce soir, nous explorons l’idée de la rencontre de ces deux
mondes : la démonstration scientifique de l’existence du surnaturel. Pour
en parler, nous avons avec nous le professeur Matthew Stenbeck, vice-président
de la Fondation James Randall et sceptique professionnel; Benoît Fillion,
blogueur pour le site Paranormal.biz; et le docteur Luc Lacombe, psychologue
chercheur et clinicien, spécialiste des dimensions sociales et culturelles de
la santé mentale. » Les projecteurs s’étaient allumés pour révéler les
invités un à un, une façon de faire qu’Édouard associait à une autre époque,
mais dont l’exécution, dans ce cas, ne manquait pas de prestance. Il fut
quelque peu surpris de voir le thérapeute qu’il avait consulté presque deux ans
auparavant dans le panel… Mais compte tenu de sa spécialité, il pouvait
comprendre pourquoi Maude l’avait recruté.
« Monsieur Fillion,
dit Jasmine, à la question est-ce que le
surnaturel existe, votre réponse est claire. Sur votre blog, vous dites que
votre vie a changé après y avoir été exposé.
— En effet. Ma femme
Isabelle et moi, nous sommes venus en vacances dans La Cité pour fêter nos dix
ans de mariage. On voulait juste s’amuser, mais finalement, ç’a été la pire
nuit de notre vie. Voyez-vous, j’ai eu la bonne idée de réserver une chambre en
haut du Hilltown… Le jour de la catastrophe. J’ai survécu de justesse. Pas
Isabelle. » Les caméras montrèrent des images de l’auditoire, consterné. L’histoire
que le blogueur raconta ensuite sonnait comme des élucubrations de conspirationnistes :
du feu bleu et visqueux rongeant le béton, une fille sortie de nulle part pour
le sauver d’une mort certaine… Mais il disait vrai : sa description
collait parfaitement au feu de Saint-Elme qui avait détruit les pieds d’Arie
Van Haecht et ravagé le visage de Gordon le jour du grand rituel. Quant à la
fille mystérieuse, pouvait-il s’agir de…
« Évidemment, après
les événements, j’ai voulu comprendre ce qui s’était produit. Mais j’ai
découvert que rien des trucs bizarres que j’ai vus ne se sont retrouvés dans
les rapports… On parle de causes inconnues, on avance des hypothèses que même
les spécialistes ne trouvent pas plausibles… Et surtout, personne n’a tenu compte de mon témoignage.
— C’est normal que des
enquêteurs, des ingénieurs, soient réticents à considérer des explications
aussi singulières », interrompit Matthew. Son vocabulaire était meilleur
que son fort accent anglais laissait présager. Cette intervention n’était pas
prévue; Jasmine prit la balle au bond et ramena le fil au propos principal. « C’est
ce qui vous a conduit à vous intéresser à d’autres phénomènes inexpliqués qui
se sont produits dans La Cité et les environs.
— Oui, en effet. La
plateforme à laquelle je contribue, Parnormal.biz, rassemble des gens comme
moi, qui sont témoins de phénomènes inexpliqués, et qui veulent comprendre.
— Vous avez sélectionné des
extraits vidéo qui ont beaucoup alimenté les discussions dans votre communauté…
On en regarde un premier. »
L’extrait avait été filmé
en hauteur, au troisième ou quatrième étage d’un immeuble. La caméra était
tournée vers la ligne dessinée par les toits de La Cité. Sur fond de ciel bleu,
on pouvait voir jaillir des couleurs chatoyantes qui s’élevaient à la manière
de feux d’artifice. L’effet était saisissant; vu qu’ils avaient lieu en plein
jour, elles donnaient l’impression que des fragments d’arc-en-ciel étaient projetés
dans les airs. Évidemment, cela ne correspondait à aucun phénomène
atmosphérique usuel. « Les médias en ont parlé le lendemain, reprit
Fillion; il y a eu enquête. Le rapport parle vaguement de fuite de gaz. J’ai
tenté de faire le suivi, mais je n’ai rien trouvé, nada, dossier clos. L’extrait
suivant est plus récent. Cette semaine, quelqu’un a partagé un nouveau vidéo
qui a fait beaucoup jaser… »
Le deuxième extrait avait
été filmé avec un téléphone, format portrait; deux grosses bandes noires
flanquaient chaque côté de l’image. Le caméraman amateur avait saisi d’une main
tremblante une fusillade; deux individus planqués derrière une camionnette
étaient menacés par un homme avec un pistolet-mitraillette. La qualité pitoyable
rendait les détails difficiles à discerner, mais Édouard reconnut tout de suite
Félicia et Karl Tobin. Coincé avec elle dans la souricière, à un instant d’être
fusillé, il levait la main… Et le tireur disparaissait, engouffré dans les mêmes
couleurs vues dans le vidéo précédent. Félicia lui avait raconté cette
escarmouche, mais Édouard ne s’était pas attendu à la visionner un jour. Encore
moins dans le cadre de son émission.
Avant que Benoît y aille de
son commentaire, Jasmine reprit la parole. « M. Stenbeck, cette vidéo vous
fait sourire?
— Oui, oui, c’est certain. Pour
commencer, je trouve les effets spéciaux un peu grossiers, mais ce qui m’a
amusé, c’est que, lorsqu’on médiatise des discours de témoins d’événements dits
surnaturels, étrangement, on observe presque toujours une augmentation d’observations
similaires. Qu’on pense au chupacabras
au Mexique et dans les régions avoisinantes, à l’hystérie autour des abus sexuels
satanistes dans les années 80 aux États-Unis, ou, mieux encore, la hausse des
cas d’enlèvement par des extra-terrestres au plus fort de la popularité des X-Files… Il y a aussi une tendance à la
théorie de conspiration, où les believers
collent ensemble des informations prises à gauche et à droite pour
supporter leur point de vue… »
Plutôt que redonner la
parole à Fillion, rouge d’indignation, Jasmine se tourna vers le psychologue.
« Docteur Lacombe, on parle souvent du besoin de croire, ou de la volonté
de croire.
— En fait, on peut presque
y voir une caractéristique fondamentale de l’être humain », offrit-il en
se redressant sur son fauteuil. « Qui ne date pas d’hier, comme vous
l’avez mentionné tout-à-l’heure… Dans la préhistoire, on priait les dieux pour
qu’il pleuve; lorsque ça fonctionnait, on pouvait dire : les dieux sont
avec nous! S’il ne pleuvait pas, on disait plutôt qu’on avait fait quelque
chose de pas correct. Alors il fallait faire mieux. Plus de prières, un
meilleur sacrifice. Jusqu’à ce que ça fonctionne. Le système s’entretient
lui-même. À aucun moment donné, nous ancêtres se sont dit : et s’il était impossible pour nous
d’influencer les phénomènes naturels par la foi?
— Sommes-nous toujours
touchés par cette tendance?
— Ah, les exemples ne
manquent pas… Les superstitions des sportifs – ou de leurs supporteurs –
reprennent presque mot-à-mot le culte de la nature que je viens de décrire… Mais
mon cas préféré, c’est la popularité des expressions comme y’a rien qui arrive pour rien, qui laisse entendre que l’univers
fonctionne selon un certain ordre, une destinée impossible à connaître, mais
positive au final.
— Je ne vous cacherai pas
qu’il m’arrive de le dire, moi-même. Est-ce un problème?
— Pas en soi : lorsqu’on
se retrouve confronté à ce qui est vaste, complexe, apparemment distant, on
s’invente des connexions avec le présent, le connu, on projette des visages
humains, des intentions… Dans certains cas, ça peut être aussi simple que de croire
que Dieu nous aime. La foi donne la force morale de faire face à
l’incontrôlable ou à l’inconnu. Ça peut devenir un problème lorsqu’on en
vient à projeter ses insécurités dans un
système qui explique tout. C’est ce qui se trouve derrière l’idée récurrente
que le monde entier est contrôlé par un petit groupe d’individus qui tirent les
ficelles dans l’ombre – que ce soit les Illuminati, les Lizard people ou Pinck ChaCha, le principe est le même : on
donne des explications simples à des situations excessivement complexes.
— Tout cela sans autre
preuve concrète que le fait de croire que cette explication est la
bonne », renchérit Matthew. Benoît avait les bras croisés, la mine
renfrognée : il commençait à avoir l’impression d’être seul dans son camp.
« M. Stenbeck, reprit
Jasmine, c’est un peu en réaction à cette idée que Randall James a mis sur pied
son défi…
— Précisément. Une idée
toute simple : tester scientifiquement les prétentions liées au
surnaturel… »
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